T4, un médecin sous le nazisme

Un documentaire de Catherine Bernstein sur l'extermination des handicapés en Allemagne nazie et sur la responsabilité médicale. Le 29 février à 22h25 sur France 3 et sur Internet jusqu’au lundi 7 mars 2016.

Qui connaît le programme T4 ? Une lettre et un chiffre qui semblent sortis tout droits d’un livre de science-fiction. T4 appartient pourtant bien au passé et s’inscrit dans l’histoire récente de l’Europe, celle des programmes d’extermination mis en place par l’Allemagne hitlérienne pour « régénérer » le genre humain. A ce titre, le documentaire de Catherine Bernstein est exemplaire sur trois points. D'abord, il nous plonge au cœur du projet national-socialiste : assurer la prospérité des individus les plus forts en se débarrassant des plus faibles par tous les moyens, à l’image de ce que la nature est censée faire elle-même. Ensuite, T4 est une leçon pour tous ceux qui contestent, à des degrés divers, la réalité de la Shoah. Avant la mise en place ordonnée et raisonnée de l’extermination des Juifs d’Europe, les planificateurs du génocide avaient fait des handicapés mentaux leurs premiers cobayes, testant dès 1940 différentes méthodes d’élimination physique qui devaient être reprises à une échelle industrielle dans les camps d’extermination. Enfin, T4 s’interroge sur la notion de déontologie médicale : au lieu de soigner leurs patients, certains médecins les tuèrent sous des prétextes variés, allant du goût pour la recherche médicale jusqu’à la soumission aux diktats politiques. Bien peu d’entre eux furent inquiétés une fois la guerre finie. La plupart de ces médecins continuèrent leur carrière en cabinet ou dans leurs chers laboratoires de recherche.

Catherine Bernstein s’intéresse ici au docteur Julius Hallervorden, neurologue et collecteur de près de 700 crânes prélevés sur des déficients mentaux, à commencer par les enfants de l’hôpital psychiatrique de Görden, situé à Brandenburg an der Havel et dirigé par le psychiatre et neurologue Hans Heinze. Au sein du prestigieux Kaiser-Wilhelm-Institut de Berlin, Hallervorden étudie les pathologies des malades mentaux dont l’extermination commence à partir du déclenchement de la guerre, après une première phase qui s’était « limitée » à leur stérilisation. La neuropathologie lui doit quelques découvertes, rappellent aujourd’hui les spécialistes. Mais comment comprendre la dérive intellectuelle et morale de cet homme et de ses confrères ? La réalisatrice, s’appuyant sur de nombreux documents filmés peu connus, « interroge » le docteur Hallervorden au fil des 52 minutes de cet implacable mais rigoureux réquisitoire.

Catherine Bernstein produit un document rare, signé de la main même d’Adolf Hitler, par lequel celui-ci donne ordre, à l’été 1940, de « mettre un terme aux souffrances » des malades mentaux. Par là-même, Hitler autorise certains médecins à désigner ceux qui vont mourir dans les hôpitaux psychiatriques de Grafeneck et de Brandenburg. Le docteur Victor Brack, responsable opérationnel de T4 et le chimiste Albert Widmann vont choisir le gazage par monoxyde de carbone administré par des médecins dans des salles dites d’inhalation afin de donner à leurs actes la « légitimité médicale » recommandée par Karl Brandt, le médecin personnel du Führer.

En conclusion, rappelons-nous, à la suite de la réalisatrice, ce mot d’un autre médecin, François Rabelais, qui avait tout dit en son temps : Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.

Par Bruno Calvès