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Bonne lecture.

Philippe Jacquin, Peau-Rouge forever

Tous les ans, il passe plusieurs mois dans les réserves indiennes des États-Unis. Palabrant avec les chamanes, recueillant rites et récits... Philippe Jacquin, qui vient de publier une somme sur les peuples américains, a eu le courage et l'énergie de consacrer son oeuvre à ces oubliés de l'histoire.

« C'est moi, le cow-boy d'Aubervilliers » , fredonnait un chan- teur des années 1960. S'il fallait à tout prix donner un surnom à Philippe Jacquin, il serait plutôt l'Indien blanc de l'université française...

Voilà trois décennies que cet historien promène ses cheveux fous, ses chemisettes à carreaux et son enthousiasme entre les enceintes académiques françaises — il enseigne aujourd'hui à l'université de Lyon-II — et les plaines de l'Ouest américain. Chantre intarissable des Sioux, Iroquois, Hopis, des trappeurs, cow-boys et autres coureurs des bois, il a contribué, par sa science sans faille, à imposer en France un domaine d'études regardé avec condescendance par les historiens « sérieux » — c'est-à-dire, en fait, européanocentristes bon teint !

L'Amérique, pour ce Normand de Granville Manche qu'est Philippe Jacquin, ce fut d'abord, comme pour tous les enfants de sa génération, un rêve d'aventure, de grands espaces, un ailleurs fabuleux plein de règlements de compte à OK Corral et de diligences poursuivies par les Comanches. « J'ai tété enfant le biberon du western » , dit-il.

Pendant que ses copains d'école prenaient la mer, Philippe Jacquin, devenu enseignant dans le secondaire, jalonnait ses cours, pour la plus grande joie de ses élèves, de digressions sur le Far West, et projetait dans le cadre du ciné-club ses westerns préférés, de Jeremiah Johnson au Train sifflera trois fois .

Bientôt, son capes n'a plus suffi à ce pédagogue né. Encouragé par Jacques Soustelle et par Jean Malaurie, dont il suivait les cours à l'École des hautes études en sciences sociales, il y a soutenu, en 1986, une thèse consacrée à l'aventure des « coureurs des bois ». Dans le Canada au XVIIe-xviiie siècle, ces trappeurs métis, francophones et catholiques, furent tragiquement pris en étau entre deux mondes. La thèse où Philippe Jacquin les ressuscite, publiée en librairie sous le titre Les Indiens Blancs , a fait date, et suscité un vif intérêt outre-Atlantique.

Mais pour faire admettre par l'institution universitaire ce genre de sujet de recherche, jugé folklorique, Philippe Jacquin a dû mettre les bouchées doubles. Qu'on ne s'y trompe pas : ce conteur jovial, jamais en retard d'une blague ou d'un dicton, est un infatigable travailleur, qui accumule livres et articles, ingurgite en temps réel tout le savoir en provenance des universités américaines. Comme s'il fallait prouver aux sceptiques que les peuples sans écriture auxquels il a voué sa vie ont, eux aussi, une histoire.

Un exemple ? Les Sioux et les Cheyennes que l'on imagine avoir été de toute éternité chasseurs de bisons dans les plaines du Dakota furent d'abord — qui le sait ? — des agriculteurs installés près des Grands Lacs, où ils cultivaient le maïs, les courges, les haricots.

Une véritable régression que ce passage du stade d'agriculteurs à celui de chasseurs-cueilleurs. Du moins selon nos préjugés d'Européens suffisants. Face à de pareils stéréotypes, Philippe Jacquin voit rouge : « Il n'y a là aucune régression , s'emporte-t-il. Ces peuples ont simplement fait un choix environnemental, se sont adaptés de façon remarquable à leur milieu. Ils ont même créé, par hybridation, une race de chevaux, l'apaloosa. L'intelligence humaine est partout la même. Les Indiens observent, regardent, réfléchissent, exactement comme un physicien dans un synchrotron ! »

Anthropologue autant qu'historien Philippe Jacquin n'a cessé d'approfondir son sujet sur le terrain. Depuis son premier voyage outre-Atlantique dans les sixties, il a sillonné l'Amérique, de mégapoles en réserves indiennes, de bus Greyhound en motels miteux. Mais, une fois passé le choc initial « Monument Valley, la première fois, je suis resté assis sur mon cul, comme on dit là-bas » , le Far West du XXe siècle s'est révélé déroutant, presque décevant.

