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La France en miniature

Contempler son royaume et ses nouvelles conquêtes jusque dans leurs moindres détails et depuis son cabinet ; préparer un siège, ou la défense d'une place en embrassant celle-ci du regard, une baguette à la main : c'est ce que rendit possible l'entreprise des plans-reliefs, entamée en France sous le règne de Louis XIV et poursuivie jusqu'au Second Empire. On peut voir seize de ces chefs-d'oeuvre sous la nef du Grand Palais, à Paris, à partir du 18 janvier.

C'est Allain Manesson Mallet, ingénieur et « maître de mathématiques des pages de la petite Écurie de Sa Majesté », qui nous révèle, dans Les Travaux de Mars ou L'Art de la guerre 1686, I, p. 173, l'origine des plans-reliefs : « Il n'y a pas longtemps, écrit-il, que l'invention de modeler des plans est reçue en France, et je crois que celui de Pignerol, que je fis pour le roi en 1663, est le premier qui ait été présenté à Sa Majesté ; je le fis par l'ordre de M. le marquis de Piennes, qui était alors gouverneur de Pignerol, et qui fit ce présent au roi. J'avoue que j'en pris les idées sur l'ouvrage d'un ingénieur italien, mais je puis dire que, par là, je donnai un modèle en France à beaucoup d'autres, que l'on a fait depuis d'une manière fort achevée. »

Ainsi, l'usage du plan en relief au temps de Louis XIV procédait d'une pratique déjà ancienne : le premier dont on ait la trace est celui de la cité de Rhodes, alors contrôlée par Venise, exécuté en 1521. Prévoyant un siège prochain par les Turcs, le grand maître des Hospitaliers fit exécuter cette maquette par l'ingénieur Basilio della Scuola, avant de la faire parvenir au pape Léon X. Autrement dit, d'emblée, la réalisation de ces objets était motivée par la nécessité de connaître à distance la situation et l'état de possessions lointaines assurant la sécurité d'un territoire.

La réalisation d'une collection normalisée de plans en relief fut ordonnée en France par Louvois, secrétaire d'État de la Guerre, en 1668, après la mainmise brutale sur une douzaine de places fortes des Flandres espagnoles dans le cadre de la guerre de Dévolution 1667-1668. Le 25 novembre, il ordonnait que le plan d'Ath soit construit, « en l'état qu'elle sera en sa perfection ». Le 23 mai 1670, Louis XIV visitait l'atelier de l'ingénieur Sauvage, à Lille, où on lui présenta les plans de Lille et de Courtrai.

Les premiers plans-reliefs furent réalisés dans les places fortes même par les ingénieurs du roi en poste dans les provinces. Ils travaillaient sans doute rapidement, sans directives précises, ce qui explique les échelles différentes des « plans anciens » et « chiffonnés » que signale Vauban dans son Inventaire de 1697. Dans tous les cas, il s'agissait, avec le plus grand réalisme possible et une extrême minutie, de reproduire, en miniaturisant le réel le 1/600e de notre système métrique - 1 pied pour 100 toises - devint l'unique échelle à partir des années 1680, les principales villes fortifiées du royaume : les forteresses, mais aussi, à mesure que les maquettes se perfectionnèrent, leur environnement, avec les villages, les accidents topographiques... Le tout s'inscrivait sur une surface qui représentait jusqu'à 20 fois la superficie de la ville, c'est-à-dire jusqu'à la limite de portée des canons - soit environ 600 mètres.

Soucieux avant tout de la défense du territoire, Louis XIV accordait, avec l'aide, notamment, de Vauban, une attention particulière à la réalisation matérielle de la frontière, spécifiquement au nord-est, afin de protéger Paris : la souveraineté royale sur l'espace s'exprimait primordialement par la maîtrise militaire des limites du royaume, matérialisées par les « bornes » que constituaient les places fortes. Dans son fameux mémoire de novembre 1678 Mémoire des places frontières de Flandres qu'il faudroit fortifier pour la sûreté du pays et l'obéissance du Roi, Vauban conseillait au roi de « faire son pré carré », en fermant la frontière du Nord-Est, de la mer à l'Escaut : « Il semble que la frontière serait très bien fortifiée si, à l'imitation des ordres de bataille, on la réduisait sur deux lignes de places fortes. »

La plupart des voyages du règne furent motivés par des visites aux frontières : de la paix de Nimègue 1678 à la guerre de la ligue d'Augsbourg 1688-1697, il ne se passa pas une année sans que le roi aille inspecter les travaux en cours. Les plans-reliefs jouaient un rôle essentiel dans la connaissance de ces territoires particulièrement sensibles : ils permettaient à Louis XIV de s'informer et, surtout, d'éclairer ses décisions. Après la mort de Louvois en 1691, le roi consacra un après-midi par semaine, en général le lundi, aux questions de fortifications, examinant les plans pour envisager les types de tactique possibles adaptés à la topographie du lieu.

