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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Les gens de la Place Tahrir

Il y a un an, Stefano Savona s'est mêlé à la foule des manifestants égyptiens. Bien plus qu'un reportage, un grand film.

Le Caire, fin janvier 2011, des milliers d'Égyptiens convergent vers la place Tahrir pour exiger le départ de Hosni Moubarak et demander l'instauration d'élections libres. Quelques jours après la chute de Ben Ali en Tunisie, divers groupes appellent à manifester sur la place via leur page Facebook : le 25 janvier, nommé « Journée de la colère », lance ce mouvement par un rassemblement d'environ 15 000 personnes. Le lendemain, le gouvernement annonce que les rassemblements ne seront plus tolérés. Pourtant, les manifestations ne cessent pas. Même les chars qui prennent position sur la place le 27 janvier n'empêchent pas une foule toujours plus nombreuse de confluer. Bientôt, la place Tahrir est constamment occupée. Le 1er février, ce sont plusieurs centaines de milliers de manifestants qui s'y retrouvent. Beaucoup demeurent sur place plus de dix jours, incarnant une forme de protestation qui fait le tour du monde sur les écrans de télévision ou les réseaux internet. Enfin, le 11 février, le départ de Moubarak est annoncé, provoquant joie, danses et chants de liesse.

Le cinéaste italien Stefano Savona arrive sur la place le 29 janvier, et n'en repart qu'au lendemain de la chute de Moubarak. Durant quinze jours, il vit là et enregistre la foule, avec son appareil photo Canon 5D, qu'il utilise comme une caméra, plus un petit capteur sonore placé au milieu des groupes qui l'entourent. Ancien étudiant en égyptologie, rompu aux techniques du cinéma direct, il choisit de filmer au plus près la contestation politique. Sa méthode : s'approcher des gens, enregistrer les conversations, les gestes, les réunions, les défis, les heurts, les blessures et les morts dans ce qu'ils ont de plus concret. Ce film est constitué par la matérialité d'une révolte.

Le rythme y est primordial : on sent respirer la foule ou les jeunes hurler leur haine ; on voit dialoguer les gens, assis en cercle, et d'autres s'enfuir sous les coups de feu de snipers isolés dans des immeubles en surplomb ; on entend les arguments s'échanger, la colère qui monte, les pierres qui volent, jusqu'à l'apaisement de la nuit quand la place occupée se repose et sommeille. Elle ne dort jamais que d'un oeil, troublée par les échauffourées ou réveillée par les appels à la prière. C'est un grand corps qui vit, que personne ne peut ni enfermer, ni étouffer, ni même calmer.

L'autre caractéristique de cette place est la diversité des manifestants qui y campent : des paysans, des étudiants, des bourgeois, des employés, des pauvres, certains très religieux d'autres pas du tout, quelques révolutionnaires et une masse de simples témoins de l'événement en marche. Mais tout circule entre ces groupes et ces individus si dissemblables, les paroles, la nourriture, les couvertures, les téléphones, les pierres, l'argent, les idées, les prières et les slogans. Et la caméra de Savona.

Jamais ce dernier n'intervient ouvertement, n'organise les rencontres, ne provoque un dialogue. Mais toujours il observe, il capte, il écoute, d'un bout à l'autre de la place. Ce n'est pas un reportage qui tenterait une analyse à chaud, mais un film mis en scène par le peuple lui-même, puisqu'il est constamment organisé, désorganisé, puis réorganisé par ses déplacements, ses mouvements, ses pauses ou ses paroles. En quelque sorte, un film mis en scène par l'histoire en train de se faire.

Par Antoine de Baecque