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Thomas Römer, ou la Bible à la mode

La foule se presse à ses cours au Collège de France. C’est que ce très sérieux théologien a su réconcilier la France avec la Bible.

«Comment Abraham a-t-il été circoncis ? » Certains viennent une heure avant pour être sûrs d’avoir une place ; ils se connaissent presque tous, à force ; ils s’autorisent des applaudissements à son arrivée et à son départ. A l’heure dite, près de 500 personnes ont pris place et il en reste toujours debout dans les travées ; ce sont des étudiants d’un genre un peu particulier si l’on en juge par les calvities et les cheveux blancs ; mais le professeur n’en tire aucune conclusion car il sait que, dès le lendemain, il y en aura mille fois plus à suivre ce même cours en ligne.

« Dans la mesure où on sait qu’Abraham était circoncis lorsqu’il a engendré Isaac, on dispute depuis des siècles de savoir comment... » Nous sommes à l’amphithéâtre Marguerite-de-Navarre du Collège de France où, tous les jeudis, à 14 heures, ce même rituel se répète pour la leçon du professeur Thomas Römer sur les « milieux bibliques ». Soixante minutes lumineuses à la préparation desquelles il consacre la moitié de la semaine afin de les rendre accessibles à l’intelligence du plus grand nombre tout en sachant que celui-ci ignore ses langues de travail. A peine risque-t-il un « apotropaïque », qu’il précise aussitôt « qui repousse les démons » ; il ne citera pas « Qohélet » sans ouvrir une parenthèse orale « L’Ecclésiaste » ; mais lorsqu’il lance « Jérémie, 7 » ou « Genèse, 22 », ses auditeurs attrapent la référence au vol et s’y plongent aussitôt, tous également convaincus que la compréhension de la Bible repose sur la connaissance des milieux dans lesquels ce « livre », qui est en fait une bibliothèque en soi, a vu le jour.

Son succès l’étonne, mais ne le laisse pas sans voix. Il tient même une explication : « C’est le retour du refoulé. La France a un problème avec la Bible. A part l’Alsace, elle manque de sérénité vis-à-vis du Livre. » Il a beau jeu de faire remarquer que, tant dans la faculté de théologie d’État qu’à la Sorbonne ou à l’École des hautes études en sciences sociales, la chose se dissimule sous la philologie. Pour ne rien dire du Collège de France où il est invité : malgré sa devise « Docet omnia », « Il enseigne toutes choses », il a fallu attendre Thomas Römer pour que sa chaire ose, pour la première fois dans la longue histoire de l’institution, inclure le mot « Bible » dans son intitulé.

Pendant des décennies, ses prédécesseurs se sont donc occupés d’hébreu, d’araméen, d’épigraphie, d’antiquités sémitiques tout en consentant à « l’évitement du mot Bible » ainsi qu’il se plut à le relever lors de sa leçon inaugurale prononcée il y a un an. « Appelons cela une gestion difficile de la laïcité », dit-il dans un demi-sourire, d’une voix très douce, avant d’appuyer un peu plus là où ça fait mal, en rappelant que même le mot « exégèse », travail de celui qui interprète et situe les textes, semble péjoratif en France ; il crée comme un malaise ; raison de plus pour décoincer les choses.

Ainsi est Thomas Römer, 54 ans, natif de Mannheim, qui fit ses humanités à Heidelberg, Tübingen et Göttingen, pour dévier de la vocation de théologien à celle d’historien des religions, professeur ordinaire de Bible hébraïque à la faculté de théologie et des sciences des religions à l’université de Lausanne, croyant et pratiquant de l’approche dite historico-critique développée par les universités de tradition protestante, qui consiste à traiter de la Bible comme de n’importe quel document, à la soumettre au questionnement profane de l’histoire et de la philologie en s’émancipant toujours davantage de la théologie.

