Note au lecteur

"L'Histoire a décidé de mettre à votre disposition, sur son site internet, tout le contenu de ses archives du n°1 (mai 1978) au numéro 238 (décembre 1999). La rédaction demande votre indulgence pour les coquilles et autres erreurs dues à une numérisation qu'il nous faudra un peu de temps pour corriger complètement. Ce contenu est offert à nos fidèles abonnés identifiés.

Bonne lecture.

Umberto Eco : l'obsédé textuel

Médiéviste, sémiologue, essayiste, romancier, Umberto Eco est un penseur pluriel. L'auteur du Nom de la rose , qui publie aujourd'hui son cinquième roman, a depuis longtemps réussi son pari : démystifier la culture savante en la rendant accessible au grand public.

«J'aime bien mener de front plusieurs projets, travailler dans une logique de synergie permanente. Si je n'ai pas plusieurs choses à faire en même temps, je suis perdu » , reconnaît volontiers Umberto Eco au beau milieu d'un entretien qu'il nous a accordé. On est autour d'une table basse, dans la loge VIP du stand des éditions Grasset, tandis que la 25e édition du Salon du livre bat son plein.

Les mains calées sur les genoux, l'oeil vif tantôt vous observant, tantôt fixant sa propre idée, l'homme aux airs de Pantagruel piémontais, auteur mondialement célèbre du Nom de la rose et qui publie aujourd'hui un cinquième roman -  La Mystérieuse Flamme de la reine Loana Grasset -, est à coup sûr l'un de ces boulimiques du savoir qui peuplent le champ des idées. Un obsédé textuel dont les bibliothèques réunies - celles de Milan, de Rimini et de Paris - comptent quelque 50 000 ouvrages... « Et je pourrais vous donner le contenu de chacun ! » précise-t-il d'un air amusé.

Un stakhanoviste de la lecture et de l'écriture vivant dans un temps pluriel, celui des arts et des disciplines qui l'ont tour à tour requis : la philosophie médiévale, la sémiotique, le roman ; sans oublier la chronique journalistique, genre qu'il commença de pratiquer en Italie, à la RAI, puis dans l'hebdomadaire L'Espresso , au milieu des années 1960.

« Professeur surdoué » , « vulgarisateur génial » , « érudit le plus célèbre du monde »  : les épithètes dont on qualifie à l'envi Umberto Eco ne sont pas exagérées. Les chiffres parlent : traduit en 30 langues, Le Nom de la rose , publié en 1980, thriller médiéval se déroulant en 1327, en pleine crise de la chrétienté, s'est vendu à 16 millions d'exemplaires, tandis que Le Pendule de Foucault , sommet d'érudition proposant au lecteur une plongée dans l'irrationnel de l'ésotérisme et de l'occultisme, atteint le chiffre de 9 millions.

Le secret d'Umberto Eco ? Il est à chercher du côté d'une passion qui ne s'est jamais démentie depuis un demi-siècle : la transmission du savoir. Une passion qui aurait comme règle la libido sciendi le « désir de savoir » et comme limite l'infini borgésien de la bibliothèque de Babel. A mi-chemin entre Pic de La Mirandole pour la connaissance encyclopédique et la passion de l'ésotérisme et Woody Allen pour l'humour et l'autodérision, l'auteur de Lector in fabula , réflexion sur la « collaboration » du lecteur, c'est-à-dire sur son rôle dans l'élaboration de la signification du texte, est un humaniste qui a appliqué à la lettre la règle d'or de la rhétorique classique : « Instruire tout en divertissant ».

Celui qui a appliqué la sémiologie à l'univers de la littérature et de la pensée médiévales est un universitaire atypique pour qui il ne saurait y avoir une hiérarchie des intérêts. « La définition du philosophe est proche pour moi de celle de l'homme de la Renaissance qui connaît tout, s'intéresse à tout » , tranche-t-il en se remémorant les cours de son premier professeur de philo, « modèle de vie » qui le détourna des études de médecine ou de droit auxquelles son père le destinait.

Ce n'est qu'à la publication de son premier livre que son père comprit que le sémiologue en herbe avait fait le bon choix. 1962, l'année où il publie L'Oeuvre ouverte , est aussi celle où il épouse Renate Ramge, spécialiste allemande des beaux-arts. Umberto Eco est un homme très discret sur tout ce qui touche à sa vie privée. Vous l'entendrez à peine parler de sa maison d'été près de Rimini, ou de la passion pour les livres illustrés d'Emanuele, son petit-fils adoré.

