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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Henri Mitterand : une vie avec Zola

Il a consacré des milliers de pages à l’écrivain. Henri Mitterand pourfend inlassablement les poncifs qui l’entourent.

Mitterand, c’est Zola, et Zola, c’est Mitterand. Il n’y a pas à en sortir. D’ailleurs, en est-il jamais sorti ? Pas vraiment puisque malgré ses dénégations il y est encore. A preuve son dernier livre Zola, tel qu’en lui-même : 200 pages de plus sur le grand écrivain, qui viennent s’ajouter aux milliers qu’il a déjà noircies sur sa vie et ses livres. Tout ça pour dire quoi au fait ? Qu’Émile s’est lui-même piégé en s’enfermant dans le naturalisme. Le mot qui tue, synonyme péjoratif de « réaliste » ou « misérabiliste », fatum réduit à sa dimension tragique. Un mot pertinent s’agissant du discours critique de l’écrivain, mais partiellement inadéquat concernant son oeuvre. Certainement de tous les mots de la critique française celui que déteste le plus Henri Mitterand. Une casserole que son héros traîne encore. Il n’avait qu’à ne pas créer son propre poncif !
Heureusement, son héraut veille. En biographe et en critique, oui. Mais pas seul : il insiste sur le travail, qu’il juge admirable, de la jeune et nombreuse génération des zoliens. En historien ? Voire. « L’histoire culturelle a longtemps été perçue comme une notion floue, et ses spécialistes comme des touche- à-tout. Or je me sens moins historien de la culture que des grandes oeuvres littéraires, celles qui ont échappé aux frontières du temps. Et, aux États-Unis, la discipline est tellement spécialisée qu’elle les délaisse au profit de la littérature générale et des cultural and gender studies », annonce-t-il d’emblée. C’est sa manière de vous faire comprendre que, mû par un réflexe naturel acquis à l’issue de quarante-deux années d’enseignement universitaire au service de la république Besançon, Reims, Paris-VIII, Paris-III et de quinze autres outre-Atlantique Toronto, Columbia à New York, il ne peut s’empêcher de comparer les pratiques ici et là-bas.
Le tableau n’est pas brillant. Inutile de préciser que le fonctionnement de Columbia lui semble « pertinent, efficace, créatif », qu’il y connut des conditions idéales pour l’enseignement et la recherche « J’ai pu y écrire en cinq ans la biographie de Zola en trois volumes », et qu’en regard notre petite planète universitaire, si française, « de réformettes aussi improvisées que saisonnières, d’électoralisme, de slogans creux et de grèves rituelles », le désole par son archaïsme institutionnel.
Pour autant, Henri Mitterand n’est pas béat devant les réussites américaines. Pour s’en tenir à sa discipline, il est convaincu que le courant des cultural studies aura favorisé chez les étudiants une curiosité pour l’univers des modes idéologiques au détriment de l’intérêt pour la littérature.
On conçoit qu’en consacrant ses cours à Flaubert, Stendhal, Proust ou Zola, bien sûr, il soit passé pour réactionnaire, conservateur, voire, horresco referens, démodé ! Il avoue sa difficulté à se situer, lui, l’ancien marxiste « comme Le Roy Ladurie, Annie Kriegel, Agulhon, Genette, et beaucoup d’autres normaliens d’après-guerre », entre une gauche qu’il juge haineuse, hypercritique, intellectuellement débile et sans voix « Où sont son Jaurès et son Blum ? » et une droite souvent obtuse et équivoque : il n’y a guère que dans l’énergie et le volontarisme du président de la République qu’il se retrouve parfois.
