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Bonne lecture.

Henry Laurens, l'orientaliste

Professeur au Collège de France, il a sillonné le monde arabe. Et rêve aujourd’hui encore d’un « commun humanisme méditerranéen ».

«Je suis Teflon » , glisse-t-il avec un sourire de loup. En effet, il semble pouvoir résister à tout. « Un savant. C’est-à-dire que je peux prouver. Je parle toujours avec une note en bas de page. Quand je dis que le Hezbollah est une organisation terroriste qui tue plus de militaires que de civils, et que Tsahal est une organisation démocratique qui tue plus de civils que de militaires, j’avance les chiffres. Je décris plus que je condamne, sans épargner personne. Je n’ai pas une vision unilatérale. J’essaie de faire comme chez Abel Gance, un écran qui se divise en plusieurs parties pour montrer ce qui se passe simultanément. »

Ce raisonnement résume, à lui seul, Henry Laurens. Il explique aussi le mélange de crainte et de respect qui entoure ce spécialiste de l’Orient et des études arabes. En Israël il a beaucoup de contradicteurs. Mais tous reconnaissent qu’ « il connaît les dossiers ». La déléguée générale de l’Autorité palestinienne auprès de l’Union européenne, Leïla Chahid, de son côté, lui a dit : « Tu ne dis pas toujours des gentillesses sur les Palestiniens, mais au moins, chez toi, ils existent. »

Combien sont-ils, en France, à travailler sur la Palestine ? Très peu. Henry Laurens a suivi le séminaire de Dominique Chevallier lorsqu’il était étudiant à la Sorbonne, « creuset d’une véritable école de pensée sur le Moyen-Orient » . Beaucoup de ces étudiants du séminaire écrivaient dans la Revue d’études palestiniennes , fondée au Liban et repliée à Paris dès 1982. C’est d’ailleurs à la Palestine que, des années plus tard, Henry Laurens a consacré une somme, dont le premier tome est paru en 1999. Cette belle étude sur La Question de la Palestine , qui embrasse le XIXe siècle, à partir de l’expédition d’Égypte de Bonaparte, la naissance du mouvement sioniste et l’évolution du Proche-Orient, lui a ouvert les portes du Collège de France. Ce travail l’a conduit vers la question de l’impérialisme. Dans L’Empire et ses ennemis Seuil, publié en 2009, Henry Laurens part de l’omniprésence du mot « anti-impérialisme » dans les discours arabes pour traiter, notamment, de la confusion entre impérialisme et sionisme.

Ce qui lui donne de l’audace, c’est sa démarche, jamais enfermée, toujours comparatiste, entre la Révolution française et le monde ottoman, entre deux pensées, occidentale et orientale, entre deux mondes. Pour lui, l’orientalisme ne saurait être qu’une croisée de chemins : « Vous faites tout. La chronologie, le décryptage des événements, et l’interprétation. C’est une activité pluridisciplinaire, qui vous amène à côtoyer des démographes, des politologues... » , ajoute-t-il d’une voix de stentor.

C’est en 1977 qu’Henry Laurens a découvert la Syrie, la Jordanie, et le Liban en travaillant sa maîtrise consacrée à l’orientalisme au XVIIe siècle - un sujet choisi presque au hasard ! Il a beaucoup bataillé pour qu’« orientaliste », le beau mot qui désignait au XIXe siècle les spécialistes des mondes non européens, retrouve ses lettres de noblesse. « L’Orient est un domaine délaissé par les historiens au profit des sciences sociales , regrette Henry Laurens. On l’enseigne principalement dans les départements universitaires de langues et civilisations, pas dans ceux d’histoire. » Il y a partout des exceptions : de 1983 à 2000, il a enseigné l’histoire du Moyen-Orient à l’université Paris-IV.

Henry Laurens a toujours su qu’il serait historien. A 10 ans, il lit des ouvrages universitaires comme les livres de la collection « Bibliothèque de l’évolution de l’humanité ». « Je ne comprenais pas tout, loin de là » , précise-t-il dans son dernier livre, Orients . Plutôt mauvais élève, il hante les bibliothèques. Ses parents lui donnent l’argent pour acheter des livres. Ils n’ont pas la télévision. Dans ce milieu bourgeois cultivé originaire de Toulouse mais vivant à Paris, même si l’on est plus porté vers l’économie le père, polytechnicien, travaillait dans l’industrie sucrière, on tient en haute estime les « choses de l’esprit ». Henry Laurens, enfant du baby-boom, profitera de cette liberté.

Au lycée, découvrant l’enseignement de l’histoire, il devient bon. C’est l’époque où l’enjeu palestinien fait irruption sur la scène politique. Sa génération, politisée à l’extrême, s’empoigne sur la question israélo-palestinenne. Henry Laurens reste en retrait, appartenant à « cette petite élite immergée dans les lycées après 1968, non politisée, mais qui fournissait les délégués de classe et faisait pencher les lycées dans un sens ou dans un autre » . Il n’a pas changé. Tout au long de sa carrière d’historien aussi, son travail prendra toujours le pas sur le militantisme. Dans ses livres, il se plaît à opposer « l’expert » au « politique ».

Sur son histoire familiale et personnelle, on n’en saura pas plus. Sur les enjeux intérieurs, sur cette intime logique qui décide des ruptures et des engagements, sur toutes ces révolutions silencieuses qui forgent une existence, Henry Laurens se tait. Son phrasé, autoritaire et souple, coupe court. Il ne s’épanche pas, ne se livre pas, sans jamais offusquer. Sait-il seulement que cette élégance raide est typiquement orientale ? Henry Laurens est un immense amoureux de cette Méditerranée. Au passage, il rend hommage à Fernand Braudel, qui sut lui donner son importance historique. Henry Laurens s’interroge aujourd’hui sur la place de cette mer dans un monde en devenir. Le « commun humanisme méditerranéen » cher à Valéry et à Camus a-t-il encore un sens aujourd’hui ? Oui, pour intégrer la totalité des patrimoines de la Méditerranée. Mais gare à ne pas « rejeter au second plan les référents religieux » , écrit-il dans Le Rêve méditerranéen .

Le Liban reste son pays d’élection. Henry Laurens y a vécu deux ans entre 2001 et 2003, il y a rencontré celle qui est devenue sa femme et, aujourd’hui encore, il y retourne dès qu’il peut. « Le pays le plus moderne, le plus ouvert. Il y a des librairies partout, pleines de livres français, anglais, arabes. A côté, les Parisiens font figure de provinciaux. » Du coup, assis dans son bureau du Collège de France, puis attablé dans un bon restaurant, Henry Laurens ressemble à un exilé. Il a le regard du voyageur, dépositaire d’un savoir qu’il énonce plus qu’il ne partage.

Affleure une nostalgie sourde, aussitôt réprimée par le raisonnement historique. L’Union pour la Méditerranée, en mauvaise passe ; l’argent qui vaut pour politique orientale depuis les années 1960, instituant « un système de rente qui détruit l’appareil économique » ; le retour du totalitarisme dès la guerre du Koweït, en 1991 ; le terrorisme... Derrière le « désenchantement arabe », l’orient défile, entre misère et splendeur. Henry Laurens en parle comme d’un parent proche, et c’est bien là, peut-être, que l’homme met ses attentes, ses joies et ses inquiétudes.

Par Clara Dupont-Monod Journaliste