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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Samouraïs !

Ils apprenaient à vaincre la peur de la mort. Protégés par leurs armures, dont on peut voir des chefs-d'oeuvre au Quai Branly.

Un mythe antique japonais raconte qu'à l'aube des temps le dieu Izanagi plongea sa lance de corail dans l'océan et que, lorsqu'il l'en retira, il s'en écoula des gouttelettes qui formèrent des îles. Ainsi serait né l'archipel. Ce lien avec la mer, originel, essentiel, est manifeste jusque sur les motifs des armures de samouraïs, dont la collection de Gabriel Barbier-Müller, exceptionnellement montrée à Paris - la plupart de ses pièces sont conservées dans son musée de Dallas -, nous fait découvrir de magnifiques exemplaires. Des chefs-d'oeuvre à travers lesquels ce passionné devenu spécialiste des armures samouraï nous guide tout au long de 700 ans d'histoire : de 1185, époque où ces guerriers de haut rang fondent le shogunat régime militaire de Kamakura, à 1896, année où le port du sabre est interdit au Japon.

C'est à l'époque Heian 794-1185 qu'émerge la classe des samouraïs, lorsque le système de conscription militaire prend fin et que l'armée est remplacée par des troupes de guerriers sous le commandement de seigneurs provinciaux. C'est aussi à la fin de cette époque que s'établit le premier shogunat, mené par le clan Minamoto. Les armures, formées jusque-là de bandes de fer lacées ou rivées les unes aux autres, deviennent plus élégantes, leurs cuirasses composées de bandes de cuir et d'écailles de fer laquées sont tressées les unes aux autres et enveloppent totalement le tronc. Les combats sont, à cette époque, menés essentiellement par des archers à cheval.

Les choses changent au XVIe siècle : en 1543, des marins portugais débarquent au sud du pays ; ils sont armés de fusils à mèche... Les armuriers japonais introduisent dès lors dans la panoplie des samouraïs des cottes de mailles à l'européenne et créent des armures d'un seul tenant constituées de plaques de métal, afin de mieux résister à l'épreuve du feu - d'autant que les guerres civiles font rage et que les samouraïs ont adopté des fusils du même type que ceux des Européens.

Le shogunat de la dynastie Tokugawa 1603-1878, à l'époque d'Edo - devenue capitale - est une période d'unification et de paix relative pendant laquelle l'armure sert surtout d'apparat. Des protège-tibias en fer décorés de lions et de pivoines en bronze doré XVIIIe siècle, des vestes et pantalons d'armures en soie tissés de fils d'or XIXe siècle, des étriers et une selle en bois et argent incrustés de coquillages pilés vers 1750 illustrent ce moment florissant dans le domaine des arts.

Les casques, partie la plus décorée de l'armure, sont particulièrement ouvragés à l'époque d'Edo. C'est là, notamment, qu'ils épousent la forme de gros coquillages, de vagues vertigineuses, de poissons féroces même si l'animal évoque aussi, dans le bouddhisme zen importé de Chine au XIIe siècle, la liberté, le bonheur et la prospérité ou de crabes - les qualités de ce crustacé rejoindraient celles, comme le courage ou le sens de l'honneur, dont témoigne un bon samouraï.

Mais les créatures du folklore traditionnel et les démons bienfaiteurs sont également convoqués, à la fois pour la protection qu'on leur attribue et pour la force qu'ils sont censés transmettre à ceux qui adoptent leurs traits. Ainsi, le tengu, cet esprit de la forêt mi-homme mi-oiseau, maître d'escrime et défenseur des guerriers, orne certains couvre-chefs de ses yeux perçants et furieux et de son bec pointu. De même les oni, esprits vagabonds réputés invincibles, sortes d'ogres dont les cornes, les dents pointues et les cheveux en bataille généralement figurés par du crin ont également inspiré des casques dont on peut aisément croire qu'ils décuplaient les forces de ceux qui les portaient autant qu'ils devaient effrayer leurs adversaires.

Jusqu'au 29 janvier au musée du Quai-Branly, 37, quai Branly, 75007 Paris.

Par Juliette Rigondet