Mais ne lui parlez plus de « gauche » et de « droite » : « Sur le plan du discours, c’est à côté de la plaque. » Est-ce à dire qu’un Zola peut aussi bien être récupéré par l’une que par l’autre ? Voyons… « La gauche rappellera qu’il fut un républicain, qu’il lutta contre le Second Empire, qu’il joua sa vie contre l’antisémitisme, qu’il fut jaurésien sur le tard et qu’il s’était montré hostile à l’ordre moral de Mac-Mahon ; la droite, elle, soulignera qu’il n’a pas cru à la Commune, qu’il soutint la politique de Thiers comme seule chance de la république même s’il condamna la répression, qu’il fut antiparlementariste jusqu’à critiquer la république des partis dans les colonnes du Figaro. » N’empêche que, dans l’esprit public, l’oeuvre de Zola est incontestablement de gauche tant elle est marquée par la question sociale, le fantastique « J’accuse… ! », la sympathie pour les révoltés de Germinal, et une réelle empathie pour le peuple en sou rance. Mais aussi par une vraie anxiété devant son pouvoir de violence. Henri Mitterand voit là le noeud du conflit intérieur de Zola : celui-ci comprend la révolution qui s’annonce mais il la redoute.
Comment devient-on spécialiste mondial de Zola ? Henri Mitterand est né le 7 août 1928, dans un petit village de l’Yonne, près d’Avallon : Vaultde- Lugny. Ses attaches sont désormais non loin de là, à Saint-Père, au pied de la colline de Vézelay. Petit-fils d’un sabotier morvandiau, fils d’un cheminot et d’une couturière. C’est son côté artisan de la plume et lecteur de La Bête humaine… Après un mémoire de maîtrise sur « Le langage populaire dans Le Feu de Barbusse » et l’agrégation de grammaire, il se dirigea plutôt vers la philologie et la linguistique. Il cherchait un sujet de thèse. Zola, il l’avait lu et aimé comme tout le monde dans sa jeunesse. Mais il fallut qu’un de ses maîtres, le grand médiéviste et linguiste Robert-Léon Wagner, un des seigneurs intellectuels de l’ancienne Sorbonne, le pousse à s’y intéresser plus avant pour qu’il prenne contact avec le docteur Jacques Émile-Zola, fi ls du romancier. On lui ouvrit l’accès aux archives privées, témoignages d’enfance et d’adolescence, manuscrits inédits, correspondance, photographies, journaux ; il entra peu à peu dans la famille, où il a des amis jusqu’à la quatrième génération.
Le jour de 1959 où l’écrivain Armand Lanoux fi t savoir qu’il n’aurait pas le temps d’aller au-delà de la préface pour l’édition des Rougon-Macquart dont la Pléiade l’avait chargé, le nom d’Henri Mitterand fut naturellement suggéré. Ainsi entre-t-on dans « ce métier de nécrophage ». La somme qu’Henri Mitterand a consacrée à Zola est l’oeuvre d’une vie de chercheur. Elle s’impose comme l’instrument de référence durable, tant par la rigueur du corps documentaire que par les intuitions qui s’en dégagent. Seule une parfaite intimité de longue date avec les romans, les articles, les carnets, la correspondance permettait une telle imprégnation.
Mais Henri Mitterand n’en a pas encore fait le tour. Le chantier zolien, maintenant peuplé de chercheurs, est loin d’être terminé : exploration génétique des prodigieux dossiers de travail, détricotage des techniques de composition, analyses documentaires, étude des racines intimes et sociales, poétique romanesque… « Il faut dé-lire Zola, le lire autrement, en faisant la part du rêve. » En attendant il relit Aragon, Gracq, Butor, Claude Simon ou Anne-Marie Garat, Philip Roth, Bassani ou Rosetta Loy, Littell ou Mendelsohn, animé d’une curiosité… naturaliste. Sans parler des polars. Et sans oublier Céline en héritier de… Zola. Il y a également Maupassant, dont il vient d’éditer les Chroniques. Et le capitaine Dreyfus, dont l’A aire, vue par les articles et les lettres qu’elle a inspirés à… Zola, est le thème de son prochain ouvrage. L’oeuvre d’une vie, on n’y échappe pas.

Par Pierre Assouline