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Gilles Cantagrel : variations sur Bach

Gilles Cantagrel, musicologue et ancien directeur de France-Musique, a une passion : Jean Sébastien Bach, dont nous célébrons cette année le deux cent cinquantième anniversaire de la mort. Il lui a consacré deux ouvrages de référence. Où il se montre aussi historien.

Son nom, d'origine lan-guedocienne, semble ce-lui d'un ancien troubadour, mais c'est au Cantor de Leipzig qu'il a voué sa vie. En ce deux cent cinquan-tième anniversaire de la mort de Jean-Sébastien Bach, le musi-cologue Gilles Cantagrel est partout, que ce soit sur les ondes ou dans les journaux.

Avec une érudition qui n'a d'égal que son talent de communicateur, il y raconte le voyage initiatique du jeune Bach à Lübeck auprès de Buxtehude, explique la savante combinatoire de l'Art de la fugue , ou encore dissèque quelque nouvelle interprétation des cantates. Cette omniprésence, empressons-nous de le dire, est amplement méritée : ses deux livres, Bach en son temps 1982 et Le Moulin et la rivière 1998 sont sans conteste les plus importants ouvrages publiés en français sur le compositeur depuis celui... d'Albert Schweitzer, en 1905 !

Aujourd'hui âgé de soixante-deux ans, Gilles Cantagrel se souvient comme si c'était hier du jour où Bach est entré dans sa vie. C'était en 1949. Petit chanteur dans une manécanterie choeur d'enfants, ce fils d'une famille de professeurs mélomanes participait, à Chaillot, à une interprétation qui aujourd'hui paraîtrait antédiluvienne de la Passion selon saint Mathieu , avec trois cents exécutants, un orchestre symphonique, des choeurs énormes.

Ayant chanté sa partie au début de l'oeuvre, le jeune garçon, au lieu de quitter les lieux avec ses camarades, s'est faufilé dans la salle. Et là, l'éblouissement, le choc décisif...

Toute sa vie, il chantera la gloire de Bach. Parallèlement à ses études scientifiques, Gilles Cantagrel va se doter d'une formation musicale poussée. Organiste, il s'initie aux subtilités de l'harmonie et du contrepoint, étudie l'esthétique musicale avec Marcel Beaufils. Il écrit dans la presse musicale, mais c'est à la radio qu'il trouve sa voie. S'il s'intéresse aussi bien à Wagner qu'au lied romantique, le centre de gravité de sa vie reste Bach.

« J'ai d'abord cru comme tout le monde aux images stéréotypées , explique-t-il de sa belle voix de radio : le cantor austère, le pater familias sévère, la sublime machine à coudre, etc. » Mais quand il plonge dans les quatre volumes des Bach Dokumente , fruit de plus d'un siècle de recherches d'érudits allemands, le personnage se révèle plus complexe — et aussi plus humain.

En 1982, Gilles Cantagrel en tire, à l'attention du public français, un épais ouvrage : Bach en son temps . Sa démarche de retour aux sources est la même que celle des interprètes baroques qui, au même moment, redonnent couleur, pulsation et vie à une musique figée par la tradition.

Toutes les archives essentielles de l'existence de Bach sont là : candidatures à des postes de maître de chapelle, expertises d'orgues, lettres de recommandation pour ses fils, témoignages admiratifs d'élèves... mais aussi tracasseries sans nombre de ses autorités de tutelle, polémiques sanglantes — il y eut des contemporains de Bach pour trouver sa musique « emphatique » et « confuse » !

Ces documents sont certes arides, reflet d'une existence sans romanesque ; ils se révèlent passionnants, éclairés par la fine science de Gilles Cantagrel, qui ne conçoit guère la musicologie sans l'appel à l'histoire. Comment, souligne-t-il, appréhender Bach si l'on méconnaît le rôle fondamental, dans la Saxe luthérienne du XVIIIe siècle, du choral, ce chant collectif qui relie les hommes à Dieu et entre eux ? Que comprendre par ailleurs à l'obsession du grand compositeur pour la mort, si l'on ignore l'effrayante mortalité de l'époque ? Bach, rappelle Gilles Cantagrel, a vu mourir ses parents à l'âge de neuf ans, puis sa première femme et dix de ses vingt enfants...

« Autodidacte, il s'est bâti lui-même, en réponse à ses interrogations sur la vie et la mort, une culture théologique. Contrairement à ce qu'on croit, c'était, à la fin de sa vie, un homme très cultivé, fréquentant de beaux esprits, une des ces personnes qui vous font vous sentir plus intelligent quand on a passé une heure avec elle — un peu comme quand on a écouté une interview de Marguerite Yourcenar ou d'André Malraux à la télévision » , risque Gilles Cantagrel.

