Toussaint Louverture, un héros ambigu

Le téléfilm de Philippe Niang retrace l'histoire de cet ancien esclave de l'île de Saint-Domingue qui prit en 1793 la tête de la révolte des Noirs insurgés.

Toussaint Louverture est une figure relativement méconnue en France, alors que son aura dépasse le cadre des frontières d’Haïti sur les continents américain et africain. L’homme, on le sait, naît sur l’île de Saint-Domingue - alors l'une des principales colonies françaises des Caraïbes - au milieu du XVIIIe siècle et est esclave avant d’être libéré par son maître. S’il accompagne les révoltes contre les injustices du système colonial, il n’en est pour autant jamais le principal pourfendeur.

La Révolution française lui offre l’opportunité de mettre ses talents d’organisateur et de combattant d’abord au service du… roi d’Espagne, qui règne sur la partie espagnole de l’île, puis au service de la République française, qui le fera général. Lorsque Louverture promulgue en 1801 une constitution qui lui donne les pleins pouvoirs à vie, Bonaparte décide d’en finir avec lui. Il envoie le général Leclerc à la tête d’un corps expéditionnaire chargé de ramener l’ordre sur la partie française de Saint-Domingue. Louverture est fait prisonnier, il est transféré à Brest sur le vaisseau Le Héros (!) puis acheminé au fort de Joux, dans le Jura, où il finira sa vie en 1803, à l’âge de 60 ans, privé des soins qui auraient pu adoucir sa captivité. Saint-Domingue deviendra indépendante sous le nom d'Haïti le 1er janvier 1804, devenant ainsi la première colonie à s'affranchir grâce à la révolte de ses esclaves.

Le film de Philippe Niang est fidèle à ce que l’histoire a retenu de Toussaint Louverture -  de son vrai nom François-Dominique Toussaint - ici interprété de façon flamboyante par le comédien haïtien Jimmy Jean-Louis. On saura gré à la production d’avoir évité de dresser un réquisitoire convenu comme le système colonial qui régnait alors en maître dans les colonies européennes. Loin de faire de Louverture une figure strictement héroïque, Philippe Niang se sert des trois heures de film pour bâtir une figure complexe, en proie aux doutes, souvent intransigeante, n’échappant pas, non plus, à des choix politiques ambigus. Par exemple, devenu le maître sans partage de la colonie, le général Louverture ira jusqu’à rappeler les planteurs chassés par la Révolution et rétablira le travail forcé pour les Noirs sur les plantations. Il fera même exécuter les « meneurs » noirs qui avaient contesté sa décision.

Les enjeux politiques, économiques, stratégiques et militaires de l’île de Saint-Domingue sont nombreux et capitaux pour la France des années 1750-1800. Les relater dans toute leur étendue n’aurait pas été possible à l’écran. La réalisation, par souci de clarté, s’est donc offert quelques libertés avec la grande histoire. Ainsi, la figure du commissaire civil Sonthonax (Eric Viellard) est développée au détriment des autres commissaires qui ont aussi existé mais qui sont délibérément laissés dans l’ombre. Il est vrai que le jeu habile et parfois retors de cet envoyé de la Convention qui prendra partie pour les Noirs libres méritait que l’on s’y attardât. Les scénaristes Philippe Niang et Sandro Agenor ont également « fusionné » la figure du colonel Vincent avec celle du général Laveaux (Pierre Cassignard), gouverneur de Saint-Domingue, ami-ennemi chargé de défendre les intérêts français sur place, donc d’y faire respecter l’autorité de l’Etat. On n’en voudra pas à la réalisation d’avoir, par goût de la belle image, fait arriver Louverture au fort de Jouy dans la neige alors que, dans la réalité, le prisonnier y est parvenu en août.

Plus contestable est le choix d’avoir fait mourir noyé sous ses yeux le père du jeune Toussaint, alors que ce dernier était enfant. Peut-être le père de Toussaint nourrissait-il du ressentiment à l’égard du système esclavagiste, mais il ne périt pas pour autant sous les coups d’un quelconque tortionnaire. Enfin, le général François Auguste Caffarelli (Feodor Atkine), qui se rendra dans la prison de Louverture, n’est pas le personnage ignoble dépeint ici. On prendra également garde à ne pas confondre le jeune et sympathique Pasquier (Arthur Jugnot), personnage de pure fiction, avec son célèbre homonyme le chancelier Etienne-Denis Pasquier.

Ces quelques réserves mises à part, Toussaint Louverture est une réalisation aboutie qui saura captiver son public et, souhaitons-le, l’éclairer.

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Toussaint Louverture de Philippe Niang, diffusé sur France 2 les mardi 14 et mercredi 15 février à 20h35. Le débat Toussaint Louverture, un combat pour la liberté, animé par Benoît Duquesne depuis le musée du Quai Branly fera suite à la diffusion de la seconde partie du téléfilm, le 15 février à 22h10.

 

Pour en savoir plus :

Haïti a un héros : Toussaint Louverture, par Oruno Lara, L'Histoire n°275, avril 2003, p. 21.

La révolte des esclaves de Saint-Domingue, par Olivier Pétré-Grenouilleau, L'Histoire n°339, février 2009, p. 74.

 

Par Bruno Calvès