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Le parcours africain d'Elikia M'Bokolo

« Une histoire écrite par les Congolais, pour les Congolais »  : cette phrase, entendue alors qu'il était adolescent, résonne encore comme une promesse à tenir dans l'esprit d'Elikia M'Bokolo. Il est devenu un des grands historiens de l'Afrique contemporaine.

A quoi tient une vocation ? A rien, à si peu de chose, à un hasard, à une rencontre, à quelques mots.

Pour Elikia M'Bokolo, elle est sans doute née du discours que prononça le 30 juin 1960 Patrice Lumumba, le premier Premier ministre d'un Congo tout juste promu à l'indépendance. Celle-ci avait été octroyée par le roi des Belges dans une telle précipitation que le pays allait s'enfoncer dans un long cycle de violences.

Elikia M'Bokolo était alors lycéen à Léopoldville future Kinshasa et se destinait à une carrière juridique ou à la médecine - le métier de son père. « L'histoire, un jour, disait Patrice Lumumba, rendra raison de tous ces événements. Mais ce ne sera pas l'histoire telle qu'on l'enseigne à Bruxelles ou à Paris, ce sera l'histoire écrite par les Congolais, pour les Congolais. »

Cette phrase résonne encore, quarante-cinq ans après, dans l'esprit d'Elikia M'Bokolo, comme une exhortation, une promesse à tenir. Assassiné en janvier 1961, Lumumba demeure une référence, au moins intellectuelle, que le ­professeur M'Bokolo, aujourd'hui directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, enseignant à Sciences-Po, New York, Lisbonne, Fès et Porto, producteur de l'émission « Mémoire d'un continent » sur RFI et historien de la mémoire africaine, n'a pas abjurée. « Si j'ai opté finalement pour cette discipline plutôt que pour le droit ou la médecine, c'est qu'il y avait quelque part une réminiscence de ces propos » , confie-t-il.

Tout commence donc à Léopold­ville, où les jeunes pousses locales apprennent le flamand dans des livres qui élèvent l'Indonésie néerlandaise au rang d'exemple de colonisation réussie. Voire ! Au Congo belge, en tout cas, le système s'effondre du jour au lendemain sans que l'ancienne puissance tutélaire, quittant les lieux en toute hâte, ait préparé les esprits à une émancipation en douceur.

Le pays s'enfonce dans la guerre civile. En 1962, le père du jeune Elikia choisit de s'expatrier. La famille vient s'installer à Lyon : « On voulait éviter Paris et choisir, malgré tout, une ville universitaire et compétitive. » Scolarisé en terminale au lycée Ampère, l'adolescent, à l'écoute de ses maîtres, subit son premier choc à travers la lecture de L'Ère des négriers de Gaston Martin, conseillée par son professeur d'histoire. Le regard d'un Européen sur l'Afrique et sur « l'infâme trafic » le passionne.

« Je me souviens que notre professeur de lettres, Jean Cuénat, qui, au-delà de la littérature, cherchait à nous ouvrir aux problèmes du temps présent, m'avait demandé, un jour, de faire un exposé à partir du livre de René Dumont , L'Afrique noire est mal partie. J'ai surtout dit en quoi je m'opposais à l'auteur, en quoi ce qu'il tenait pour un handicap capital, l'impuissance des élites africaines à concevoir des projets de développement, par exemple, m'apparaissait moins important que l'héritage du colonialisme. »

Dérobé dans la bibliothèque paternelle, un ouvrage comme Nations nègres et culture , du Sénégalais Cheikh Anta Diop, fait aussi partie, malgré les insuffisances qu'il lui reconnaît aujourd'hui, des éblouissements du jeune Elikia M'Bokolo. Il en tire en même temps la conviction que l'histoire de l'Afrique est encore à écrire.

Mais n'imaginons pas que le destin du lycéen congolais soit déjà tout tracé. L'histoire n'est alors pour lui qu'une préoccupation parmi d'autres. Au lycée du Parc, à Lyon, une « boulimie de lectures » le saisit en hypokhâgne et en khâgne : Claudel, Gide - « ne serait-ce que pour m'en écarter » -, Montherlant, Mauriac, Sartre. Mais aussi Baudelaire, Zola, Balzac - « je crois pouvoir dire que j'ai lu pratiquement toute la Comédie humaine  »  -, ainsi qu'Hemingway... par qui jure son professeur de philo, allez savoir pourquoi !