Mû par une curiosité universelle, Umberto Eco s'intéresse en effet aussi bien au beau chez Thomas d'Aquin le sujet de sa thèse, soutenue en 1954 et aux secrets de l'alchimie qu'aux fastes du mundial de football et à l'esthétique des comics américains. Sans parler du « Pouvoir de Playboy » et du « Cogito interruptus » , autant de thèmes sur lesquels Il Professore exerce sa sagacité, dans un recueil intitulé La Guerre du faux .

« Autrefois j'étais indécis, maintenant je n'en suis plus très sûr » , écrit Umberto Eco dans Kant et l'ornithorynque , essai d'érudition ludique. Il est difficile en effet de rendre compte, dans sa multiplicité profuse, du travail d'un penseur qui aime à rappeler la singulière et poétique origine de son nom, Eco signifiant « ex coelis oblatus » « donné par le ciel », acronyme latin utilisé par les Jésuites pour désigner les enfants trouvés.

L'auteur de Baudolino , autre roman historique commençant dans le vaste brasier d'une Byzance mise à sac par les croisés, n'échappe pas à la règle qui veut que les grands écrivains rédigent leur coup d'essai à l'âge le plus tendre. Le futur théoricien du Groupe 63, mouvement d'avant-garde italien qui cristallise tout ce que ce passionné des vieux grimoires doit aux initiatives artistiques de son temps, a tout juste dix ans lorsqu'il rédige Au nom du calendrier , journal d'un mage qui règne sur une île dont les habitants adorent le dieu Calendrier. Une tentative littéraire marquée du sceau de l'imaginaire utopiste que l'auteur, cependant, considère aujourd'hui avec un brin d'amusement : « Mes «oeuvres» ? s'interroge-t-il. Une sorte d'acné juvénile qui m'a persuadé d'arrêter l'écriture dite créative. »

Quel genre Umberto Eco, depuis un demi-siècle, n'a-t-il pas abordé ? A la théorie littéraire, au journalisme et au roman, il convient d'ajouter l'expérience de la traduction - celle, notamment, des Exercices de style de Raymond Queneau - et la pratique des pastiches et autres « textes à contrainte » , dans la mouvance de l'Oulipo.

Un de ses jeux préférés est aussi d'imaginer des « lettres de refus »  : celles d'éditeurs qui s'expliqueraient longuement, par exemple, sur leur décision de ne pas publier des textes comme la Bible ou La Divine Comédie . Ces inventions littéraires nourrissent des livres comme Pastiches et postiches ou Comment voyager avec un saumon ? Et sont indissociables de la conception de la littérature d'Umberto Eco : son goût pour l'hybridation des formes comme pour le syncrétisme des idées.

Le lecteur reconnaîtra ici les signes d'une fascination pour ce que le poéticien Gérard Genette appelle l'« hypertexte », littéralement « le texte sur le texte », renvoyant à une pratique d'écriture où le texte second tend à être plus intéressant que le texte premier, substituant son propre sens à une signification originelle devenue évanescente, sinon introuvable.

D'où l'intérêt marqué d'Umberto Eco pour les palimpsestes - ces parchemins dont on a effacé le premier texte pour en écrire un autre -, si chers à Jorge Borges, de même que pour les textes apocryphes et autres grands faux de l'histoire. La lettre du Prêtre Jean à Frédéric Barberousse, au XIIe siècle, en est l'exemple emblématique, qui promettait à l'Occident un royaume fabuleux dans le lointain Orient gouverné par un roi chrétien.

Qu'est-ce à dire, sinon qu'entre le théoricien - auteur, notamment, de Poétique de L'oeuvre ouverte - et le romancier il n'y a aucune solution de continuité. Au grand tournant des années 1950, la sémiotique, science expérimentale des signes inaugurée par Roland Barthes, fut en effet, pour Umberto Eco, plus qu'une méthode : une articulation essentielle entre la réflexion et la pratique littéraire, entre la culture savante et la culture populaire, entre les mots et les choses.

A preuve La Mystérieuse Flamme de la reine Loana , dernier roman en date, mettant en scène un personnage brusquement frappé d'amnésie, Yambo, double de l'écrivain, et qui tâche de retrouver le fil de sa vie enfouie dans les limbes de son cerveau. Premier roman autobiographique où le maître de Milan, mêlant à son texte les images des illustrés de son enfance, ressuscite le passé fasciste de l'Italie des années 1930.

Par Thomas Regnier