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Bonne lecture.

Bertrand Tavernier, l'hypermnésique

Cinéaste épris d'histoire et historien du cinéma, le réalisateur de Que la fête commence... raconte ses souvenirs dans un livre-entretien.

On connaît des cinéastes littéraires, on en connaît des naturalistes et même des néo-réalistes, mais on en connaît peu qui soient aussi épris d'Histoire que d'histoires. La filmographie de Bertrand Tavernier témoigne de ce double tropisme, plus rare qu'on ne le croit dans ce milieu : Que la fête commence... 1975, Le Juge et l'Assassin 1976, La Passion Béatrice 1989, La Vie et rien d'autre 1989, La Guerre sans nom 1992, La Fille de d'Artagnan 1994, Capitaine Conan 1996, Laissez-passer 2002, La Princesse de Montpensier 2010.

C'est un homme de passions, donc de colères. Pas du genre à mourir d'une pensée rentrée. Un militant dans l'âme incapable de garder ses opinions pour lui. Un homme engagé. A gauche, viscéralement : l'exception culturelle française, la lutte contre la double peine, pour la légalisation des sans-papiers, le respect du droit des auteurs... Assez grande gueule, il est un partisan convaincu de la désobéissance civique, seul moyen de se mettre en règle avec sa conscience.

Si la belle épithète d'indigné n'avait été récemment galvaudée, on l'eût dite créée sur mesure pour lui. Du genre à s'enflammer facilement dans un débat et à chauffer une salle rendue amorphe par la langue de bois des politiques et des universitaires. Il n'arrête pas de parler, et même si c'est de la bataille de Crécy 1346 dont il a une intime connaissance, c'est toujours si dense qu'il ne viendrait à personne l'idée de le taxer de bavard.

Il ne lâche pas le morceau mais déteste passer pour un donneur de leçons. Aux antipodes des trissotins de cinémathèque, il défend une « nouvelle qualité française » héritière des Renoir, Duvivier, Autant-Lara qu'il soutint en donnant un second souffle aux tandems de scénaristes-dialoguistes-adaptateurs Aurenche et Bost.

Enfant fou de lecture, adolescent élevé par les Oratoriens de Saint-Martin de Pontoise, lycéen à Henri-IV où il se lie d'amitié pour la vie avec Volker Schlöndorff, jeune homme plus concerné par les événements d'Algérie que par ceux d'Indochine, Bertrand Tavernier n'est pas français comme tout le monde, mais lyonnais comme personne. Il y est né le 25 avril 1941 ; cela marque. Il est bouleversé par la lumière changeante et les ciels inouïs de sa ville. Auguste Anglès, grand historien de la NRF, était son parrain ; cela aussi laisse des traces.

Simenonien entre Saône et Rhône, cinéphile d'une érudition vertigineuse, jazzolâtre doté d'une inépuisable mémoire des sons et des émotions liés à « sa » musique, fils d'un intellectuel résistant critique littéraire au Progrès de Lyon. On s'arrête là un instant. Important, le rapport au père. Fondamental. Le thème court dans beaucoup de ses films et les relie secrètement. C'était criant dans son premier long-métrage, L'Horloger de Saint-Paul adapté de Simenon, à peine plus discret par la suite, et récemment encore lorsqu'il insista sur l'absence de lien entre Philippe de Montpensier et son père.

Le sien adorait la littérature. L'enfant a grandi entre des murs de livres. Il aura beaucoup lu, et vu plus encore. Mais pas à la Tulard. Ce n'est pas un homme de fiches. On le soupçonne d'être hypermnésique, ce qui atténue notre jalousie devant l'encyclopédisme de cet éclectique. Ce qui le fait avancer ? La curiosité.

Ses souvenirs, qui viennent d'être recueillis par Noël Simsolo dans Le Cinéma dans le sang éditions Écriture, sont épatants ; un fleuve d'anecdotes, mais pas seulement. C'est dense, riche et engagé en tout point ; pas d'eau tiède dans ces pages qui ressuscitent de l'intérieur les petites et les grandes heures du dernier demi-siècle du cinéma ; c'est d'autant plus touchant qu'il n'est pas un ingrat et n'hésite jamais à rendre hommage à chacun de ceux à qui il a emprunté quelque chose, ici une technique, là un point de vue.

Ses films en costumes, comme les appelle la profession pour ne pas dire que l'action s'inscrit dans l'histoire, ne sont pas toujours aimés pour ce qu'on croit qu'ils sont. Le Juge et l'Assassin, inspiré de l'histoire vraie de Joseph Vacher à la fin du XIXe siècle1, est aussi une méditation sur la solitude : tous ses personnages sont des solitaires et, pour certains, à commencer par le marginal meurtrier, des esseulés. Il fait La Guerre sans nom pour montrer qu'en Algérie il s'agissait bien d'une guerre et non d'une opération de maintien de l'ordre, manière bien à lui d'imposer l'idée que les appelés de 1954 sont bien des anciens combattants.

Un seul chapitre du Capitaine Conan de Roger Vercel prix Goncourt 1934 l'a décidé à s'en emparer et à filmer la guerre comme personne avant lui : celui où le guerrier retourne sur le champ de bataille, ce que les tribunaux militaires ne font jamais, à seule fin de comprendre ce qui a pu pousser un jeune Français envahi par la peur à déserter. Avec La Passion Béatrice, c'était clair : pour mettre à bas les clichés qui courent sur le Moyen Age, il a fait un film tout de noirceur et de cruauté. Et La Fille de d'Artagnan ? « Un western ! » Soit, mais à la française. Et pourquoi pas puisque Les Trois Mousquetaires est la matrice de tant de westerns américains comme Les Sept Mercenaires. De tous ses films, La Princesse de Montpensier est celui qui reflète avec le plus d'éclat sa passion du western, tout en respectant les sentiments décrits par Mme de Lafayette.

Il envisage Que la fête commence... où Philippe Noiret campe un inoubliable Régent comme une réflexion sur le pragmatisme politique lorsqu'il salit le pouvoir. C'est ainsi que Laissez-passer n'est pas un film sur le cinéma ni sur l'Occupation mais sur le cas de conscience de ceux qui hésitent à travailler avec ceux qui occupent leur pays ; quant à La Vie et rien d'autre, contrairement aux apparences toujours se méfier, il ne traite pas de l'antimilitarisme pendant la Première Guerre mondiale mais du deuil dans ses rapports avec la mémoire des disparus. On comprend que la cinquième partie de son livre de souvenirs s'intitule « Revoir l'Histoire ».

On lui a parfois reproché ses partis pris ou ses petites violences faites à l'histoire. Mais ses films ont reçu le soutien d'historiens tels que Jacques Le Goff, Pierre Nora et Stéphane Audoin-Rouzeau. Forcément, ce cinéaste travaille à obscurcir ce qui est trop clair, à éclairer les zones d'ombre. Il déteste la « commémoration » qui menace toujours d'annihiler ce qu'il appelle la « vraie mémoire », celle des gens qui se sont trouvés sur le terrain comme dans La Guerre sans nom.

Fasciné par la violence, Bertrand Tavernier veille à placer la caméra le plus près possible du sol lorsqu'il filme les cavalcades de chevaux. On respire dans ses films grâce au plan large. Au cinéma, le secret, c'est le rythme. Et dans Capitaine Conan, plus encore que le rythme, c'est l'énergie sur le terrain. Celle que les acteurs tiennent de leur metteur en scène. Le terrain, c'est toujours là qu'il est car c'est là qu'il faut être si on veut rester vivant.

Par Pierre Assouline, Journaliste-écrivain