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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Colette Beaune

Dans son dernier livre, un petit bijou d’érudition et de colère, l’éminente médiéviste traque, une par une, les idées reçues sur la Pucelle.

Colette Beaune n’est pas une habituée des polémiques publiques. Mais certains événements l’ont récemment amenée à délaisser l’ombre des bibliothèques médiévales pour la pleine lumière médiatique. Rappel des faits : il y a dix-huit mois environ, Arte sollicite plusieurs historiens, dont Colette Beaune, pour un documentaire sur Jeanne d’Arc. Les universitaires sont filmés dans la salle Labrousse de la Bibliothèque nationale, spécialement libérée pour l’interview. Les questions sont plutôt classiques. Les historiens ignorent alors que ce documentaire sera transformé en « docu-fiction », et qu’il tournera autour des thèses contestables d’un livre sorti en septembre 2007, L’Affaire Jeanne d’Arc Florent Massot de Marcel Gay et Roger Senzig.

La chaîne organise une projection huit jours avant la diffusion. Consternation ! Le film met complaisamment en scène les théories les plus fantaisistes : celle qu’on appelle survivaliste selon laquelle Jeanne d’Arc ne serait pas morte sur le bûcher en 1431 et se serait mariée en 1436 avec le chevalier Robert des Armoises, celle de la naissance royale elle serait la fille de la reine Isabeau et du duc Louis d’Orléans et celle du complot la belle-mère de Charles VII, Yolande d’Aragon, aurait tout orchestré.

Aux historiens la salle grise de la bibliothèque, l’habile montage de l’interview ; au « mythographe », filmé cheveux au vent, le panorama de la vallée mosane et la liberté de décliner « des affirmations qui ne sont en fait que des hypothèses » . L’affaire est claire : « Nous, les historiens, nous avons servi de caution intellectuelle. » Colette Beaune, Olivier Bouzy, Philippe Contamine et Françoise Michaud-Fréjaville, consternés, signent alors une tribune intitulée « Jeanne et les impostures », qui paraît dans Le Figaro le 9 avril 2008. Et Colette Beaune écrit un livre, un petit bijou d’érudition et de colère, qui traque, une par une, les idées reçues sur la Pucelle.

Jeanne d’Arc, vérités et légendes vient donc de paraître chez Perrin. On a d’abord cru à une redite allégée de son chef-d’oeuvre publié en 2004, intitulé Jeanne d’Arc , soit une somme parmi les plus abouties consacrées au sujet. Mais il s’agit, en réalité, autant d’une démonstration scientifique contre les dérives de l’imagination que d’un vibrant plaidoyer en faveur des historiens, « savants presque desséchés au milieu de nos livres » , ironise Colette Beaune.

Cet humour cinglant, assorti à l’obstination de faire valoir une certaine vérité, contraste avec l’apparence de l’historienne. Petite silhouette, grand pull de laine et chignon : il faut se méfier des allures inoffensives. Elles cachent souvent des tempéraments frondeurs

Celui de Colette Beaune s’est forgé tôt, au plus près des drames familiaux. Elle a 8 ans quand sa mère, institutrice, meurt. « Je l’ai toujours connue malade. Petite, je rêvais d’un médicament qui guérisse le cancer. » Elle grandit aux côtés de son frère cadet et de son père, rigide fonctionnaire des impôts. Il refuse qu’elle devienne médecin. « Ce n’est pas pour les filles ». Cela dit, les bulletins scolaires le poussent à croire en sa fille. Il faut dire qu’elle est brillante. « L’école , résume-t-elle, c’était l’endroit où j’avais la paix. Et il y avait tant de livres ! »

Lorsque Colette et son frère passent les vacances chez les grands-parents paysans, dans la vallée de l’Indrois, à Genillé, ils vont chercher le lait le soir venu. Le rituel ne varie pas. Sur le chemin, le petit frère réclame à sa soeur le résumé de ses récentes lectures. « On a une demi-heure. J’ai intérêt à synthétiser ! » Le médecin met à la disposition de l’enfant sa bibliothèque. C’est là qu’à 10 ans la petite Colette a découvert Saint-Simon ainsi que les Mémoires du cardinal de Retz. C’est là aussi que naît son goût pour les documents d’histoire qui ne se démentira pas. C’est ainsi qu’à 18 ans, alors en khâgne au lycée Molière, Colette Beaune découvre l’intégrale du procès de Jeanne d’Arc.

La rencontre est d’abord intuitive. Ce qui saute aux yeux de l’adolescente ? « La liberté. L’utopie sociale. La revendication inouïe d’autonomie personnelle. » Ces éléments parlent à cette élève qui connaît toutes les réponses mais qui reste muette en classe, cette élève issue d’une famille « pour qui Normale sup, ça ne veut rien dire » . Elle choisit l’histoire, parce que « j’avais la paix. Tout le monde faisait des lettres ». Jeanne d’Arc est délaissée au profit d’une thèse sur la « nation France ». Publiée en 1985, celle-ci deviendra un classique.

En mai 1968, l’attention de Colette Beaune est happée par les événements. Jeanne d’Arc attendra encore... L’historienne ne peut plus prendre le train pour enseigner à Chartres. « Tout s’arrête. Et je me pose des questions liées à ma thèse, sur les origines de la nation. Pourquoi se réveille-t-on le matin, prêt à travailler pour une collectivité ? D’où vient ce lien social, et pourquoi est-il accepté par tous ? »

Mais elle n’a pas oublié Jeanne d’Arc. Qu’elle enseigne au lycée ou bientôt à Nanterre Paris-X où elle est élue en 1992, elle reste hantée par cette Jeannette qui fut honnie par les Lumières « le plus difficile de ses travaux fut de conserver son pucelage » , écrivit Voltaire et adulée par la IIIe République.

Face à l’amphithéâtre de Paris-X, alors qu’elle parle des femmes médiévales à une assemblée d’étudiantes qui, de plus en plus souvent, arrivent voilées, Colette Beaune n’évoque pas seulement un destin libéré du carcan paternel, social, culturel ; elle parle aussi, et surtout, d’une fidélité à soi. Or, dit-elle, « Jeanne d’Arc, c’est être prêt à mourir pour ce qu’on a été » .

Alors, le jour où l’historienne retrouve l’héroïne du procès lu il y a longtemps, dans la bibliothèque d’un médecin de campagne, les présentations ne sont plus à faire. Pendant quatre ans, Colette Beaune s’attelle à la trajectoire de cette non-conformiste. « J’ai l’habitude de ces sources bizarres que sont les mythes » , sourit-elle. Jeanne d’Arc étant la femme la mieux documentée de toute l’histoire médiévale, le travail ne manque pas... L’historienne applique une méthode toute personnelle. Elle fiche les sources, mais ne lit rien qui concerne son sujet. C’est après avoir établi son plan qu’elle s’autorise à lire ce que les confrères ont écrit... Indépendance, là aussi, de l’universitaire qui préserve sa pensée des courants dominants. C’est ainsi que Colette Beaune a révélé un idéal humain incarné par Jeanne d’Arc, très loin des récupérations politiques. C’est ainsi que Colette Beaune trace sa vie, intellectuelle et affective.

Encore un exemple d’une passion de la liberté cachée sous l’armure sage : en 1966, son père s’était opposé à ce garçon rencontré au bal de Normale sup. Colette Beaune tint bon. Au mariage, célébré il y a quarante-deux ans, il n’y avait pas grand monde... « Et de toute façon ce n’est pas grave, ça n’empêche pas d’être heureux. »

Par Clara Dupont-Monod Journaliste et romancière