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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Christian Duverger, l'Aztèque

Fasciné par le Mexique, qu'il découvre à la fin des années 1960, Christian Duverger a vécu trente ans en familiarité avec les Aztèques. Il consacre aujourd'hui une superbe biographie au conquistador Hernan Cortés. Mais sait aussi, quand il le faut, mettre sa science au service de la République !

Est-ce par goût de l'iconoclasme ? Est-ce une indépendance d'esprit allant jusqu'au paradoxe ? Ou bien est-ce tout simplement de l'admiration pour un homme complet, qui sut concilier action et réflexion ? Toujours est-il que la superbe biographie que Christian Duverger, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales EHESS, vient de consacrer à Hernan Cortés, l'homme qui à la tête d'une poignée de conquistadors renversa l'Empire aztèque en 1521, tranche avec la plupart des précédents ouvrages sur le sujet.

Cortés y apparaît non pas comme un conquérant sanguinaire, au service aveugle de Charles Quint, mais comme un esprit visionnaire, maniant le latin aussi bien que le nahuatl. Un hidalgo fasciné par la culture aztèque, vivant avec une In-dienne, qui s'efforça, une fois maître du Mexique, de conserver les structures politiques indigènes, protégeant ses ouailles contre les bûchers de l'Inquisition et contre les colons espagnols.

On objectera sans doute qu'il s'agit là d'une image d'Épinal, trop « politiquement correcte » pour être vraie. On rappellera que cet apôtre du « métissage » fit plus de trois cent mille victimes parmi les Indiens...

Christian Duverger n'en a cure : sa conviction, il l'a forgée en remuant d'innombrables et incontestables archives, en remettant en perspective une personnalité trop souvent réduite au seul épisode de la conquête. Et il l'a nourrie de toute l'érudition qui fait de lui l'un des grands spécialistes de l'Amérique précolombienne.

Qu'il s'agisse de la question des sacrifices humains ou de celle de la conversion des Indiens, ce juvénile quinquagénaire aux cheveux blancs lissés en arrière et au regard magnétique a, en effet, depuis vingt ans, contribué à renouveler notre connaissance de la « Méso-Amérique ». Et dynamité au passage plus d'une idée reçue, tel un conquistador déboulonnant les idoles aztèques...

L'appel des lointaines Amériques, ce Bordelais, fils d'un né-gociant en vins, l'a ressenti assez tard. Au départ, il est plutôt enraciné entre les rives du bassin d'Arcachon et les pins de la forêt landaise. C'est l'éducation poussiéreuse dispensée dans les lycées d'avant Mai-68 qui a incliné l'esprit méfiant et ardent de Christian Duverger vers « les bords mystérieux du monde occidental ». « Mon désir d'Amérique latine , explique-t-il de sa voix bien timbrée, est né par réaction au monopole de la culture gréco-latine, la «pensée unique» de l'époque. »

Pendant que ses petits camarades montent sur les barricades, le jeune homme s'envole pour le Mexique. Il a vingt ans. Il découvre, fasciné, « un pays indien, mais qui ne se vit pas comme tel » . Dans les villages, il s'initie au nahuatl, parlé aujourd'hui encore par trois millions de personnes.

Sous l'aile de Jacques Soustelle, tout-puissant cacique des études précolombiennes, il consacre sa thèse d'anthropologie à « L'esprit du jeu chez les Aztèques ». Sa carrière démarre sur les chapeaux de roues : il intègre l'EHESS, puis est élu sur une chaire temporaire du Collège de France dès 1980. « Prononcer une leçon à trente-deux ans devant Lévi-Strauss, Soustelle, Ruffié, Furet et autres grands universitaires, il y a de quoi avoir le trac... » , se souvient-il.

Après la disparition de Jacques Soustelle, Christian Duverger se sent plus libre de contester les dogmes sacrés. Là où il est convenu de décrire les sociétés amérindiennes comme immobiles, appliquées à se cloner éternellement elles-mêmes et vouées à l'oralité, il voit des sociétés à écriture, dynamiques et évolutives.

