Note au lecteur

"L'Histoire a décidé de mettre à votre disposition, sur son site internet, tout le contenu de ses archives du n°1 (mai 1978) au numéro 238 (décembre 1999). La rédaction demande votre indulgence pour les coquilles et autres erreurs dues à une numérisation qu'il nous faudra un peu de temps pour corriger complètement. Ce contenu est offert à nos fidèles abonnés identifiés.

Bonne lecture.

Daniel Roche, républicain des lettres

Un livre lui rend hommage. Historien des Lumières, Daniel Roche est resté fidèle au projet émancipateur de ce XVIIIe siècle.

Dans la vie d'un savant d'envergure, il y a au moins trois temps : celui où, encore inconnu, il produit, écrit, invente ; arrivent la reconnaissance, les discussions, les critiques et la cannibalisation de sa pensée ; enfin, avec la vieillesse, viennent les hommages. Daniel Roche, 76 ans, professeur honoraire au Collège de France, en est là. Il vient de recevoir le cadeau rituel des civilités académiques : un gros volume de « Mélanges1 » offerts par ses disciples et amis, par fidélité mais aussi par reconnaissance envers ce projet collectif que fut pendant des années la fabrique de l'histoire moderne concoctée dans son séminaire. On peut sourire de cette tradition, mais comme nous l'a montré Françoise Waquet2, elle a sa grandeur et, dans le monde sans pitié de l'université, elle indique parfois ce que pourrait être une politique savante de l'amitié.

La table des matières dessine une espèce de carte du tendre historiographique, avec l'ouverture par Roger Chartier, l'ami de quarante ans, et la liste de nombreux collaborateurs français et étrangers : une histoire moderne sortie des « mentalités », culturelle mais très ancrée dans le social, dynamique, soucieuse des représentations, des circulations et des réappropriations qui bousculent les catégories de « culture savante » et « culture populaire » qui dominaient encore dans les années 1960-1970, lorsque Daniel Roche commença à travailler. En rêvant un peu, on se dit que, contaminé par un de ses objets de recherches - la république des lettres -, Daniel Roche, avec son air débonnaire, malicieux et un peu bourru, a peut-être réussi à concrétiser une chimère : une intelligence collective et fraternelle en action.

Mais s'il est un homme du collectif, il n'est pas de ces mandarins qui se contentent de couronner les recherches des autres d'une élégante introduction. Les gros volumes noirs de chez Fayard attestent, l'un après l'autre depuis plus de vingt ans, de la productivité et de la vigueur roborative du style Roche. Tout d'abord, ses premières amours : la thèse qu'il a consacrée, sous la direction d'Ernest Labrousse, aux académies et académiciens de province qui ont socialisé les Lumières, en ont réfracté, éclaté, recomposé, le message philosophique. Puis, Le Peuple de Paris, en 1981 Aubier, suivi de la publication, en 1982, de l'étonnant récit de vie d'un compagnon vitrier, Jacques-Louis Ménétra, entrait dans la réalité turbulente, picaresque, violente et complexe des comportements populaires parisiens et en renouvelait la compréhension.

Historien du culturel, Daniel Roche n'a jamais sous-estimé l'importance de la culture matérielle dans le tricotage des significations et des représentations sociales. C'est ainsi qu'il s'intéresse à la consommation ordinaire mais aussi à l'économie du luxe, aux jeux d'imitation et au brouillage des hiérarchies avec l'Histoire des choses banales Fayard, 1997. Depuis les années 1990, c'est la dynamique des échanges matériels et intellectuels qui le passionne, ce qu'il appelle les « cultures de la mobilité », les voyages en chambre ou sur les routes, les relations épistolaires, tout ce qui atteste de la circulation de corps et d'esprit dans des sociétés traditionnelles d'habitude plutôt caractérisées par leur stabilité.

Plus récemment, c'est l'hippomobilité qui a retenu l'attention de ce cavalier « pas extraordinaire » avec trois volumes prévus sur La Culture équestre de l'Occident 2008 dont le deuxième vient de paraître. Comme on l'a compris, l'homme brasse large et étreint fermement. Pas encombré par l'esprit théorique, il assume avec panache son côté empirique, c'est-à-dire l'érudition imposante et la culture archivistique qui bourrent ses livres d'un élan de vie et fondent l'argumentation.

