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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Gerd Krumeich , un amour de Jeanne

« Le Boche de service » de la bande de l'Historial de la Grande Guerre sort une histoire de Jeanne d'Arc. Ce n'est pas un hasard. Il lui doit tout.

Cette fiche rose rectangulaire vieille de près de quarante ans, glissée dans une enveloppe en plastique, Gerd Krumeich y tient plus que tout. Une authentique relique. Jeune doctorant travaillant à Paris sur sa thèse consacrée aux efforts de réarmement de la France à la veille de la Grande Guerre, notamment à la loi des trois ans1, il tombe sur la retranscription dans le Journal officiel d'un débat au couteau à la Chambre des députés, ce 3 juin 1913. Paul Painlevé y défendait une résolution réclamant de la police une égalité de traitement entre manifestations laïques et royalistes après que des républicains eurent été empêchés de déposer au pied de la statue de Jeanne d'Arc, place des Pyramides à Paris, une couronne sur laquelle on lisait l'inscription : « A Jeanne d'Arc trahie par son roi et brûlée par l'Église. »

Ainsi donc la gauche et la droite de ce pays où il étudiait se déchiraient encore, cinq siècles plus tard, autour de ce symbole national ! Gerd Krumeich recopie en français la motion de Painlevé sur une feuille - la fiche rose - et griffonne en allemand ses commentaires, se promettant de revenir sur cette affaire, sa thèse achevée. Et voilà comment le futur spécialiste allemand de la Première Guerre mondiale accrochait à sa panoplie de chercheur une autre passion, franco-française celle-là, la Pucelle. Il alla jusqu'à en faire le sujet de sa thèse d'habilitation.

Muni d'une bourse de l'Institut historique allemand, il retourne à Paris et se replonge avec délices dans les archives, entiché des manies d'un vieux briscard des bibliothèques : toujours la même place à la BNF, rue de Richelieu, la 71, à côté d'un pilier. « Et toujours la même piaule d'étudiant que lors de mon premier séjour, un 12 m2 sans douche, ce qui m'obligeait à aller aux bains publics. » Un réduit situé place des Pyramides d'où il apercevait la statue dorée de la Jeanne d'Arc de Frémiet... Est-ce en faisant allusion à cet épisode de sa vie, à sa folie de la chine et à son invraisemblable collection de machines à écrire anciennes, qu'un confrère français dit de lui : « un curieux type au fond. Un peu bohème, pas dans le style de l'universitaire allemand épris de sciences pures et de notes en bas de page, même s'il se situe aussi à sa façon dans cette tradition »?

Ses compatriotes encouragent sa ferveur johannique. « Écrit d'un seul jet », son premier livre sur Jeanne publié en 1990 outre-Rhin lui vaut un article dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, le prix des Libraires allemands et le prix de la Fédération des historiens. Un succès qui lui permet, alors qu'il était maître-assistant d'histoire contemporaine à Düsseldorf, d'être nommé professeur à l'université de Fribourg. Jeanne d'Arc à travers l'histoire qui paraît trois ans plus tard chez Albin Michel a droit à une demi-page dans Le Monde des livres. Il en est en France, dit-on, qui se seraient émus qu'un Allemand puisse s'arroger le droit de parler de la jeune Lorraine. Il n'en a cure. Il doit tout à Jeanne.

Essai transformé. Gerd Krumeich récidive en ce début d'année avec Jeanne d'Arc en vérité chez Tallandier, version augmentée d'un essai de 150 pages sorti en 2006 chez l'éditeur allemand Beck. « 10 000 exemplaires vendus. De quoi me plaindrais-je ? J'ai surtout la satisfaction que les médiévistes sont convaincus qu'un contemporanéiste peut s'approprier une figure du Moyen Age sans verser dans l'anachronisme. » Et ils le sont : le très sérieux Philippe Contamine, grand spécialiste de la Pucelle, qui publie aussi ce mois-ci un Jeanne d'Arc. Histoire et dictionnaire chez Robert Laffont, l'a également adoubé, disant de sa recherche « bien conduite, bien informée », « sensée », qu'elle fait de lui un « quinziémiste » à part entière. Dans ce nouveau livre qui fait la part belle à la biographie plus qu'à l'histoire du mythe, il dresse un bilan des connaissances sur Jeanne d'Arc, triant le bon grain des témoignages sûrs de l'ivraie des légendes fantaisistes. Et Dieu sait s'il y en a qui courent encore ! Le titre Jeanne d'Arc en vérité claque comme une oriflamme. « Un beau titre. Je le reconnais d'autant plus volontiers que je n'en suis pas responsable. C'est Fred Vargas qui l'a trouvé. »