Comment vont-elles de l'avant ? Essentiellement grâce aux sacrifices humains. Ces holocaustes ne peuvent se comprendre qu'à l'intérieur d'une vision énergétique du cosmos : « Il s'agit d'alimenter le monde, qui, sans le sang humain et l'énergie vitale libérée par le sacrifice, mourrait. »

Mais s'arracher à nos cadres mentaux et aux représentations préconçues s'apparente à une ascèse. Christian Duverger cite souvent une anecdote : « Il y a quelques années, au musée de Vienne, je suis allé observer le trésor de Motecuzoma, dernier empereur des Aztèques, qui y est déposé. J'avais acquis la conviction que contrairement à ce qu'on a toujours dit, cet ensemble d'objets précieux date de la période coloniale. Pourtant, alors que je le savais, il m'a fallu deux heures d'observation avant de déceler la faille : les plumes d'un grand éventail étaient cousues sur un fond noir en soie — or c'est Cortès qui a introduit le ver à soie au Mexique !

« Le conservateur que j'ai alerté, pourtant très compétent, a mis, lui, une heure pour admettre l'évidence. «Je ne vois pas, je ne vois pas !», répétait-il... «Je vois !», a-t-il fini par s'écrier. L'objet a été déclassé, son histoire refaite. »

Mais la principale difficulté, en matière d'anthropologie, vient de notre incapacité à concevoir des logiques différentes, non rationnelles. Christian Duverger prend à témoin une statuette aztèque, qui orne une étagère de son bureau. « Ce personnage accroupi, couvert de glyphes, y compris sur sa face reposant sur le sol, devient incompréhensible derrière la vitrine d'un musée. Il doit être déchiffré comme un écrit. En fait, il n'est même pas destiné à être vu, mais à rester enterré ! »

Le métier ingrat et solitaire d'américaniste procure toutefois quelques satisfactions — comme celle, inattendue, de voir Jacques Chirac préfacer l'un de ses travaux sur les Taïnos, peuplade disparue des Caraïbes pour laquelle le président de la République nourrit une vive passion...

Pour autant, si Christian Duverger se dit extérieur à tout appareil, parti ou syndicat, il ne peut nier être titillé par le démon de l'action. Depuis une douzaine d'années, il a quitté sa tour d'ivoire pour entamer une carrière de diplomate à Saint-Domingue, puis au Mexique en tant que conseiller culturel.

En 1996, nouvelle aventure : il est nommé recteur de l'académie de Guyane. Un poste nouvellement créé dans ce département un peu oublié à huit mille kilomètres de Paris, qui venait d'être secoué par de graves émeutes. Sur fond de troubles sociaux, il s'est efforcé de « faire prévaloir la logique républicaine sur le communautarisme et la loi du plus fort » . Le brillant universitaire — nommé par Juppé, maintenu en place par Allègre — a dû se passionner pour des questions de mètres carrés et de programmes scolaires.

L'an dernier, après quatre rentrées scolaires qui ont mis en place cette jeune académie de Guyane, Christian Duverger s'est rapatrié à l'EHESS. Au revers de son costume, la ruban rouge de la légion d'honneur témoigne de la reconnaissance de la République...

Cette expérience guyanaise conforte l'anthropologue dans l'idée que les maux qui accablent le monde — pauvreté, racisme, trafic de drogue, etc. — ne sont pas une fatalité. « J'ai la conviction , lance-t-il, que la pensée de l'homme peut être déterminante sur son destin. Il est possible de reprendre les choses à zéro, les bases de l'organisation sociale aussi bien qu'une enquête historique, comme je l'ai fait avec mon Cortés. »

De ce volontarisme créateur, Christian Duverger trouve un exemple chez ses chers Aztèques. Loin d'être écrasés par la fatalité, les ancêtres des Mexicains modelaient eux-mêmes leur univers par la seule force de leur esprit. Ce que montre leur rapport au temps. « En raison de son mode de calcul, le calendrier cyclique des Aztèques s'arrêtait tous les cinquante-deux ans... donc le temps s'arrêtait tous les cinquante-deux ans ! On jetait ses vieux vêtements, on cassait la céramique. A minuit, on sacrifiait un captif et, sur sa poitrine, on allumait le feu nouveau, avec lequel on ranimait tous les foyers de la région.

Un feu sacré qui, en l'occurrence, anime plus que jamais Christian Duverger. Après les Aztèques, cet anthropologue volant envisage d'étendre ses recherches à d'autres cultures amérindiennes. A moins que quelque nouvelle mission républicaine ne l'appelle à l'improviste à l'autre bout de la planète. « Quien sabe ? » sourit-il, en laissant planer le mystère...

Par François Dufay