Note au lecteur

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Bonne lecture.

Fernande Gontier, "l'Américaine"

Elle a vécu plus de trente ans aux États-Unis, où elle a aimé et enseigné. Mais aussi découvert les lettres entre Simone de Beauvoir et son amant américain, Nelson Algren. Elle en a tiré une biographie détonante du "Castor". Qui vient d'être rééditée.

Elle n'est pas historienne ; plutôt biographe. Elle a passé sa vie à écrire la vie d'autres femmes, pour la plupart des élégantes dérangeantes, amoureuses de cet ordre que certains appellent pagaille, d'autres modernité. Des personnages apparemment à l'opposé de cette femme au visage calme et lisse. "  C'est le genre de femme qui pose une bombe puis qui part en fermant la porte et qui est capable, ensuite, de demander : “Tiens ! Quel est ce bruit ?” " dit son éditrice Marie Leroy.

Mais Fernande Gontier n'est pas seule à poser, l'air de rien, des bombes. C'est avec son amie Claude Francis que ce terrorisme poli a trouvé ses lettres de noblesse. Ensemble, elles ont signé la plus détonante biographie de Simone de Beauvoir, rééditée en juin. Les dommages collatéraux se résumèrent à une flopée de traductions et un prix littéraire. Publié en 1985, du vivant de l'auteur du Deuxième Sexe , le livre repose sur des documents inédits : les lettres de l'ex-jeune fille rangée à son amant l'écrivain américain Nelson Algren.

En 1981, ce dernier, lors d'un entretien avec le journaliste W. J. Weatheby, s'était emporté contre Simone de Beauvoir. "J'ai été dans les bordels partout dans le monde. Les femmes ferment toujours la porte, que ce soit en Corée ou aux Indes. Mais cette femme-là a ouvert la porte toute grande et elle a appelé le public et la presse..." Fulminant, il avait ajouté, en tapant du poing sur une grosse boîte de métal : "La moitié de notre correspondance a été commercialisée par elle, pourquoi ne vendrais-je pas l'autre ? Toutes ses lettres sont là !" Il n'en eut pas le temps. Le lendemain soir, on le trouva chez lui étendu sur le sol, mort d'une crise cardiaque, à 72 ans. Sa dernière colère avait été pour elle, qu'il n'avait jamais pu oublier.

En revanche, tout le monde oublia la grosse boîte en métal et les lettres qu'elle contenait. Jusqu'à ce que Fernande Gontier et Claude Francis les découvrent dans une bibliothèque de l'Ohio.

Elles y trouvèrent une incroyable histoire d'amour, dense et triste, qui se solda par la préférence inconditionnelle de Simone pour Jean-Paul Sartre ; un choix que Nelson ne lui pardonna jamais.

Le ton de ces lettres, ajouté à quelques confidences, a permis à la biographe de dresser un portrait inattendu de Simone de Beauvoir. Elle appelle Nelson "  mon époux de printemps  " et lui prépare des versions en français qui commencent par : "  Mon bien-aimé est très loin, il est très loin mais personne n'est plus près de moi parce qu'il habite mon coeur. "

Le lecteur découvre, éberlué, l'amoureuse sous la militante, la dubitative derrière l'engagée. La calfeutrée, aussi, dans l'ombre de Jean-Paul Sartre. Comme la fois où elle est rentrée précipitamment d'Amérique pour travailler au scénario tiré de La Putain respectueuse  : "  Sartre avait besoin de moi , écrit-elle à son amant. [...] Je vous ai toujours dit que je voulais l'aider quand il me le demandait.  "

Au départ, il était question que Fernande, Claude et Simone écrivent ensemble un "Post-Scriptum au Deuxième Sexe ". "  Ce livre a changé ma génération. Après lecture, on a pris nos baskets, on est descendu dans la rue et on a crié ", résume Fernande Gontier. Mais Simone de Beauvoir s'est ravisée. Et l'idée de la biographie a pris le relais.

