Pessac : politique d'abord

Bilan du Festival du film d'histoire, qui s'est tenu à Pessac en novembre 2011. Une riche moisson.

En remettant le Prix du film d'histoire à La Conspiration de Robert Redford, Laurent Heynemann et son jury ont dû se dire qu'ils auraient pu récompenser une bonne demi-douzaine de films, tant le cru 2011 était relevé, varié, stimulant. De 1564 à nos jours, les époques embrassaient large, de même qu'étaient divers les sujets historiques, les personnalités, voire les styles adoptés par des réalisateurs. Du débutant à l'un des maîtres célébrés du cinéma mondial qu'est David Cronenberg, ou à l'une de ses icônes, Robert Redford, la palette était large. La compétition s'est cependant centrée sur deux formes majeures du film d'histoire, d'une part des destins, fameux ou plus oubliés, d'autre part des constats, films-symptômes sur notre société présente telle qu'elle ne va pas, minée par les blessures de l'histoire.

David Cronenberg, avec A Dangerous Method, pointe sa caméra chirurgicale sur la dispute qui opposa Sigmund Freud à Carl Gustav Jung, son disciple zurichois, schisme séparant bientôt deux écoles de la psychanalyse. Au centre, l'amour du cadet pour l'une de ses patientes, Sabina Spielrein, beauté diagnostiquée hystérique. Il n'est pas tout à fait anodin, quand on sait la place de la sexualité maladive chez Freud comme chez Cronenberg, que l'histoire, située en 1904 à Zurich, passe par la passion obsessionnelle dans son rapport avec le secret, l'interdit, l'inconscient, ce qui nous vaut l'un des films les plus maniaques de l'année, joué par un duo d'acteurs époustouflants Michael Fassbender en Jung, Viggo Mortensen en Freud.

Le chemin qui mène à Bruegel et Kepler est plus labyrinthal, mais ce sont dans les détours que résident les beautés de Bruegel, le moulin et la croix de Lech Majewski et L'Œil de l'astronome de Stan Neumann. Le premier part sur les traces, reconstituées en trois dimensions, vivantes et incarnées grâce aux vertus bricolées du numérique, du Portement de Croix du peintre, tandis qu'au milieu du XVIe siècle les Flandres subissent l'occupation brutale des Espagnols. Le tableau soudain s'anime, prend de l'épaisseur, et une dizaine de personnages en sortent pour vivre une journée de leur existence. Si Lech Majewski invente une nouvelle manière du commentaire sur l'art, on n'est pas convaincu de sa pertinence cinématographique.

Le dispositif de L'Œil de l'astronome est plus simple : dix nuits d'observation à travers les lentilles d'un télescope de Galilée, pointé en 1610 vers le ciel depuis une terrasse praguoise par Johannes Kepler, le mathématicien de l'empereur Rodolphe II. On regarde avec lui, on se cogne à l'opacité, on admire la beauté scintillante et mystérieuse des étoiles, dans un monde qui voudrait tout interpréter. Autour d'un Kepler joué en silence par Denis Lavant, les curieux se pressent et attendent son oracle tandis que la religion veille et que l'empire surveille. L'astronome est-il aussi magicien, le mathématicien également alchimiste, le savant sorcier ? Vers ces oppositions s'oriente le regard curieux de Stan Neumann.

Robert Redford engage, avec sa compagnie American Film, une ambitieuse série illustrant certains événements fondateurs de l'histoire américaine. La Conspiration en inaugure les principes : mise en intrigue, recherche documentaire, jeu d'acteurs soigné, c'est un film très classique, sans fioriture ni invention. Le projet pédagogique porte sur la défense de la Constitution et de la démocratie face aux tentations « tyranniques » des pouvoirs américains qui, profitant d'un sentiment d'urgence, préféreraient la raison d'État au respect de la loi. C'est le cas en 1865, après l'assassinat de Lincoln, quand Stanton, secrétaire à la Guerre, veut faire un exemple en obtenant les têtes des comploteurs lors d'un rapide procès militaire afin de clore définitivement la guerre de Sécession. Quitte à condamner une innocente, Mary Surratt, mère d'un des conspirateurs, qui les recevait dans sa pension sans forcément savoir de quoi il retournait. Le film se focalise sur la défense de Mary Surratt par un jeune avocat nordiste, Frederick Aiken, futur fondateur du Washington Post. A force de se vouloir exemplaire, le film vire parfois au livre d'images. La force du sujet a pourtant séduit le jury - et le public, qui lui a aussi donné son prix. On regrettera d'autant plus que le film soit privé, en France, de sortie sur grand écran. Les amateurs pourront se consoler avec le DVD CTV International.

Deux destins plus obscurs, même ambigus, non moins révélateurs, se sont imposés à Pessac. Ici-bas, septième film de Jean-Pierre Denis, reprend une histoire vraie, celle de soeur Philomène, arrêtée par les résistants du Périgord en 1944 pour avoir dénoncé par lettre un groupe de maquisards après avoir été délaissée par leur aumônier qu'elle aimait passionnément. Elle est jugée, condamnée et exécutée par les résistants, qui seront eux-mêmes massacrés quelques jours plus tard par les miliciens. C'est toute la force du film de ne ménager ni la légende résistante ni le martyrologue catholique.

Le fils de Ken Loach, Jim, a de qui tenir : son héroïne est proprement familiale, jouée par Emily Watson. Ce premier film campe une assistante sociale de Nottingham qui, au milieu des années 1980, se révolte contre un secret d'État en enquêtant, puis révélant que 130 000 enfants pauvres, prétendument orphelins, ont été envoyés après la Seconde Guerre mondiale vers l'Australie pour servir de main-d'oeuvre forcée. Comme le rappelle le titre, Oranges and Sunshine, on leur promettait le bonheur d'une vie facile et la plupart ont trouvé la dure réalité d'une existence contrainte.

Trois films, enfin, non sans manichéisme parfois, dépeignent un état social critique de notre temps en en faisant émerger les racines historiques. L'Empire des Rastelli, d'Andrea Molaioli, pointe, en rejouant la faillite de 14 milliards de la Parmalat, les compromissions et le cynisme du capitalisme sauvage dans l'Italie berlusconienne. Dans En secret, de la jeune cinéaste américaine d'origine iranienne Maryam Keshavarz, voici la double réalité d'une société persane tendue entre le regard inquisiteur de l'autorité politico-religieuse et la permissivité privée de jeunes urbains de classe aisée qui s'offrent aux fantasmes sexuels, aux drogues, à l'américanisation de la culture et des moeurs.

Enfin, Philippe Faucon filme, comme son titre l'indique, la « désintégration ». Celle des fils d'immigrés dans une cité du Nord, qui vivent le sentiment de fermeture sociale comme un néocolonialisme et sont endoctrinés par le discours islamiste d'un aîné radical mais séduisant. Puisque c'est le seul discours qui s'adresse à eux, qui les respecte, les valorise même, tout en les encadrant, ils iront faire sauter un bâtiment de l'Otan à Bruxelles. Mais ce qui prend des mois, voire des années, dure dans le film à peine une heure, d'où une impression forcée, qui n'en est pas moins terriblement angoissante sur ce que l'histoire du traumatisme colonial fait revenir hic et nunc dans notre société barricadée dans ses certitudes. Une belle moisson à laquelle ajouter les documentaires. Dans cette catégorie, le très beau Tous au Larzac de Christian Rouaud a remporté tous les suffrages.

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Par Antoine de Baecque