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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Patrick Deville, le globe-trotteur braudélien

Prix Fémina 2012, le romancier se fait l'historien d'Alexandre Yersin, découvreur du bacille de la peste. Sans renoncer à ses talents d'écrivain.

Lentement, patiemment, Patrick Deville construit une somme romanesque. Pura Vida, Equatoria, Kampuchéa, Peste & Choléra (la rime en « a » n'est pas fortuite !) constituent les chapitres d'un vaste récit sur trois continents, de 1860 à nos jours, un bouquet de Vies plus ou moins illustres, à la façon de Plutarque. Des romans pleins d'histoires et d'histoire en moins de 300 pages. L'Amérique centrale dans Pura Vida, de l'aventure du Nord-Américain William Walker président du Nicaragua en 1856-1857, fusillé en 1860, à l'échec de la révolution sandiniste au Nicaragua ; l'Afrique dans Equatoria, de l'expédition de Brazza au transfert de sa dépouille à Brazzaville en 2006 ; le Cambodge et le Vietnam dans Kampuchéa, de la découverte d'Angkor par Mouhot au procès de Douch.

Roman historique, biographie, reportage, carnet de voyage : grâce à la littérature, Patrick Deville touche à tous les genres. Elle lui permet des sauts dans le temps et l'espace : « L'accélération littéraire permet d'embrasser la planète entière. »

Avec Peste & Choléra, il livre un récit enlevé et plein d'humour sur la vie d'Alexandre Yersin dont le nom est largement oublié en France, mais toujours connu au Vietnam. Yersin a pourtant donné son nom au bacille de la peste dont il est le découvreur : Yersinia pestis. Pasteurien promis à une belle carrière scientifique à Paris, il préféra embarquer : le voilà médecin des Messageries maritimes en Orient. Il établit à Nha Trang, sur la côte entre Hanoi et Saigon, un laboratoire (futur institut Pasteur), bientôt une exploitation agricole. Entre-temps, il s'était fait explorateur et avait ouvert des routes nouvelles.

C'est presque malgré lui que Yersin s'attela à la recherche du « microbe » responsable de la peste. Appelé à Hongkong en 1894 au plus fort d'une épidémie, en butte à l'animosité des Anglais et à la concurrence scientifique du Japonais Kitasato, il se bricola un laboratoire et découvrit le fameux bacille en partie sur un coup de chance, à cause de son manque de matériel.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que Patrick Deville aime l'histoire : « C'est un impératif catégorique. Sinon, on vit dans la bêtise du présent. » Il poursuit, amusé : « La seule chose peut-être dont j'ai hérité, c'est une édition princeps et complète de l'Histoire de France de Michelet. » Il la tient de son arrière-grand-père qui l'a achetée à sa parution. Il est issu, il est vrai, de générations d'instituteurs, de directeurs d'école, de professeurs dans sa lignée paternelle. « Cela commence sous la IIIe République, avec ces barbus que j'aime bien. »

Son père a dévié de ce chemin. C'est dans un hôpital psychiatrique qu'il a dirigé, à Saint-Brévin, que Patrick Deville a passé ses huit premières années - un excellent souvenir. Encore l'histoire : l'hôpital a été créé en 1862, non loin du tout nouveau port de Saint-Nazaire, pour accueillir les marins infestés de la fièvre jaune de retour du Mexique, après le fiasco de l'expédition lancée par Napoléon III.

Pour le jeune garçon, le monde s'est longtemps limité à l'enceinte de cet établissement hospitalier. Il en a progressivement repoussé les dimensions, d'abord à la voile, adolescent, naviguant jusqu'à Amsterdam, puis en voiture jusqu'au Maroc. C'est là qu'il a appris l'arabe, ce qui lui a valu, à partir de 1980, différentes missions culturelles au Moyen-Orient et en Afrique, à l'ambassade de France de Mascate, dans le sultanat d'Oman d'où il rayonnait sur le Golfe, puis dans le nord du Nigeria et en Algérie. Depuis, il a toujours cherché à concilier ses « activités » (il n'aime pas le terme de « métier ») et les voyages. Il est aujourd'hui directeur littéraire de la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs à Saint-Nazaire, qui accueille en résidence des auteurs étrangers et publie, sous sa houlette, la littérature du monde entier. Retour sur les bords de Loire !

On n'en saura pas tellement plus sur son parcours. Ce qui est important, pour Patrick Deville, ce sont ses livres. Ce sont eux qui dictent sa vie. Il a passé six ans en Amérique centrale pour écrire Pura Vida, entre Guatemala et Venezuela. Il est resté quatre ans en Asie du Sud-Est pour Kampuchéa et Peste & Choléra. Une autobiographie à l'envers : ses livres le racontent parce que sa vie est déterminée par ce qu'il écrit.

Le narrateur à la première personne de ses romans, c'est lui bien sûr. Peste & Choléra est une exception dans cette série : un narrateur à la troisième personne ; il y apparaît néanmoins sous la figure du « fantôme du futur ». Autre différence avec ses précédents ouvrages : pas de date, pas de citation d'années dans Peste & Choléra. Il s'en est affranchi avec joie ; le lecteur s'y retrouve parfaitement sans ces repères « qui pèsent un peu sur les phrases ».

Patrick Deville n'en a pas moins mené un vrai travail d'historien (même s'il s'en défend). L'Institut Pasteur lui a ouvert ses portes. Il a pu y consulter toutes les archives qu'il voulait : la correspondance des pasteuriens entre eux, celle de Yersin avec sa mère et sa soeur restées en Suisse (uniquement des documents originaux dont il donne à lire de nombreux extraits avec bonheur dans son livre)...

Une fois son immense documentation rassemblée, vient le temps de la composition : Patrick Deville organise sa matière autour de chapitres dont il a déjà les titres. Après, seulement, vient l'écriture, le moment de plaisir et de jubilation, le moment le plus court, toujours dans une chambre d'hôtel, à écrire jour et nuit : deux mois seulement pour Peste & Choléra.

Patrick Deville a fait le tour du monde avec ses livres, d'Amérique en Asie. Il entend en entreprendre un second et s'intéresse depuis six ans au Mexique (« Acapulco est en face de Nha Trang », le lieu d'établissement de Yersin). Une brique supplémentaire dans son oeuvre. Dans Kampuchéa, Patrick Deville parle joliment de sa « petite entreprise braudélienne » pour expliquer son travail. Une formule humoristique et ironique, tient-il à préciser. Il n'en cisèle pas moins, livre après livre, de véritables tranches d'histoire.

Par Héloïse Kolebka