C'est curieux comme on est choisi par son objet de recherches autant qu'on le choisit. Les sociabilités savantes, Daniel Roche les a pratiquées, en plusieurs lieux, et toujours avec un égal profit, dans le commerce d'amitiés qui déroutent les automatismes de la pensée : « C'est Michel Vovelle qui m'a conseillé de lire Tocqueville, et François Furet de lire Karl Marx ! »

Sa trajectoire pourtant n'a rien de linéaire. « De mon parcours j'ai conservé un complexe d'autodidacte », dit-il bizarrement. C'est qu'à ce bon élève qui adorait l'école son instituteur n'a pas jugé bon de faire passer l'examen d'entrée en sixième. Reçu premier au certificat d'études, à Neuilly, il passe son brevet élémentaire. Mais un conseiller d'éducation mal inspiré le dirige vers le lycée technique où il échoue... au CAP d'ajusteur-tourneur. Il passe pourtant la première partie du bac technique qui doit le mener vers les Arts et Métiers. C'est un copain qui a la bonne idée. « Et si nous faisions l'École normale supérieure ? » Faute de latin, il intègre Saint-Cloud, avant de devenir « caïman », c'est-à-dire de préparer les élèves à l'agrégation. C'est sous les frondaisons du parc de Saint-Cloud qu'il rencontre Michel Vovelle, mais aussi Roger Chartier qui y est également élève. Il recrute une équipe de professeurs de choc : Jean-Louis Biget pour l'histoire médiévale, Yvon Thébert pour l'histoire ancienne, donnant à l'École un nouveau souffle que ceux qui l'ont connu n'ont pas oublié, celui d'une historiographie large, ouverte à tous vents, éprise de discussions ardentes et si possible pimentées.

En 1958, il rencontre une jeune agrégée d'italien, Fanette Pézard. Traductrice du Guépard de Lampedusa, devenue spécialiste du futurisme, elle lui ouvrira l'Italie il sera cinq ans professeur à l'Institut européen de Florence, mais aussi, pour plus d'un demi-siècle, l'intimité respectueuse avec les oeuvres d'art. « A son contact, j'ai appris à me méfier beaucoup des prétentions de certains historiens à attaquer l'art par le quantitatif. »

Autre lieu, autre sociabilité : la Sorbonne, où il travaille en amitié sincère avec Jean-Claude Perrot, à partir de 1978. Il est élu au Collège de France en 1997, avec l'appui de Pierre Bourdieu, de Pierre Toubert et d'Emmanuel Le Roy Ladurie. Le Collège, avec ses moyens financiers, son climat de liberté totale, est « un luxe qu'une société doit pouvoir se payer ». Là, Daniel Roche occupe la chaire de « La France des Lumières », tout en ayant depuis longtemps étendu son espace d'investigation à l'Europe. Il y défend une vision non fétichiste, « non fumaroliste » des Lumières : un monde élargi et hétérogène, qui a ses obscurités où se côtoient l'exigence rationaliste et la poésie des tremblements mesmériens, un monde enfin qu'il faut pouvoir imaginer en se déprenant de l'issue révolutionnaire. « Défataliser » les Lumières, reconnaître leur diversité, c'est aussi combattre l'idée héritée d'Adorno et de l'École de Francfort des « Lumières sombres » dont le rationalisme arrogant aurait conduit la civilisation occidentale à la folie rationnellement exterminatrice des camps de la mort. Daniel Roche s'empare de cette énorme matière pour la décrasser en lui restituant sa dimension d'« énigme », tout en restant fidèle au projet émancipateur de ses Lumières.

C'est qu'on n'est pas impunément historien des Lumières. Cela engage. Daniel Roche, ancien « tala » le surnom donné aux normaliens qui « allaient-à-la messe », à la JEC et à l'Unef, à gauche, a le coeur dans le camp du progrès, comme on disait jadis. Il est dubitatif face à ce que devient le monde de la science et de la recherche, internationalisé, ultraconcurrentiel, obsédé par l'argent et fasciné par les pratiques de marketing : « Toutes ces procédures chronophages qui, sous prétexte d'excellence, bureaucratisent la recherche sont nocives. Moi, si j'étais ministre, je supprimerais tout ça. »

Pour Daniel Roche, en vrai républicain des lettres, le monde savant est d'autant plus productif qu'il est libre, inventif et démocratique. Un vrai programme politique - sans l'esprit de parti. Décidément, les Lumières ont l'avenir pour elles.

Par Emmanuelle Loyer