En 1967, Elikia M'Bokolo arrive à Paris, où il entre à l'École normale supérieure, rue d'Ulm. Tout en découvrant Althusser et Bourdieu, tout en se frottant à la méthode des Annales que Jacques Le Goff vient dispenser à l'École et à quoi l'encourage Denis Woronoff, son caïman en histoire, le jeune normalien bat le pavé de la capitale et se mêle aux comités Vietnam qui fleurissent sur les campus. C'est le temps des rencontres, avec le futur romancier Olivier Rolin, alors militant maoïste, ou avec un antiquisant promis à une belle carrière, François Hartog.

Loin de l'effervescence des rues et des amphithéâtres, une lecture va tout bouleverser, joyau d'entre les joyaux de la très riche bibliothèque de l'École normale supérieure. « Je suis tombé, un jour, sur le livre d'Onwuka Dike, le premier titulaire de la chaire d'histoire à l'université d'Ibadan, au Nigeria, Trade and Politics in the Niger Delta, 1830-1885, qui n'a toujours pas été traduit en français cinquante ans après sa publication. J'ai passé trois jours et trois nuits à le dévorer littéralement. On y voit comment les Anglais et les Africains ont noué des relations de sympathie et de conflictualité, on y voit aussi la complexité des sociétés africaines.

« Ce n'est pas une Afrique des royaumes qu'il décrit, mais une Afrique de petites cités indépendantes dominées par une aristocratie marchande et se livrant au commerce de l'huile de palme. Ce n'est pas un livre de vulgate, c'est un modèle d'étude historique, un travail d'une grande minutie mêlant la connaissance du terrain, la voix des traditions orales et celle des archives. »

De quoi lui mettre définitivement le pied à l'étrier de l'histoire africaine et lui fournir ses premières armes contre le discours mièvre et simpliste appliqué au continent noir. Elikia M'Bokolo se souvient de sa réaction lorsqu'il assiste à la Sorbonne aux cours de sommités distinguées sur l'Afrique. « Une déception. Et surtout quel paternalisme déplaisant ! » La sociologie de Georges Balandier, qui enseigne alors à la Sorbonne, et de Paul Mercier lui convient davantage.

En 1971, l'agrégation en poche, Elikia M'Bokolo s'emploie à poursuivre une marche en avant sur des terres à défricher. Sa thèse - publiée en 1981 sous le titre « Noirs et Blancs en Afrique équatoriale. Les sociétés côtières et la pénétration française, 1820-1874 » - est une approche pionnière de la période qui suit la fin de la traite et prépare l'installation des colons. Un entre-deux capital où, de place en place, l'histoire du continent est près de basculer.

« Il a fallu restituer la complexité de cette côte du Gabon et du Congo où l'on voit, ces années-là, la disparition d'un ordre ancien fondé sur la traite et l'émergence de quelque chose d'autre en termes de relations sociales, d'équilibre démographique et de rapports avec la France. Curieusement, cette région aurait pu se donner à l'Espagne, au Portugal ou à l'Angleterre, et c'est finalement la France qui s'est implantée. Comme s'il avait existé une francophilie avant la colonisation, comme si un parti français l'avait emporté sur les autres... » Complexité... Le mot revient souvent dans la bouche et sous la plume de ce défenseur de la vérité africaine soucieux de combattre les idées reçues, et qui parle de « révisionnisme » quand l'approximation tient lieu d'analyse.

L'assistance qui se pressait, lors des Rendez-vous de l'histoire de Blois d'octobre 2003, sur les gradins de la Halle aux grains de Blois, pour écouter Elikia M'Bokolo parler de l'esclavage en Afrique avait été frappée par cette éloquence enflammée dans ce corps robuste, tout en énergie. Elikia M'Bokolo s'en prenait à la tendance, largement partagée, qui minimise la traite en l'assimilant à une migration parmi d'autres. En hiérarchisant les degrés de gravité d'une traite à l'autre et en généralisant à tous les Africains la coresponsabilité du trafic au motif que l'esclavage était une pratique courante sur le continent. Comme si l'on occultait les révoltes, en Sénégambie, par exemple, contre ce commerce.

Il faut lire Afrique noire. Histoire et civilisations , dont les deux volumes viennent d'être réédités, pour faire table rase de ce que l'on croyait savoir, et affronter l'infinie mobilité des frontières inter-étatiques, sociales, culturelles, politiques, d'une Afrique qui ne se réduit pas aux critères occidentaux. Des Africains qui font histoire africaine. N'est-ce pas, au fond, retrouver l'essence du message de Lumumba ?

Par Daniel Bermond