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L'urne de vie

Dans ce documentaire, Akiko Gaisseau redécouvre ses origines entre la France et le Japon des années 1970. Cendres, en salles le 10 juin 2015.

Akiko Gaisseau, la quarantaine, vit à Tokyo. Son nom comme son visage sont moitié japonais moitié français. Cette partition ne l'aide pas : on la sent seule, meurtrie, déchirée par on ne sait quel désespoir. Un coup de fil est suivi par un départ en catastrophe pour la France. C'est le noir : Akiko vient de perdre sa mère, Kyoko Kosaka. Au funérarium du Père-Lachaise, elle se retrouve devant l'urne qui contient les cendres d'une femme qui vivait à Paris depuis le début des années 1970. Une femme qu'elle connaît mal.

Kyoko a laissé deux boîtes à sa fille. Dans l'une, une lettre criant son amour, un amour mal fait, troué de disputes, d'éclats, tissé de longues, trop longues, séparations et un journal intime, tenu à partir du 10 mai 1965. Cette écriture manuscrite est si sensible, si personnelle, si captivante à décrire les engouements et les impasses des temps traversés, si lucide sur les faiblesses et les culpabilités, qu'Akiko se trouve absorbée par sa lecture. Dans l'autre boîte, des films où Kyoko est omniprésente. On y découvre son beau visage triste, son corps agile et frêle. De près, de loin. Dans toutes les « capitales » du monde des années 1970 : New York, Paris, Londres, Tokyo. Mais aussi près d'Hiroshima, dans les montagnes où vivaient ses parents. Des survivants - comme elle - du 6 août 1945. Contrairement à sa soeur, anéantie avec son collège dans l'explosion nucléaire.

La plupart de ces films ont été enregistrés par Pierre-Dominique Gaisseau, le mari de Kyoko, mort en 1997. Documentariste et ethnomusicologue français, il eut son heure de gloire en 1962, lorsqu'il remporta l'Oscar du documentaire pour Le Ciel et la Boue, un long métrage relatant une mission exploratrice à travers la jungle de Nouvelle-Guinée. Gaisseau, venu au Japon en juin 1968 pour tourner un documentaire sur la jeunesse contestatrice, embarque Kyoko dans son film, bientôt dans sa vie et ses tours du monde d'aventurier du cinéma.

Les deux réalisateurs Mélanie Pavy et Idrissa Guiro suivent Akiko et son urne funéraire. Comme si le journal et les images filmées de sa mère en émanaient, mêlés aux restes et aux os broyés, superbes phrases suspendues dans les limbes du temps. L'urne est également au coeur de l'apprentissage d'Akiko : elle apprend qui était sa mère, rencontre enfin sa famille japonaise et doit s'initier aux rites de deuil collectifs nippons. Elle découvre une culture traditionnelle qu'elle a jusqu'alors vécue en étrangère.

Grâce au journal et aux films, Akiko comprend enfin qui était sa mère, constituée par cette double fascination pour la France et son cinéma. Celle qu'exerçaient ce mode de vie, cette culture, cette langue, ces images, ces personnalités, sur une femme qui tomba amoureuse de la nouvelle vague en même temps que de Gaisseau. Fascination aussi que Kyoko exerça sur les Français, attirés par sa beauté mystérieuse, ses gestes, son esthétique sophistiquée, moderne et traditionnelle. Ne joua-t-elle pas dans un film de Godard, muse à la guitare de Made in USA ? Au même moment, Hiroko B. apparaissait dans Domicile conjugal de Truffaut et Koumiko M. faisait mystère chez Chris Marker...

Cendres parvient à ressusciter ce moment japonais de la nouvelle vague qui fut aussi un moment nouvelle vague du Japon. En cette utopie éphémère et impossible est née Akiko : elle vient de là, avec son visage, ses failles, ses blessures, son trésor. Lorsqu'elle l'a compris, voguant vers le sud de l'archipel avec l'urne serrée dans ses bras, sans doute, après un ultime regard-caméra, est-elle capable d'une nouvelle vie.

I. Guiro et M. Pavy, Cendres , en salles le 10 juin.

Par Antoine de Baecque