Sans ses maîtres, Rolf Rendtorff en Allemagne et Françoise Smyth-Florentin en France, sa passion de l’Ancien Testament ne serait pas ce qu’elle est. Malgré sa formation, les théologiens le tiennent pour un historien. Soit ! Disons même qu’en France c’est préférable : « Chez vous, un théologien est au service d’une Église, pas en Allemagne ni en Suisse où l’on considère qu’il exerce dans une discipline universitaire comme une autre. D’ailleurs, il est courant qu’un banquier ou un diplomate y ait d’abord "fait" théologie. Vous en connaissez en France ? »

Thomas Römer a ses lieux de prédilection. Ceux où un chercheur se sent à l’abri de la rumeur du monde. Il ne faut guère le pousser pour lui faire dresser son hit-parade : 1 la Bibliothèque oecuménique des sciences bibliques de « la catho » à Paris ; 2 celle de l’École biblique et archéologique française à Jérusalem ; 3 celle de l’Institut biblique pontifical à Rome ; 4 celle de l’université de Princeton suivie par celles de Harvard, Lausanne, Heidelberg, Göttingen...

Pour la Bible aussi, il a son panthéon personnel : l’édition de Stuttgart de la Bible hébraïque, constitué du texte officiel massorétique avec ses notes, commentaires et variantes, est sa référence première. Pour la traduction française nécessaire à ses cours, soit il traduit lui-même, soit il utilise la TOB Traduction oecuménique de la Bible ou la nouvelle Bible Segond, même s’il avoue une faiblesse pour le travail d’Édouard Dhorme dans « La Pléiade », « écrit dans un français magnifique, même s’il amoindrit un peu les choses et adoucit les aspérités ». On aura compris qu’à ses yeux le littéralisme des fondamentalistes est le fléau. En tous temps et pour toutes les religions. « Je mets au défi quiconque de faire une lecture empathique littérale de la Bible. Impossible de tout accepter : la lapidation de l’adultère, la peine de mort dans le Lévitique... » Pas facile pour un savant de naviguer entre les canons des différentes religions, et de retrouver un consensus comme, par exemple, celui autour duquel tous s’accordent à accepter l’idée que la Torah a été publiée sous la domination des Achéménides vers 400 av. J.-C.

Certes, mais l’on ne sait toujours pas comment Abraham a été circoncis. Le professeur Thomas Römer avance trois hypothèses de travail pour résoudre l’énigme : par un scorpion, par Dieu ou par lui-même. Membre de l’Église unie luthéro-calviniste, vite guéri de la tentation pastorale à l’issue de deux ans de stage à Nancy, il s’est rattaché à l’Église réformée depuis qu’il vit en France, même si « la religion y est tellement privée qu’elle en devient secrète » .

Il sait ce que l’affluence à ses cours doit au Zeitgeist , cet air du temps dans lequel un profond retour aux textes fondateurs rejoint une quête de sens en l’absence de grandes idéologies aux thèmes mobilisateurs entre ces mêmes murs, le cours d’Anne Cheng sur Confucius draine autant de monde, sans oublier sa participation remarquée à des documentaires télévisés à forte audience tels que Corpus Christi et La Bible dévoilée notamment. « Il faudrait faire de la pub à l’ougaritique et offrir davantage de débouchés à l’akkadien ! » Voeu pieux quand on sait ce qu’il en est de l’évolution de la société. En revanche, il a des chances d’être entendu lorsqu’il appelle à accentuer encore la tendance qui se dessine parmi les chercheurs vers une plus grande collaboration entre archéologues et historiens, un effort de comparatisme avec la Mésopotamie et la Grèce et le souci du travail en équipe pour venir à bout d’une complexité qui ne peut s’affronter qu’en réseau.

Et Abraham alors, cette circoncision, qui la lui a faite ? « Lui-même. Il s’est circoncis en même temps qu’il fut circoncis. La forme est à la fois passive et réflexive. Il faut toujours en revenir au texte dans sa langue. Et là, l’auteur le dit lui-même. » Il repense à ce qu’il vient d’énoncer et, esquissant un sourire : « Enfin, l’auteur... »

Par Pierre Assouline