En réalité, le compositeur des Variations Goldberg a été desservi par son seul portrait officiel, où il apparaît vieilli, solennel, boudiné dans ses vêtements, « alors qu'il y a une telle juvénilité dans sa musique ! »

Sur la question centrale du rapport de Bach à Dieu, Gilles Cantagrel a aussi son idée un peu iconoclaste : « Cet homme à qui la tradition prête une foi à déplacer les montagnes, la foi du charbonnier, est en réalité comme tout créateur un grand anxieux, en proie à ce que les Allemands nomment le Weltschmerz, la «difficulté d'exister au monde». C'est un homme qui doute, comme tous les grands saints du paradis, qui remet en cause sa propre adhésion à la foi tous les matins. Sa langue musicale, avec son flux puissant et la régularité de sa métrique, est une réponse qu'il se donne à lui-même, à son angoisse existentielle, à son doute spirituel. »

La régularité et le flux, ou, si l'on préfère, le contrepoint de la vieille Allemagne face à la veine théâtrale et mélodique de l'Italie, ou bien encore, pour employer l'image qui fournit son titre au subtil essai publié par Gilles Cantagrel, Le Moulin et la rivière : telle serait la tension fondamentale qui courrait des oeuvres les plus célèbres aux partitions récemment exhumées, comme ces fascinants « canons rébus » découverts à Strasbourg en 1975.

S'il ne croit guère aux miracles, Gilles Cantagrel ne désespère pas qu'un jour, dans des bibliothèques de Cracovie ou de Saint-Pétersbourg, réapparaissent des oeuvres oubliées du Cantor, comme à Kiev on a retrouvé récemment les archives de l'un de ses fils. « Contrairement à ce qu'on a dit, Bach n'est pas tombé dans l'oubli après sa mort. Aussi, j'ai peine à croire que les partitions des trois Passions disparues et de la centaine de cantates perdues aient servi, comme on l'a dit, à fermer des pots de confiture... »

Mais notre éminent musicologue, trop occupé par ses multiples casquettes, laisse à d'autres ces recherches. « La musicologie n'étant pas reconnue comme un métier en France , regrette-t-il, j'ai dû mener une deuxième carrière. »

Brillante carrière, en l'occurrence, qui a porté Gilles Cantagrel à la tête de France-Musique dans les années 1980. Il en conseille aujourd'hui le directeur, survivant à tous les changements de règne, et même au « s » sacrilège ajouté récemment au nom de la radio.

Un jour à Genève, l'autre à Londres, cet Européen fervent, fou d'Italie, et qui a des petits-enfants en Allemagne, représente Radio-France à l'Union européenne de radio-diffusion, tout en enseignant à la Sorbonne. Ses fonctions l'amènent à fréquenter quelques grands serviteurs de Bach, comme l'austère Hollandais Gustav Leonhardt « Chez lui, à Amsterdam, on a l'impression de pénétrer dans un Vermeer » , l'Anglais John-Eliot Gardiner ou le Belge Philippe Herreweghe. Quant à l'organiste André Isoir, c'est un « vieux copain » .

Marié à une chanteuse du choeur de Radio-France, Gilles Cantagrel taquine lui-même le clavier en amateur : les participants d'une croisière ont pu le voir illustrer au piano, et par coeur, une conférence de Jean Favier sur Wagner !

Mais sous le vernis du haut fonctionnaire de la musique, à l'élégance grisonnante et à l'urbanité sans faille, percent parfois de plus intimes résonances. Par exemple quand il évoque l'apaisement — à quels tourments ? — que lui procure la musique de son compositeur favori : « Un trio de Schubert s'écoute plutôt le soir. Des ragas indiens, la nuit, quand le temps s'étire. A toute heure du jour ou de la nuit, Bach apaise. Cette musique nous met dans un état de grâce, nous aide à remettre les choses à leur place, dans nos têtes, dans nos vies, dans nos corps. »

« Pourquoi Bach ? s'interroge-t-il encore. Peut-être parce qu'on se sent en résonance avec certaines de ses obsessions, de ses difficultés à être, qu'on se reconnaît dans la conjugaison de cette pulsation vitale et de cette volonté forcenée de structuration, qui était pour lui une façon de reconstruire le monde qui s'était écroulé à la mort de ses parents. »

Un jour, un de ses collègues de France-Musiques, après avoir lu le dernier essai sur Bach de Gilles Cantagrel, lui a dit : « Maintenant je te connais. » Mais faire de Jean-Sébastien Bach le maître spirituel de sa vie, n'est-ce pas déjà, en soi, un aveu ?

Par François Dufay