Oui, Fred Vargas, l'auteur de Sous les vents de Neptune et de L'Armée furieuse, la « mère » du commissaire Adamsberg, mais aussi la soeur de Stéphane Audoin-Rouzeau, le complice de Gerd Krumeich, avec Jean-Jacques et Annette Becker et Jay Winter, sur d'autres champs de bataille, ceux de 14-18, des livres écrits à quatre mains, l'historial de Péronne. « L'Historial ! Vous savez que c'est moi qui suis l'inventeur du mot ? Je détiens le copyright, moi, le Boche de service de la bande ! »

« Boche de service ». Il ne résiste jamais à cette provocation. C'est ainsi qu'il se voyait quand, en 1985, son maître Wolfgang Mommsen - issu de la lignée prestigieuse qui a fait le renom de l'histoire allemande depuis le XIXe siècle -, ne sachant que faire d'une invitation du conseil général de la Somme, décida de le déléguer pour représenter l'université Heinrich-Heine de Düsseldorf. Gerd Krumeich retrouve là Jean-Jacques Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau au jury de thèse auquel il avait siégé. C'est le début d'une aventure intellectuelle qui se concrétise bientôt dans la pierre de l'Historial de Péronne, le début aussi de solides amitiés forgées malgré les désaccords. Sans doute même grâce aux désaccords.

Au risque de fortes tensions, la paire Jean-Jacques Becker-Gerd Krumeich s'inflige une mise à l'épreuve : La Grande Guerre, une histoire franco-allemande qui paraîtra après quatre ans de travail chez Tallandier en 2008. Une confrontation pionnière entre deux points de vue. « Une expérience formidable, cette façon de travailler ensemble, de s'interpeller sans cesse, de dénicher chez l'autre ce qu'on prend d'abord pour un parti pris. La loi des trois ans, par exemple. Becker y voyait une crise politique comme une autre ; moi, l'expression chez les Français de la prise de conscience brutale d'un danger imminent. » Jamais à court d'initiatives défiant les frontières de la géographie et des préjugés nationaux, Gerd Krumeich va bientôt répéter l'aventure : cette fois sur Verdun, en duo avec Antoine Prost.

Adepte du parler vrai, il n'évacue pas les questions que se pose encore un Allemand de sa génération sur un passé pétrifiant dont il a vécu, enfant né à Düsseldorf en 1945, les prolongements. Fils d'un couple très catholique dont le père est médecin, Gerd Krumeich est le petit dernier d'une famille de huit enfants. « La cruauté de l'après-guerre, je sais ce que c'est. Quand vous êtes un gamin, jouer dans les ruines, voir un de ses petits camarades perdre un bras dans l'explosion d'une grenade abandonnée, découvrir des ossements épars d'un cimetière bombardé, comment l'oublier ? »

Aucune posture victimaire dans l'évocation de ces souvenirs, simplement le souci de l'histoire à nu. L'adolescent a voulu comprendre comment son pays en était arrivé là. L'enquête auprès de ses aînés, qui rejetaient sur le traité de Versailles l'origine de leurs malheurs et sur les seuls nazis la responsabilité du génocide juif, ne lui apporte pas les réponses attendues. En 1960, un de ses professeurs de lycée, ancien officier SS à Paris, avait montré à sa classe un livre sur les camps intitulé L'Étoile jaune. « Lisez-le ! », avait-il intimé à ses élèves. Le jeune Krumeich en avait été ébranlé, et son catholicisme sérieusement affecté. On peut faire confiance au « Boche de service » pour régler ses comptes avec l'histoire.

Par Daniel Bermond