Ce que le jour doit à la nuit...

Dans les salles depuis le 12 septembre, le nouveau d'Alexandre Arcady trace l'histoire d'un jeune Algérien de naissance mais Français d'adoption, dans l'Algérie des années 1930. Une adaptation du best-seller de Yasmina Khadra.

Il y a la terre d’abord… Cette si belle terre d’Algérie. Le bruissement doré des épis de blés dans un champ saturé de soleil. Le vent léger et chaud qui fait virevolter une poussière ocrée. Un homme, algérien et musulman, au travail, plus tard rejoint par son fils. Dans ces premières minutes du film le décor originel est posé : Alexandre Arcady y figure une Algérie paisible, harmonieuse, éternelle… ou l’homme vit en symbiose avec la terre. Rapidement cependant, le film bascule dans la tragédie : le champ brulé par les hommes d’un caïd local qui veut s’accaparer les terres du paysan, la famille, ruinée, exilée en ville, vit, clochardisée, dans un faubourg d’Oran. Le père, "émasculé", devenu alcoolique, qui ne peut plus nourrir la famille, confie son fils à son frère : un Algérien "évolué" qui a épousé une Française.

Dès ce moment cet enfant à la beauté solaire – à l’image du pays même comme le montre les images de la ville de Rio Salado où la nouvelle famille s’installe après que l’oncle ait été arrêté par la police française pour ses opinions nationalistes et ait dû quitter Oran – sera l’incarnation de la binarité de l’Algérie française. Algérien de naissance mais Français d’adoption, Younès/Jonas grandit dans un foyer franco-algérien et dans un milieu hybride, celui des années 1930, qui, porté par l’élan du front populaire, ses mouvements sociaux et son effervescence associativo-politique, se prête encore, au jeu complexe de la bi-culturation. Pour transformer la société coloniale, l’élite nationaliste algérienne des années 1930-1945, représentée ici par l’oncle de Younès, pharmacien et messaliste, pense encore qu’elle doit maîtriser les deux cultures, écouter la radio en arabe et en français, lire la presse écrite dans les deux langues et porter aux réunions du vendredi à la mosquée, les cheveux gominés à la Rudolf Valentino sous le terbouch watani.

A l’image d’un Ferhat Abbas qui notait encore, dans les années 1930, à la mention "nationalité", sur les fiches des hôtels qu’il fréquentait,  "demi-française". La Seconde Guerre Mondiale, le blocage de la voie légale après le 8 mai 1945, les actions plus ou moins violentes des ultras-coloniaux, puis le déclenchement de la Toussaint rouge en novembre 1954 vont se charger d'exaspérer les antagonismes jusqu’au point de rupture comme le montre fort bien le film. Le bi-culturalisme cède alors progressivement la place à un universalisme à l’orientale qui réactualise, avec force, le conflit Orient/Occident. Pourtant, la construction de l’identité nationale algérienne n’est pas encore fossilisée autour du triptyque messianique de Ben Badis : "une langue, une religion, une civilisation". L’espoir d’une Algérie plurielle et égalitaire, qui a été porté par différents individus et divers groupes pendant la colonisation française et qui ici figuré, fort symboliquement, par l’extraordinaire couple formé par l’oncle algérien et la tante française de Younès/Jonas, n’est pas encore totalement mort.

Cette exploration d’un possible hybride, de la présence symbiotique d’un autre en soi résiste mal, bien sûr, et on comprend pourquoi, à la brutalité de la décolonisation et à la violence extrême de la guerre de libération algérienne. C’est pourtant bien elle qui se trouve au coeur du film d’Alexandre Arcady au travers du personnage de Younès/Jonas, homme double, à la binarité structurelle qui ne veut pas, ne peut pas choisir entre sa part française : l’enfance heureuse malgré tout dans cette communauté fraternelle de garçons de différentes origines (pied-noire, juive et musulmane), la joie de vivre et l’insolence d’une jeunesse hédoniste et (presque) préservée des tracas réels de la vie, l’université et le diplôme en pharmacie de la faculté d’Alger, l’amour définitif et impossible pour Emilie, une pied-noire ; et sa part algérienne : sa famille d’origine qui disparaît dans la tourmente de la misère et de la violence, l’humiliation constante des Algériens musulmans qu’il subit lui-même à plusieurs moments clés du film, le racisme ordinaire de la société pied-noire, la compréhension de la révolte du FLN sans y participer vraiment…

Dans ce beau film populaire et romanesque, non exempt parfois de lourdeurs et de simplifications, Alexandre Arcady pose cependant une question essentielle pour l’Algérie et la France d’hier, d’aujourd’hui et de demain, qui fait toute la force de Ce que le jour doit à la nuit : comment se réconcilier avec l’Autre quand cet autre, justement, est une part inaliénable de soi-même ?

Par Christelle Taraud
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L'Algérie en temps d'occupation

Ce film raconte l'histoire d'un pays sous l'occupation française. Une histoire d'amour entre deux personnes étrangères l'un à l'autre, une identité différente, une tradition différente, un amour différent qui cherche à se réaliser au temps de la guerre des deux pays. Ce film trace le portrait de deux êtres capables de s'aimer malgré les circonstances que traverse l'Algérie.