Lévi-Strauss : ses "Mondes perdus" s'affichent à la Défense

La Gallery Defacto expose jusqu'au 2 juin les clichés de Claude Lévi-Strauss, pris lors de ses expéditions au Brésil dans les années 1930. Quand le regard de l'homme se pose sur son semblable...

 

Étrangement, c’est dans le quartier d’affaires, frénétique et bétonné de la Défense, que les Mondes perdus de Claude Lévi-Strauss ont élu domicile jusqu’au 2 juin, à La Gallery Defacto.
Clin d’œil à la fragilité des sociétés et civilisations, l’exposition présente 46 photographies – choisies parmi les 245 tirages conservés au Musée du Quai Branly - prises par le célèbre auteur de Tristes tropiques, au cours de ses premières expéditions chez les peuples indigènes du Brésil, entre 1935 et 1939. Les clichés de ces Mondes perdus, dont certains n’ont jamais été montrés au public, révèlent le travail de l’ethnologue, à l’époque balbutiant.
« Ma carrière s’est jouée un dimanche de l’automne 1934, à 9h00 du matin, sur un coup de téléphone ». Jeune professeur de philosophie depuis 1932, Claude Lévi-Strauss est contacté par Célestin Bouglé, directeur de l’École normale supérieure qui, connaissant son désir de faire de l’ethnographie, lui conseille de poser sa candidature comme professeur de sociologie à la toute jeune université de Sao Paulo. «  Les faubourgs sont remplis d’Indiens, vous leur consacrerez vos week-ends », se plait-il d’ajouter.
Au même titre que Fernand Braudel en histoire, Pierre Monbeig en géographie et Jean Maugüé en philosophie, Claude Lévi-Strauss rejoint Sao Paulo en 1935. La ville alors en pleine construction, pétrie de culture française, offre à Lévi-Strauss et à ses élèves les premières observations d’une société.

Au lieu de rentrer en France lors des vacances universitaires, Claude Lévi-Strauss reste au Brésil et « file chez les Indiens dans l’intérieur ». Ayant emporté avec lui l’œuvre du grand voyageur du XVIe siècle Jean de Léry, Voyage faict en la terre du Brésil, il part en expédition avec sa femme Dina et le chef du Service de Protection des Indiens pour « recueillir ce qui subsiste encore et disparaîtra bientôt ». Au Parana, Claude Lévi-Strauss rencontre les Indiens Guarani et Kaingang. Dans l’État du Mato Grosso à la frontière du Paraguay, il visite les villages des Caduveos, indigènes de la famille des Mbaya Guairucu, qu’il trouve « moins intactes qu’espéré » mais « plus secret ». Ces derniers, qui vivent comme des paysans pauvres, « conservent de leur passé de guerriers et de nobles une attitude assez hautaine », que l’on retrouve dans certains clichés de l’exposition. Une large part est dédiée à cette société organisée en castes qui a pratiqué longtemps l’infanticide et l’avortement, se reproduisant par adoption d’enfants volés au cours de raids guerriers.
Les photos des maisons caduveos, aux toits à double-pente sans murs - sorte de compromis entre les habitations des Blancs et les anciens auvents indigènes à toiture plate couverte de nattes – côtoient les portraits d’enfants tantôt rieurs, tantôt graves. Les visages sont peints de forme géométrique tracée par les vieilles femmes, symbole du passage de l’état animal à celui d’être.
Après huit jours de pirogue, l’expédition de Lévi-Strauss se poursuit dans le Mato Grosso, au village Kejara des Bororos "sauvages romantiques" "rougis à l’urucu depuis les orteils jusqu’à la pointe des cheveux". L’un des clichés des Mondes perdus montre ce village divisé en deux - un côté Cera, un côté Tugaré – en forme de cercle, dont la maison des hommes appelée « baitemannegeo », interdite aux femmes, en constitue le centre.

De cette rencontre, Lévi-Strauss tire quelques-uns de ses plus beaux portraits, tel celui de l’Indigène du clan Cibo en costume de cérémonie et coiffe de plumes.
En comparant les structures sociales des Caduveos et des Bororo, l’ethnologue dessine l’anthropologie sociale.
Après un bref retour à Paris, où les centaines d’objets et de photos rapportés sont exposés au musée de l’Homme, Claude Lévi-Strauss monte une seconde expédition en 1938. Le voilà alors parti à la découverte des Nambikwara, vivant de chasse et de cueillette, nus, possédant un sens aigu du jeu et de l’érotisme, ainsi que des Tupi-Kawahib d’Amazonie, jamais approchés auparavant, aujourd’hui disparus. Lévi-Strauss, qui a passé plus de trois ans au Brésil, revient en France en mars 1939. Il faut attendre 1955 pour que Tristes tropiques, le récit de cette expérience, voit le jour.
Dans la même lignée, l’exposition Mondes perdus a ceci d’intense et de riche qu’elle offre au visiteur le regard du père de l’ethnologie moderne naissant, qui s’avère être un photographe de grande qualité.
Épurée à l’extrême pour ne laisser place qu’à l’essentiel, elle donne à voir et à penser le travail de Lévi-Strauss dans son essence, à la fois en surface et en profondeur. Car la beauté simple qui se dégage des clichés dévoile dans un second temps l’entreprise ethnologique du grand penseur, et la nécessité pour le visiteur de décentrer son regard pour accéder à toutes les richesses - enfouies dans une altérité radicale - de ces sociétés indigènes.
Projeté au fond de la salle, le documentaire de Marcelo Fortaleza Flores, Claude Lévi-Strauss, Auprès de l’Amazonie, renforce le message de ce parcours initiatique : il faut se départir de son ethnocentrisme pour avoir accès à cet autre soi-même, à la manière de Lévi-Strauss lorsqu’il se séparait, sur le terrain, de son appareil photo derrière lequel, disait-il, « il ne voyait rien ».

 

Mondes perdus, jusqu'au 2 juin à La Gallery Defacto, 2 esplanade du Général de Gaulle, La Défense.

Pour en savoir plus :

"Tristes tropiques" de Claude Lévi-Strauss, par Yves Saint-Geours, L'Histoire n°347, novembre 2009, p. 96.

Lévi-Strauss : la rature structurale, par Emmanuelle Loyer, L'Histoire n°349, janvier 2010, p. 34.

Qu'est-ce qu'une civilisation ?, par Laurent Théis, L'Histoire n°316, janvier 2007, p. 41.

Par Camille Barbe
Commentaire (1)

Une superbe exposition

Superbe exposition. Nous avons eu le droit de voir en avant-première les murs tels qu'ils le sont pendant l'exposition et nous avons été fascinés par cette capacité de capture d'instants qu'a Levi-Strauss.