Note au lecteur

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Bonne lecture.

Jean Mendelson, diplomate-archiviste

Les archives diplomatiques emménagent à La Courneuve. A leur tête, Jean Mendelson, un passionné de la Révolution et de l’Empire.

Sur son agenda, Jean Mendelson avait inscrit l’échéance : 21 fructidor de l’an 217 de la République. Pour ce passionné de la Révolution et de l’Empire, qui aime à dater son courrier personnel en empruntant au calendrier de Fabre d’Églantine et qui pousse la coquetterie jusqu’à vous confier qu’un de ses fils est né un 11 frimaire, jour d’Austerlitz, ce 7 septembre 2009 correspond à l’ouverture au public du nouveau bâtiment des Archives diplomatiques à La Courneuve, en banlieue parisienne. Un vaste ensemble cubique tout en horizontalité à l’extérieur, fait de courbes et d’arrondis à l’intérieur, dû à l’architecte Henri Gaudin, et dressé à une station de RER du Stade de France, tout entier dédié aux précieux cartons du Quai d’Orsay.

Mission accomplie, pourrait se dire le directeur des Archives au terme de trois années d’une tâche menée à bien mais parfois dans la douleur. Car il lui a fallu de l’opiniâtreté pour piloter de bout en bout le déménagement des ouvrages et des documents les plus précieux entre le Quai d’Orsay et la Seine-Saint-Denis - au total, plus de 70 kilomètres linéaires, la moitié des possibilités offertes par le site. Du courage également, plus en amont, pour convaincre de ses choix en matière de logistique et d’aménagement des espaces une haute administration réticente en ces temps de resserrement budgétaire - « avec , précise-t-il, le soutien constant et inestimable d’Hélène Carrère d’Encausse » , l’historienne secrétaire perpétuel de l’Académie française, qui anime la Commission des archives diplomatiques. « Va-t-on nous faire le reproche d’avoir vu trop grand ? Au moins les chercheurs se rendront-ils compte de la différence des conditions dans lesquelles ils sont accueillis ici par rapport à ce qu’ils ont connu, là-bas, au Quai. »

Quiconque a fréquenté les archives du ministère des Affaires étrangères sait en effet de quoi il retourne. « Là - bas » , après une longue déambulation à travers des couloirs anonymes, on parvenait, au deuxième étage d’une aile donnant sur la rue de l’Université, à une salle de consultation d’une petite cinquantaine de places, sans confort et vite saturée. « Ici » , à La Courneuve, la lumière pénètre de partout dans une sorte de scriptorium ouvert à 200 lecteurs. Le public a également accès à une bibliothèque de 430 000 ouvrages, les plus anciens remontant au XVIIe siècle - date de la création d’un service d’archives à part entière -, jusque-là réservée exclusivement aux diplomates et aux agents du ministère.

Faut-il parler de dépenses excessives ? Sans doute les moyens de fonctionnement devront-ils être à la hauteur des ambitions affichées. Mais qui s’aviserait de croire que l’auditorium 220 places est de trop, qui va permettre l’organisation de colloques et de conférences dans la nouvelle enceinte ? Que cet atelier de restauration et de reliure encombré de massicots et de rogneuses et ces laboratoires de numérisation équipés des machines les plus sophistiquées bénéficient d’une capacité démesurée ? De fait, Hubert Védrine, alors ministre des Affaires étrangères, à qui revient l’initiative, en 2000, de regrouper en un seul lieu les archives venues de plusieurs dépôts de l’Hexagone, avait mis d’emblée la barre très haut.

D’une volubilité tout en sourires, Jean Mendelson passe d’une pièce à l’autre avec un commentaire adapté à chacune d’elles. « J’ai toujours rêvé, déjà enfant, de travailler dans un centre d’archives. Ce projet-là était un vrai pari. J’étais depuis longtemps candidat à ce poste. Même si je n’étais pas spécialement préparé à me confronter à des questions d’hygrométrie, de climatisation, encore moins aux finesses des marchés publics en matière de déménagement. » Quant aux esprits chagrins ulcérés que les archives diplomatiques de la France et les trésors patrimoniaux qu’elles recèlent abandonnent les bords de Seine pour l’ombre des cités, qu’ils se le tiennent pour dit : « Je ne sache pas que la République s’arrête aux portes de Paris. »

Si le jeune Mendelson s’est vu très tôt dans un centre d’archives, ce n’est pas son milieu qui l’y a entraîné. Fils d’un artisan maroquinier de tradition communiste venu de Pologne, il se frotte au monde de l’écrit et de la culture dans une famille catholique et plutôt conservatrice des Hautes-Alpes - « ma seconde famille » - où il passe le plus clair de ses vacances. Boursier au lycée Henri-IV à Paris où il suit les cours de Jacques Bouillon, un spécialiste de la IIe République, dont tous les historiens amateurs fréquentaient les manuels édités par Bordas, il s’oriente vers l’histoire qu’il enseignera une décennie durant, maîtrise en poche, à l’École alsacienne. Le temps d’y faire une rencontre également décisive : Guy Varenne, un de ses aînés, enseignant lui aussi dans le célèbre établissement privé de la rue Notre-Dame-des-Champs, deviendra son ami et son modèle en pédagogie. De ce quart de siècle, il ne sortira plus tout à fait, gagné par un enthousiasme jamais démenti.

Un autre nom, illustre, s’inscrit dans son musée intime : Albert Soboul est alors le grand maître, marxiste, des études de la Révolution à la Sorbonne. « A l’été 1969, j’étais à Sanaa, au Yémen, où je me trouvais en représentation de l’Unef. Hospitalisé dans des conditions plus que précaires, à la suite d’une typhoïde, j’étais tombé sur une série d’articles que Soboul avait publiés dans L’Humanité à l’occasion du 200e anniversaire de la naissance de Napoléon. J’avais été fasciné par sa vision d’un Bonaparte de gauche, de ce vieux robespierriste qu’il semblait parfois être redevenu à Sainte-Hélène. » C’est à ce Napoléon jacobin que vont encore les sympathies de Jean Mendelson.

Vingt ans plus tard, membre de la mission du Bicentenaire, où il se lie d’amitié avec Jean-Noël Jeanneney, il militera avec succès pour la panthéonisation du mathématicien Monge, père de l’École polytechnique, sous la Révolution, « bonapartiste même après 1815, jacobin jusqu’à sa mort ». Jean Mendelson entend lui aussi rester fidèle à ses idéaux. Il vit pleinement l’atmosphère de ses 20 ans, militant à l’Unef et au PSU, se rendant à Cuba en 1968, en Palestine en 1969. Mais c’est surtout l’Unité populaire au Chili, et l’assassinat de cette espérance, qui le marqueront. Entraîné dans une carrière de diplomate en mai 1981, à sa sortie de l’ENA, par Jean-Pierre Cot, alors ministre de la Coopération, il se souviendra de ces heures-là quand, premier secrétaire à l’ambassade de France à Santiago du Chili, il s’impliquera aux côtés des opposants politiques, appuyé sans réticence par sa hiérarchie. « Je les entends encore dans les jardins de la Résidence de France, les 14 Juillet, entonner vigoureusement La Marseillaise , qui est d’ailleurs l’hymne du Parti socialiste du Chili, sous les yeux des représentants militaires ou civils de Pinochet, également présents, qui ne desserraient pas les dents. »

On était alors à l’hiver de la démocratie chilienne. Frimaire, nivôse... Et il fallut attendre longtemps avant qu’apparaissent les promesses de germinal. Le directeur des Archives n’en finit pas de jongler avec le calendrier des hommes de l’an II.

Par Daniel Bermond