La Conspiration/The Conspirator

The Conspirator, le dernier film de Robert Redford, qui traite de l'assassinat du Président Abraham Lincoln a été récompensé au 22e festival du film d'histoire de Pessac. Néanmoins, aucune projection n'est prévue en France. Johann Chapoutot l'a quand même vu pour nous. 

C'est « la tête farcie de grec et de latin » (Desmoulins) que les « pères fondateurs » firent la révolution et la nation américaines. C'est nourri de ces mêmes humanités que les leaders de l'Union combattirent lors de la Guerre de Sécession : Robert Redford leur rend justice en portant à l'écran une tragédie.


Tragique, le contexte l'est : le film s'ouvre sur la mort d'un anonyme en Tunique bleue, puis sur l'assassinat du Président Lincoln. La guerre touche à sa fin, mais les Confédérés frappent encore, le film bruit jusqu'à son terme des échos des dernières batailles.


Les assassins présumés de Lincoln sont arrêtés, ainsi que la mère de l'un d'entre eux, Mary Surratt, tenancière d'une pension où ils se réunissaient pour comploter. Pour le Secrétaire à la Guerre, Edward Stanton, il faut condamner et exécuter ces criminels, dussent leurs droits fondamentaux en pâtir : ils comparaissent devant un tribunal militaire, qui juge en premier et dernier ressort, sans appel. Pour cette cour, la présomption d'innocence est une aimable fiction, le secret de l'instruction un privilège sacré et la subornation de témoins un sport prisé. Face aux puissances coalisées de l'Etat et de l'armée, Frederick Aiken, héros de la guerre, revenu au barreau après avoir remisé son uniforme de capitaine blessé et décoré, prend la défense de Mary Surratt. Après s'être battu pour l'Union, il va se battre pour les valeurs de la constitution : procès équitable et garanti des droits de chacun. Alors que fiancée et amis se détournent de lui, le blâmant pour cette trahison douce, il n'en démord pas : il a combattu sous les ordres de Lincoln et défendra ses assassins, pour cette idée selon laquelle « le fondement du droit, c'est que personne n'est digne du droit » (Alain).


Pour autant, le camp adverse n'est pas caricaturé : Edward Stanton a troqué la justice pour la Raison d'Etat, mais on entend ses raisons. En charge de la paix civile, il estime que, pour briser le cycle de la violence et de la vengeance, il faut tuer les assassins de Lincoln, ainsi que leur complice supposée, permettre au pays de faire son deuil et d'enterrer la guerre. Une tragédie, donc, où chaque système de valeur a ses raisons et sa légitimité, et où il revient au libre-arbitre de chacun de trancher ; même si, manifestement, le film prend parti.


Les échos avec l'actualité américaine n'échappent à personne : le fort, où les inculpés sont maintenus à l'isolement, les cagoules qui occultent leur vue et la procédure militaire ont un évident relent de Guantanamo. Mais, au-delà de l'analogie entre 1865 et 2001, et de la spécificité du cas américain, c'est bien une question plus universelle que pose le film : un Etat de droit peut-il violer le droit pour assurer sa pérennité ?


La pertinence philosophique épouse la cohérence biographique : le carton final montre ce qui a bien pu inspirer Robert Redford, qui incarna Carl Bernstein dans All the President's Men (1976), film du Watergate, dans le destin de l'avocat Frederick Aiken qui, après le procès de Mary Surratt, décida de défendre la démocratie autrement. En devenant journaliste au Washington Post.

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La Conspiration/The Conspirator de Robert Redford, avec Robin Wright, James McAvoy. VoD et DVD distribué par CTV International.

Site officiel du film : www.conspiratorthemovie.com/

Par Johann Chapoutot Maître de conférences à l'université Grenoble-II