Note au lecteur

"L'Histoire a décidé de mettre à votre disposition, sur son site internet, tout le contenu de ses archives du n°1 (mai 1978) au numéro 238 (décembre 1999). La rédaction demande votre indulgence pour les coquilles et autres erreurs dues à une numérisation qu'il nous faudra un peu de temps pour corriger complètement. Ce contenu est offert à nos fidèles abonnés identifiés.

Bonne lecture.

Annie Ernaux : "Je ne suis qu'histoire"

L’écrivain, dans son dernier opus, Les Années, offre un grand livre d’histoire.

«Une femme d’un certain âge aux cheveux blond-roux. [Le visage] pâle avec une rougeur éparse d’après repas, un peu émacié, le front strié de rides fines. » Telle est la photo d’Annie Ernaux, prise le jour de Noël 2006, que l’écrivain décrit dans Les Années, un des douze portraits qui scandent son dernier livre : une longue traversée des années 1940 à nos jours, soixante ans d’existence. Ce n’est pourtant pas une autobiographie ; car le destin personnel devient celui de tous ; d’ailleurs, le « je » est délaissé au profit du « elle », du « nous », du « on ». Annie Ernaux réussit le tour de force de faire renaître ces époques successives dans une coulée de texte rédigé à l’imparfait, où le passage du temps est signalé par des « marqueurs d’époque » : événements historiques, objets, publicités, films, chansons...

Quand on rencontre Annie Ernaux, on reconnaît la femme du portrait. Mais celui-ci ne restitue pas sa voix, douce et haut perchée, qui peut se faire forte et gouailleuse pour imiter sa mère. Sa mère, Annie Ernaux l’a racontée dans Une femme. On y découvre une ouvrière, fille d’un charretier et d’une tisserande à domicile, tous deux de la région d’Yvetot en Haute-Normandie. Elle aimait les livres. Elle voulait « s’en sortir ». Prendre un commerce à son compte, pousser sa fille à faire des études. C’est elle qui a pris toutes les grandes décisions du couple. « Les femmes de ma famille ont toujours travaillé ; c’étaient elles qui tenaient les cordons de la bourse. Des femmes robustes, à la voix rugueuse. »

Né au tout début du xxe siècle, le père d’Annie Ernaux est lui aussi issu de la paysannerie du pays de Caux. Mais, au retour du service militaire, il a préféré l’usine. Il y rencontre sa future femme. Dans le café-épicerie qu’ils achètent à Lillebonne c’est là qu’Annie naît en 1940, puis à Yvetot, il s’occupe du bar, pendant qu’elle sert les clients de la petite épicerie.

Annie Ernaux a retracé l’itinéraire de son père dans La Place en 1983. Y apparaît la déchirure qu’a représentée pour la jeune femme son ascension sociale - ce sera l’un des moteurs de son écriture. Car l’excellente élève, poussée par ses parents à poursuivre ses études à Rouen, devenue professeur de français, bientôt écrivain, en même temps qu’elle réalisait le rêve de ses parents s’est progressivement coupée d’eux. Elle a fini par les mépriser. En retour, elle a éprouvé le sentiment violent de les avoir trahis.

Cette dimension sociale n’est pas absente de son nouvel ouvrage. Mais c’est l’histoire qui l’irrigue. Elle en a un goût profond. Elle dit d’ailleurs en riant avoir un certificat d’histoire moderne et contemporaine. Annie Ernaux se sent un être « historique », traversé par le temps. Impossible de décrire une identité, un « moi », une individualité ; « Je ne suis qu’histoire », dit-elle tranquillement... Elle se souvient encore des bombardements de 1944 qui ont détruit le centre d’Yvetot. Elle a été abreuvée des récits de ces temps par ses parents, repas de famille après repas de famille. Remontaient aussi les souvenirs du Front populaire et Blum qui « était pour les ouvriers »... Une mémoire fragile qu’elle voudrait fixer dans son livre, qui s’est perdue aujourd’hui.

