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La grande soif d'Alexandrie

Dans une belle exposition sur Alexandrie et l'eau, Jean-Yves Empereur présente au Mans le produit de ses fouilles dans la mégapole antique.

Alexandrie et l'eau : une question, un hiatus, une préoccupation obsessionnels depuis la création de la ville par Alexandre le Grand en 331 av. J.-C. Car si la cité, devenue le plus grand port d'Égypte, est ouverte sur la mer Méditerranée - et a pour vocation, grâce à cela, de relier l'Égypte au monde grec -, elle manque d'eau potable. Le Nil est à 30 km de là, les sources d'eau douce sont rarissimes sur cette côte et le lac Mariout, qui borde la ville à l'opposé de la mer, est une réserve d'eau salée.

Pendant quelques décennies, les Alexandrins comptent sur la nappe phréatique, dans laquelle ils puisent grâce aux puits qu'ils ont creusés un peu partout. Puis Ptolémée Ier, roi d'Égypte à partir de 305 av. J.-C., fait creuser un canal qui permet de relier la ville au Nil. De nouveaux puits et canalisations souterraines, reliés à des citernes, assurent dès lors partout une distribution d'eau satisfaisante... Jusqu'à ce qu'un tsunami, le 21 juillet 365, inonde la cité et ses canalisations, qui se remplissent d'eau salée. Alors on reconstruit, et surtout, on s'assure de ne plus se laisser surprendre par les éléments en édifiant, cette fois, des citernes à étages, qui garantissent un stockage non seulement beaucoup plus important mais sur plusieurs niveaux, et donc plus sûr.

C'est cette aventure de plus de vingt siècles - les citernes reliées au Nil via le canal furent l'unique source d'eau douce d'Alexandrie jusqu'à la fin du XIXe siècle - que conte cette exposition, conçue par Jean-Yves Empereur, heureux de montrer au Mans, ville de son enfance, le produit des fouilles qu'il mène à Alexandrie depuis 1990, et Françoise Chaserant, directrice honoraire des musées du Mans.

La scénographie de l'exposition mène le visiteur à la ville en le faisant d'abord marcher sur une carte géante qui lui fait descendre le cours du Nil. Puis elle l'initie aux différents aspects de l'eau dans la mégapole antique : la crue nourricière du fleuve - personnifié par le dieu Hâpy, l'une des rares divinités égyptiennes à être ventrue -, la navigation et l'ouverture au monde, la vie quotidienne et le monde des morts. En effet, six chapitres du Livre des morts étaient consacrés à la soif des défunts, à qui l'on apportait régulièrement à boire dans la nécropole - que Jean-Yves Empereur a explorée et fait connaître de 1997 à 2000, avant qu'elle soit enfouie dans le béton, lors de la construction d'un pont.

Françoise Chaserant a apporté un soin particulier au choix des objets. On pourra ainsi contempler une momie de crocodile - animal sacré du dieu de l'inondation Sobek - du musée Dobrée de Nantes 664-332 av. J.-C., une gourde de celles que l'on échangeait au moment de la crue, autrement dit pour le « nouvel an », situé vers le 19 juillet à Alexandrie, et sur lesquelles on inscrivait des voeux musée archéologique de Rouen, VIe-VIIe siècle av. J.-C., une table d'offrande probablement utilisée lors des crues et ornée sur toute sa surface d'un labyrinthe qui symbolise les canaux creusés autour du fleuve Louvre, IIe-IIIe siècle ap. J.-C., un ostracon fragment de calcaire sur lequel a été dessiné un homme naviguant sur une barque de papyrus Louvre, v. 1295-1069 av. J.-C.... Des photos de la fin du XIXe siècle font revivre une Alexandrie moins ancienne, peu avant la fermeture des citernes. Citernes que l'on peut découvrir, en version miniature, grâce aux très belles maquettes réalisées par Michel Coqueret : des monuments de deux à trois étages reposant sur des arcades et colonnes ornées de chapiteaux - tous différents. Lorsque Jean-Yves Empereur a commencé ses fouilles à Alexandrie, les habitants interrogés ne connaissaient plus qu'une de ces citernes antiques - sur 700 recensées au XIXe. Depuis, son équipe en a retrouvé 140.

 

par Juliette Rigondet

 

"Du Nil à ALexandrie. Histoires d'eaux", jusqu'au 27 mai au musée de Tessé, 2 avenue de Paderborn, 72100 Le Mans.

Rens.: www.expo-nilalexandrie.fr

Par Juliette Rigondet Journaliste