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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Rejouer le 17 octobre 1961

Octobre à Paris, la reconstitution censurée de la manifestation algérienne d'octobre 1961, sort en salles. Un événement.

Le 17 octobre 1961, à l'appel de la Fédération de France du FLN, une manifestation est organisée dans les rues de Paris : près de 30 000 Algériens, hommes, femmes et enfants manifestent pacifiquement pour rappeler leur « droit à l'égalité » et demander l'indépendance de leur pays. Ils protestent surtout contre le couvre-feu discriminatoire imposé par le préfet de police de la Seine, Maurice Papon, visant les « Français musulmans » d'Algérie qui sont plus de 300 000 en métropole. La manifestation entraîne une répression féroce, dissimulée à l'opinion publique : 11 500 arrestations et des dizaines d'assassinats entre 50 et 100 victimes1.

Dès la fin du mois d'octobre 1961, et pendant six mois, un film est réalisé sur ces événements, achevé au printemps 1962, Octobre à Paris. Depuis 1981, dix-huit films ont été tournés sur le 17 octobre dont six longs métrages de fiction et cinq documentaires pour la télévision, douze livres ont été écrits, essentiellement par des historiens et des journalistes. Le 17 octobre 1961 est l'un des événements les plus commentés et désormais les mieux connus de l'histoire de France récente. Le film-matrice de ce travail d'histoire et de mémoire, Octobre à Paris, sort en salles après cinquante années d'aventures diverses.

Au lendemain du 17 octobre 1961, un collectif rassemblé autour du comité Audin, fondé par Pierre Vidal-Naquet, Laurent Schwartz, Jacques Panijel, en hommage au jeune mathématicien torturé à mort par les parachutistes à Alger en 1957, prend la décision de témoigner sur les crimes commis par la police en plein Paris. Panijel se propose. Agé de 40 ans, cet ancien résistant, biologiste, chercheur au CNRS, romancier, coauteur d'un film, La Peau et les Os, prix Jean-Vigo 1961, reste cependant peu connu. Le comité Audin lui demande de prospecter auprès de cinéastes plus fameux. « J'ai alerté plusieurs cinéastes français de la nouvelle vague, racontera Panijel ; j'ai également contacté de grands cinéastes étrangers. Le silence fut assourdissant. Le seul qui ait réagi favorablement fut Jean Rouch. Mais il souhaitait une production légère. Ce que nous refusions car il s'agissait d'un événement majeur. Il fallait à tout prix tourner en 35 mm2. »

C'est donc finalement Jacques Panijel lui-même qui assume la direction du film, entouré par une équipe de techniciens ou de militants compétents : Jacques Huybrecht, Yann Le Masson, Pierre Clément, René Vautier. Le film est financé par les fonds du comité Audin, aidé secrètement par la Fédération de France du FLN.

Le parti pris est reconstitutif : quelques semaines après les faits, il s'agit de faire rejouer par les Algériens et les militants du FLN leur propre mobilisation, le départ de la manifestation depuis les bidonvilles de Gennevilliers, de Nanterre, du quartier de la Goutte-d'Or, puis la répression, à travers des témoignages précis sur les arrestations, les tortures, les ratonnades, les noyades de la Seine. Pour cela, Panijel et son équipe tournent secrètement plusieurs semaines dans les lieux mêmes, protégés par les responsables locaux du FLN. Le film va jusqu'à voler des images tournées devant un bar de la Goutte-d'Or où des harkis interrogent de façon musclée les Algériens suspectés de lien avec le FLN.

Octobre à Paris est conçu comme une tragédie en trois actes : avant, pendant, après la manifestation. L'organisation et le départ de la manifestation sont reconstitués, pour l'essentiel à Gennevilliers où les militants « refont » les scènes telles qu'ils les ont vécues. La manifestation et sa répression sont illustrées par des photographies, notamment celles d'Elie Kagan, mises en forme grâce à un montage et une musique efficaces. Puis viennent les témoignages filmés et les images des tortures, sûrement la part la plus émouvante d'Octobre à Paris. Le film s'attarde ainsi sur le parcours d'un très jeune homme qui a été « flanqué à la Seine », comme il le dit lui-même. Panijel filme le lieu où les policiers l'ont jeté au fleuve tandis qu'il raconte la scène en voix off : il attend jusqu'à 4 heures du matin de voir passer à nouveau des automobiles sur le pont pour sortir de sa cachette. « Heureusement, moi je savais nager », conclut-il.

Le film achevé, le comité Audin veut le montrer. Des amis journalistes sont discrètement conviés au Studio Bertrand. Mais la censure veille, alors que la guerre d'Algérie n'est pas terminée. « Une fois sur deux, témoigne Panijel, la police arrivait et embarquait la copie du film. Quand nous étions prévenus de la descente, nous projetions Le Sel de la Terre, le film de gauche américain d'Herbert Biberman ! »

Octobre à Paris est ensuite montré clandestinement au Festival de Cannes, en mai 1962, mais aucun journal parisien ne s'en fait l'écho. La Mostra de Venise le propose à nouveau, avant que les carabinieri ne ferment la salle. La fin de la guerre d'Algérie n'arrête pas les poursuites contre le film. Les salles qui cherchent à le projeter voient systématiquement arriver la police, qui, pendant plus de dix ans, cherche à confisquer les bobines. Ce n'est qu'en 1973, après la grève de la faim du cinéaste René Vautier, l'auteur d'Avoir 20 ans dans les Aurès, qu'Octobre à Paris obtint enfin son visa d'exploitation. Mais, en fait, il faut attendre le procès de Maurice Papon à Bordeaux, pour ses actes de collaboration dans la déportation des Juifs, en 1997, pour qu'un distributeur, Les Films de l'Atalante, dirigés par Gérard Vaugeois, cherche à diffuser le film en salles.

Jacques Panijel, pour donner son accord définitif, exige de tourner une sorte de préface au film qui détermine que la répression du 17 octobre 1961 est l'archétype du « crime d'État ». Le cinéaste - trop ambitieux ? En tout cas très exigeant - n'obtiendra jamais l'argent nécessaire à la réalisation de ce codicille. Octobre à Paris dort alors dans un placard, interdit de projection par son auteur pendant plus de vingt ans. Le 12 septembre 2010, Panijel meurt d'une défaillance cardiaque, à 89 ans. Ce n'est qu'à ce moment que Gérard Vaugeois peut négocier avec sa veuve et son fils la sortie du film, quarante-neuf ans et demi après sa réalisation. Ce temps n'a cependant pas enlevé à Octobre à Paris sa puissance d'indignation.

J. Panijel, Octobre à Paris, en salles le 19 octobre.

Par Antoine de Baecque