Claude et Fernande ont passé un hiver entier à enregistrer la grande dame. "  Elle nous accueillait toujours gentiment. Très disponible, elle jouait le jeu. Mais elle était aussi frileuse. Elle avait du mal à se livrer.  " Un jour, le duo lui demande si elle écrira sur sa bisexualité. La réponse tombe comme une lame : "  Il n'en est pas question.  "

Fernande Gontier se montre tout aussi pudique, presque rétive à parler de son parcours et de ses motivations profondes. Elle est formelle en tout cas : ce n'est pas par militantisme qu'elle a choisi comme sujets de biographie Simone de Beauvoir, Colette ou la marquise de Morny dite "Missy". L'époque s'y prêtait pourtant : lorsqu'elle arrive aux États-Unis en 1969, un vent de subversion souffle sur les universités. Mais ce voyage s'explique simplement "  par romantisme  ", dit-elle. "  C'était la Virginie, c'était Edgar Allan Poe...  " S'il doit y avoir un engagement, il est littéraire et affectif.

Au début de l'année 1973, Fernande Gontier quitte la Virginie pour enseigner à l'université de Rochester - au nord de New York - la littérature française au tournant du XXe siècle. Sa thèse porte sur "Les images de la femme dans le roman français de l'entre-deux-guerres". Elle réalise un reportage sur l'écrivain féministe Benoîte Groult. "  Ce qui m'intéressait, c'était ses livres, plus que ses combats. "

Lorsqu'elle rencontre Claude Francis, cette vagabonde cosmopolite a vingt ans de plus qu'elle. Elle baigne dans le milieu du théâtre, qu'elle enseigne à l'université de Californie. Elle connaît la terre entière, à commencer par la nièce de Marcel Proust, qui lui confie les écrits de la famille. Cela donnera lieu à Marcel Proust et les siens , écrit à quatre mains, en 1981.

Ensemble, Fernande et Claude s'appliquent à révéler une autre facette des femmes écrivains, notamment les scandaleuses. A Fernande l'écriture de l'émotion, du ressenti. Cette fille de notaire, élevée dans un village de Provence, est une terrienne. A Claude, nourrie de culture russe qui lui vient de son père, l'analyse et les idées générales.

Les deux biographes s'attaquent bientôt à Colette. A ce moment, Fernande Gontier, qui a eu une bourse de recherche, enseigne à Harvard le premier cours sur l'histoire du féminisme français. Elle décide de couper avec le milieu universitaire et rejoint son amie à Saint-Louis pour s'atteler à cette somme. Dix ans de recherche seront nécessaires pour la mener à bien.

L'auteur des Claudine , surnommée "la petite villageoise de Saint-Sauveur", alimentait le mythe de la provinciale débarquée à Paris. Ses biographes démontrent que Colette venait d'une famille aisée, qui, grâce au père saint-cyrien, bénéficiait de nombreux appuis. Loin de la paysanne sensualiste, Fernande Gontier la décrira "  comme une femme qui pense. Ni une théoricienne ni une philosophe, mais maîtresse de sa pensée  ". Et relègue aux oubliettes l'image de l'épouse battue, flouée par Willy.

En 2000, Fernande et Claude signent une troisième biographie, qui éclaire une autre femme sulfureuse : la marquise de Morny. La nièce de Napoléon III ne se contenta pas d'entretenir Colette et toutes les courtisanes de Paris. Elle se fit ôter les seins, l'utérus, puis s'habilla en homme et se fit appeler "oncle Max". Elle se suicide en 1944 en s'ouvrant le ventre.

Claude mourut quinze jours avant la sortie de ce livre. Depuis, Fernande Gontier a quitté les États-Unis pour Marseille. Désormais, elle écrit seule mais dans un autre registre. Histoire de la comtesse d'Aulnoy , publié en 2005, est une autofiction apocryphe qui conte les aventures d'une autre femme indépendante et libre, née, elle, en 1650.

Fernande Gontier prépare aussi un livre sur les travestis célèbres. Cette fausse sage adore écrire sur l'audace des autres, sans voir qu'elle est du même sang. Elle s'illumine : " Saviez-vous qu'à la cour d'Élisabeth de Russie, tous les mardis, les hommes étaient obligés de se déguiser en femmes, et vice versa  ?...  "

Par Clara Dupont-Monod Journaliste