« D'abord parce que les Indiens sont habillés comme nous ! explique-t-il. Et puis, une réserve indienne, c'est assez dégueulasse : il y a des boîtes de bière par terre, des épaves de voitures qui rouillent... Combien de fois ai-je vu des Indiens boire une bière au volant et balancer la canette par la fenêtre de la voiture ! L'Indien écologiste, soucieux de protéger la nature, c'est un mythe... »

Les ravages de l'alcool, et ceux du crack chez les plus jeunes, ne sont que trop réels, conséquences du traumatisme de la conquête, qui « pèse toujours sur le lien social et les relations interethniques » . Mais l'Amérique indienne de l'an 2000, nous apprend Philippe Jacquin dans son plus récent ouvrage, une vaste synthèse sur Le Peuple américain publiée au Seuil, ce sont aussi les casinos qui font la fortune de certaines tribus, l'affirmation du « red power » , et la vogue savamment exploitée de la musique new age .

Au fil de ses voyages, le très convivial anthropologue a noué des liens d'amitié avec certains Indiens : ainsi avec Tim Giaco, un Sioux, rédacteur en chef d'une revue indienne militante. Pour autant, scientifique avant tout, Philippe Jacquin refuse de céder au « politiquement correct » ambiant, dont les Indiens, soucieux de contrôler leur image, sont aujourd'hui les premiers propagateurs.

A rebours d'une vision lénifiante des bons sauvages, il ose écrire que le scalp ou le cannibalisme sont bien des pratiques indigènes avérées. Du reste, ceux qu'on appelle les « Native Americans » ne furent sans doute pas les premiers occupants de l'Amérique, comme semblent le prouver de récentes découvertes archéologiques !

Décidément, les Amérindiens réels ne ressemblent guère aux Peaux-Rouges de notre enfance... Cela n'a pas entamé l'enthousiasme de Philippe Jacquin à leur égard. Et de l'enthousiasme, il en faut, à cinquante-sept ans, pour sacrifier ses vacances et séjourner comme il l'a fait au mois de juin dernier chez les Indiens yaquis. A deux mille kilomètres de Mexico, cette peuplade de la Sonora mexicaine a toujours opposé une farouche résistance aux envahisseurs espagnols puis mexicains, même si elle a été convertie au christianisme.

Pendant trois semaines, Philippe Jacquin a partagé le fruste quotidien des Yaquis, « mangé avec eux de la raie bouillie pêchée dans la mer de Cortès, crevé de chaleur dans leurs cabanes de bois au toit de tôle, par quarante-cinq degrés à l'ombre, palabré avec des chefs de village, avec des curés indiens ou des chamans — parfois le curé et le chaman ne font qu'un... On picole, on rigole, on raconte des histoires de cul : c'est ça, l'anthropologie participative ! »

Chez ces Yaquis qui alimentent le marché nord-américain en gambas, Philippe Jacquin a retrouvé bien des traits des pêcheurs qu'il a connus dans son enfance normande. « L'être humain , dit-il, est partout pareil, avec ses problèmes de femmes, d'argent, ses souffrances, son désir d'être aimé ! » Lui qui, enseignant à Rochefort, collectait contes et légendes auprès des vieux Charentais, reste émerveillé par les gens de la mer, pêcheurs à pied ou goémoniers, par la complexité de leurs savoirs, la force du lien qui les unit. Avec la même flamme qu'il met à narrer l'épopée de Sitting Bull, il pourrait parler des heures de la pêche à l'estran et du système d'écluses qui retient les crustacés quand la mer se retire. « A l'école , se souvient-il, l'instituteur, pour nous faire peur, nous disait que nous finirions pêcheurs de crevettes, tout en bas de l'échelle sociale... »

Se mettre à l'écoute de ces sans-voix, de ces dominés, est, pour ce fils d'un mineur de fond et d'une paysanne, un devoir en même temps qu'une passion. Un devoir politique ? Philippe Jacquin ne le nie pas, lui qui, resté fidèle à ses idéaux de jeunesse, ignorera toujours le vouvoiement et les convenances bourgeoises. « Je suis rouge forever » plaisante cet ancien militant gauchiste. Rouge, ou peau-rouge ? A ses yeux, visiblement, c'est un peu la même chose...

Par François Dufay