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Bonne lecture.

Le monologue du bourreau

Rithy Panh a pu interroger, du fond de sa cellule, l'ex-Khmer rouge Kaing Guek Eav, alias Duch. Saisissant.

A 47 ans et avec seize films, le Cambodgien Rithy Panh est un cinéaste essentiel : son travail sur le rapprochement de l'image et de l'histoire est considérable. Né à Phnom Penh, il a échappé aux massacres perpétrés par les Khmers rouges entre 1975 et 1979, tandis que ses parents ont disparu dans les camps de travail. Rithy Panh arrive en France comme réfugié en 1980, à 16 ans.

Le cinéma va lui permettre de retrouver la mémoire de son pays. Il s'attache particulièrement au fonctionnement du principal centre de torture et d'extermination, le coeur du système khmer, le camp S21. Il lui a consacré trois films : Bophana 1996, qui reconstitue à partir d'archives l'itinéraire d'une Cambodgienne de 20 ans qui y meurt sous la torture ; S21, la machine de mort khmère rouge 2002, qui confronte sur place l'un des rares survivants, le peintre Vann Nath, et ses bourreaux ; et aujourd'hui Duch, le maître des forges de l'enfer, le monologue du tortionnaire, condamné en 2010 à trente-cinq ans de réclusion, et dont le jugement en appel doit être bientôt rendu.

« Kaing Guek Eav, dit Duch, fut le responsable du centre S21. Il explique avoir choisi ce nom de guérilla en souvenir d'un livre de son enfance, où le petit Duch était un enfant sage. 12 380 personnes au moins furent torturées dans ce lieu. Les suppliciés qui avaient avoué étaient ensuite exécutés. Dans sa prison du Tribunal pénal international pour le Cambodge, Duch me dit de sa voix douce : "A S21, c'est la fin. Plus la peine de prier, ce sont déjà des cadavres." J'observe son visage de vieil homme, ses grands yeux presque rêveurs, sa main gauche abîmée. Je devine la cruauté et la folie de ses 30 ans. Je comprends qu'il ait pu fasciner, mais je n'ai pas peur. Je suis en paix. »

C'est ainsi que débute le récit L'Élimination, à paraître chez Grasset où Rithy Panh raconte ses rencontres avec Duch au cours des 300 heures d'entretien qu'il a pu exceptionnellement obtenir. Duch y évoque sa croyance dans la toute-puissance du parti, le recrutement de ses équipes, mais aussi l'organisation de la torture, les rapports avec la hiérarchie polpotienne. Cette parole ne regrette rien, l'homme est cultivé, raisonnable, serein. Il s'explique, archives à la main. Jamais Rithy Panh n'apparaît à l'écran, jamais sa voix ne s'impose, et pourtant Duch entre dans les retranchements de sa propre folie, qui perce à certains moments sa douceur de façade. Quand il retrouve parmi ses victimes son ancienne institutrice admirée et qu'il apprend qu'elle a été violée par ses hommes, il ne fait rien, terrorisé à l'idée de passer pour un sentimental individualiste. Mais trente-cinq ans plus tard, devant la caméra, il se trouble : « Je voulais vivre, pas mourir. Mais aujourd'hui, je vis avec la torture et je ne dors plus. »

Ce trouble, ce sont également les images que le cinéaste monte en contrepoint de la parole du bourreau : quelques traces des charniers, ou les gestes des tortionnaires eux-mêmes enregistrés par Rithy Panh dans S21, la machine de mort... Ces images viennent hanter la parole de Duch, comme un sous-texte, un palimpseste, un repentir. Le cinéma, ici, enregistre impitoyablement, révèle de l'intérieur un système d'extermination, et offre son pardon. C'est la grandeur du regard de Rithy Panh.

 

R. Panh, Duch, le maître des forges de l'enfer , en salles le 18 janvier.

 


Par Antoine de Baecque