A la fin du mois de mai 1687, le roi était à Luxembourg, qui venait d'être conquis. Le soir du 21, le marquis de Sourches raconte que Louis XIV monta à cheval et qu'il alla faire le tour de la place au-dedans, et presque la moitié du tour de toutes les fortifications au-dehors. « Il fut surpris de la grandeur de sa conquête et de la situation extraordinaire de la place. » Le lendemain, après avoir entendu une messe en l'église des jésuites de la ville, le souverain vint examiner un plan en relief de la ville, construit en moins de trois semaines en juin 1684 par l'ingénieur Jean-François de Montaigu : c'était « une chose très curieuse, note Sourches, que l'on voyait tout d'une vue cette place, la plus belle, plus grande et la plus extraordinaire qui fut jamais ».

Le 23 mai, toujours après la messe, le souverain alla examiner un plan en relief du lieu où il voulait faire construire une place forte nouvelle, à 20 lieues de Luxembourg, entre Trèves et Cologne, dans un territoire nouvellement réuni à la Couronne. « C'était une hauteur environnée de trois côtés de la rivière de Meuse et dont le quatrième côté était un rocher inaccessible. Au pied de cette hauteur était le village de Traben, vis-à-vis duquel - la Meuse entre deux - était le château Trarbach, situé sur une grande roche.

» Après avoir vu ce plan, le roi résolut absolument de faire fortifier ce poste, qui devait faire trembler toute l'Allemagne, et il donna tous les ordres pour y faire marcher des troupes, et toutes les choses nécessaires pour faire en peu de temps une place de conséquence. »

Ce texte du marquis de Sourches nous permet de mesurer tout à la fois l'importance et l'utilité des plans-reliefs. Leur ubiquité rendait en effet possible l'observation des villes-forteresses et l'espace qui les entourait sous tous les angles profil, vue plongeante, vue géométrale. Les maquettes pouvaient en même temps conserver la mémoire du processus de renforcement matériel de la frontière.

Cette mise en image de la construction spatiale du royaume, identifiée à la décision royale, était aussi en étroite correspondance avec l'ubiquité du pouvoir du prince : participant à la définition territoriale de la souveraineté, aussi importante que la définition juridique entreprise depuis longtemps par les juristes et les légistes, tout à la fois archive et mémoire vive et palpable des zones stratégiques de la frontière, les plans-reliefs permettaient de restituer ce que les techniques modernes de la photographie aérienne nous dispensent aujourd'hui si facilement, à savoir une connaissance exacte et minutieuse de ce que les contemporains ne pouvaient pas voir. Rendre visible ce qui alors ne l'était pour personne, c'était là une nouveauté extraordinaire, une véritable révolution, dont il est difficile de mesurer l'ampleur si on ne la replace pas dans la réalité des techniques cartographiques de l'époque.

Car au moment même où les plans-reliefs sont fabriqués, les cartes ne cessent de se perfectionner : en 1682, grâce aux travaux de Christian Huygens 1629-1695 et de Jean Dominique Cassini 1625-1712 à l'Académie des sciences, grâce aussi à la technique de l'abbé Jean Picard 1620-1682, qui utilisait une lunette astronomique pour calculer les angles par visées fut réalisée la « Carte de France corrigée par ordre du roi sur les observations de MM. de l'Académie des sciences » : la première carte qui représentait de manière satisfaisante distances, orientations et superficies.

L'ensemble des plans-reliefs participe à ce qu'on pourrait définir comme la « mémoire de l'État ». J'entends par là une série de documents articulés sur un dispositif de savoir positif, aptes à constituer la science auxiliaire du pouvoir et de la domination du prince sur ses sujets : « Ne serait-ce pas, écrivait Vauban, un plaisir extrême, pour le Roi, de pouvoir, de son cabinet, parcourir lui-même, en une heure de temps, l'état présent et passé d'un grand Royaume ? »

De tels documents le recensement des hommes et des ressources, la carte, le plan-relief permettaient tout à la fois une légitimation, une connaissance technique de l'espace, des hommes, des richesses, ainsi qu'un contrôle renforcé du royaume et de ses habitants par les hommes du roi ingénieurs, intendants, officiers. Dans tous les cas, il s'agissait d'enraciner la volonté politique dans une base de données et de faits reconnus et répertoriés suivant une logique territoriale et administrative.