L’histoire, elle l’a aussi vécue : Mai 68 fut un tournant pour elle. Mariée, bientôt mère de son second fils, elle avait 27 ans et enseignait le français à Bonneville, en Haute-Savoie. Elle n’a pas vraiment participé aux événements. Mais elle est balayée par l’onde de choc. Annie Ernaux s’engage ; parce qu’elle avait connu l’avortement clandestin elle le décrit dans L’Événement, elle milite à Choisir de Gisèle Halimi, puis au Mouvement de libération de l’avortement et de la contraception MLAC.

Son père est mort en 1967 : ces années sont aussi celles où elle prend conscience des relations ambivalentes qu’elle entretient avec son milieu d’origine. Elle raconte ce retournement dans Les Années : « Souvent, il lui revient des scènes de son enfance, sa mère lui criant plus tard tu nous cracheras à la figure, [...] ses devoirs sur la table couverte d’une toile cirée grasse où son père "fait collation" - les mots aussi reviennent, comme une langue oubliée -, ses lectures, Confidences et Delly, les chansons de Mariano, des souvenirs de son excellence scolaire et de son infériorité sociale - l’invisible des photos -, tout ce qu’elle a enfoui comme honteux et qui devient digne d’être retrouvé. » Cela mènera à son premier roman, publié en 1974, Les Armoires vides.

Annie Ernaux en est certaine : les années post-68 ont constitué le grand tournant de ce dernier demi-siècle. Ce fut une remise en cause permanente de tout. Tout s’est gâté à la fin des années Giscard, vers 1978-1980, avec l’entrée dans ce qu’on a appelé et ce qu’elle prononce avec ironie et une pointe d’amertume la « société libérale avancée ». Il y aura bien l’espoir de mai 1981 pour cette femme de gauche. Il y aura encore 1989 et les grands bouleversements mondiaux. Espoirs à chaque fois déçus.

Aujourd’hui, pour Annie Ernaux, le temps n’est plus à l’espérance. La société de consommation a tout recouvert. A travers Les Années, l’écrivain retrace ce passage d’une société du manque à celle de la surabondance. Elle qui a passé son enfance dans une épicerie a toujours été attentive aux changements dans les pratiques de consommation, depuis les tickets de rationnement après la guerre jusqu’aux Caddie géants des hypermarchés.

Le projet de son dernier livre remonte à 1989. Ce qui l’a précipité c’est l’hypothèse de sa propre disparition : un cancer du sein diagnostiqué en 2002. Avec cette urgence : « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais » la dernière phrase du livre. En y réfléchissant, la date de 1989 n’est pas anodine. Elle vivait alors une passion pour un diplomate soviétique elle le raconte dans Passion simple qui lui a fait suivre au plus près les événements à l’Est : « La chute du Mur a correspondu à la chute de notre histoire », s’exclame-t-elle en riant !

Les Années est également le texte d’une amoureuse des mots : elle en note la naissance, elle les observe évoluer. Elle analyse sa sensibilité à la langue par le fait que le français écrit, légitime, celui des livres et des études, n’est pas sa langue maternelle. Elle ne l’a « conquise » qu’au prix de l’oubli du patois familial, de l’accent normand. Toute une langue perdue qu’elle décrit joliment dans Les Années : « La langue, un français écorché, mêlé de patois, était indissociable des voix puissantes et vigoureuses, des corps serrés dans les blouses et les bleus de travail, des maisons basses avec jardinet, de l’aboiement des chiens l’après-midi et du silence qui précède les disputes, de même que les règles de grammaire et le français correct étaient liés aux intonations neutres et aux mains blanches de la maîtresse d’école. »

Annie Ernaux habite à Cergy-Pontoise depuis 1975. Elle se sent bien dans cette « ville nouvelle » qu’elle a quasiment connue à sa naissance. Cergy, c’est une ville où tout le monde est étranger, migrant. Comme elle, entre deux : entre la province et Paris, entre deux langues, entre le monde ouvrier de ses parents et la bourgeoisie intellectuelle où l’ont amenée ses études. Elle se sent aujourd’hui encore, malgré le succès et la reconnaissance littéraire, une « transfuge sociale ». Son seul lieu, la seule identité qu’elle revendique, c’est l’écriture.

Par Héloïse Kolebka