L'originalité, mais aussi la force de l'État moderne ont tenu avant tout à sa capacité de compter, de vérifier, d'archiver, d'évaluer, de répartir, de récolter, d'exploiter, de classer l'information. A la fin du règne de Louis XIV, cette capacité nouvelle s'ajoutait à la mémoire juridique - de la conservation des chartes à la mise en écrit des coutumes - et judiciaire, « stockée » depuis longtemps, en particulier par les parlements. Cette « mémoire » nouvelle, arithmétique et économique toute l'oeuvre d'enquêtes et de dénombrements entreprise à partir de Colbert, diplomatique la création des archives diplomatiques décidées par Torcy à la fin du règne de Louis XIV, géographiques les cartes et les plans-reliefs, faisaient du souverain le maître d'un savoir pratique et opératoire, inscrit dans l'espace du royaume.

En 1697, dans « L'état des plans en relief qui sont dans le palais des Tuileries », Vauban inventoria 144 maquettes. Il proposait d'en supprimer 60, « à refaire en plus grand », « trop chiffon », inexactes ou trop abîmées. Selon lui, 17 étaient « à raccommoder » et les autres à entretenir ou à conserver, « faute de mieux ». Beaucoup existaient à plusieurs exemplaires, comme Dunkerque 4 versions. Ainsi, pour un « petit Dunkerque ancien », Vauban note en marge, non sans fierté quand on sait l'énorme travail qu'il fit effectuer pour faciliter la navigation en creusant un chenal qui impressionna tous les contemporains : « à garder, pour comparer le présent au passé ».

La collection des plans en relief fut transférée à la fin du règne de Louis XIV vraisemblablement en 1715 dans la grande galerie du Bord de l'eau au Louvre. Elle devint alors un objet de prestige pour le roi, qui accordait parfois à un visiteur étranger, souverain, prince ou ambassadeur, l'insigne privilège d'un regard sur cette France forte - et secrète - en miniature. Si l'on en croit le témoignage de Saint-Simon, le tsar Pierre le Grand fut très impressionné lors de son séjour en France en 1717 : « Le vendredi 17 mars, le tsar alla dès 6 heures du matin voir les plans-reliefs de toutes les places fortes du roi. Il examina fort longtemps tous ces plans, qu'il admira comme une merveille. » En 1721, le jeune Louis XV expliquait lui-même à Mehmed Efendi, l'ambassadeur du sultan ottoman, les détails des maquettes des forteresses de son royaume. « Voir ces plans, écrit-il dans son Journal, qu'il destine au sultan, c'est voir chacune des places qu'ils représentent, car on y a apporté tant de soin et d'exactitude que vous trouverez les rues, les maisons, les églises, tout en un mot dans la plus parfaite justesse. »

Il convient de préciser que la collection qui nous est parvenue n'a qu'un lointain rapport avec celle que connut Louis XIV : sur les 144 plans en relief dénombrés par Vauban en 1697, il n'en subsiste aujourd'hui qu'une vingtaine, qui appartiennent tous à la seconde génération, celle d'après 1686. Beaucoup furent détruits lors de leur transfert du Louvre aux Invalides, décidé par Louis XVI en 1776 : leur transport sur des chariots tirés par des boeufs - il fallut plus de 1 000 voyages -, sur une chaussée en très mauvais état, causa la démolition des plus anciens et nécessita pour les autres une vingtaine d'années de restauration. Et tous ont subi des restaurations et des réactualisations.

 

Il demeure que les « plans en relief des places fortes du Roy » sont d'extraordinaires machines à remonter le temps : la dernière décennie du XVIIe siècle pour une dizaine d'entre eux ; la première partie du XVIIIe siècle pour l'essentiel de la collection la guerre de Succession d'Autriche entraîna la fabrication, de 1740 à 1756, de nombreux reliefs, dont ceux des places rendues à l'ennemi, comme Maastricht, Namur, Audenarde, Mons ; le XIXe siècle, de la fin de la Révolution la reprise des plans-reliefs date de 1797 au Second Empire, pour les plus grands et les plus précis : il fallut près de dix ans pour construire la maquette de Grenoble, qui fut l'une des plus coûteuses à réaliser.

Ces deux siècles d'histoire des plans-reliefs, des années 1680 à l'aube de la IIIe République, nous offrent l'extraordinaire témoignage d'une France en miniature : en une soixantaine d'instantanés, nous pouvons mesurer et apprécier, sur une longue durée, les très lentes transformations des villes, de la cité médiévale corsetée dans ses remparts à la ville moderne et ouverte, et les mutations des campagnes, depuis le grand royaume paysan au temps de Louis XIV jusqu'à la révolution industrielle qui marqua l'époque de Napoléon III.

Appartenant au « secret du roi » au temps du Roi-Soleil, les plans-reliefs sont pour nous aujourd'hui tout à la fois de véritables objets d'art, par la précision et la beauté de leur réalisation, et l'irremplaçable archive d'un monde disparu.

Par Joël Cornette