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Bonne lecture.

Enquête sur les fusillés

Soldats exécutés pour « lâcheté » ou fuite devant l'ennemi... Les fusillés de la Première Guerre mondiale se comptent par centaines, dans tous les camps, et bien avant les grandes mutineries de 1917. Aujourd'hui, grâce au travail effectué dans les archives, on en sait plus sur les conditions de ces exécutions.

A Craonne, le 5 novembre 1998, à l'occasion de l'anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, le Premier ministre socialiste Lionel Jospin exprimait le souhait que les soldats « fusillés pour l'exemple » , « épuisés par des attaques condamnées à l'avance, glissant dans une boue trempée de sang, plongés dans un désespoir sans fond » , qui « refusèrent d'être des sacrifiés » , victimes « d'une discipline dont la rigueur n'avait d'égale que la dureté des combats » , « réintègrent aujourd'hui pleinement notre mémoire collective nationale » . Ces quelques mots ont suscité une polémique en France, prolongée à l'étranger, comme le ministre italien de la Défense ayant exprimé son accord complet avec Lionel Jospin, et pris des positions critiques vis-à-vis de la justice militaire et du commandement italien pendant la Grande Guerre.

Sans nier leur effet de rupture, il convient cependant de relativiser les propos du Premier ministre français. D'abord parce que le gouvernement n'a engagé aucune procédure concrète, contrairement aux souhaits de certaines familles de fusillés*. Ensuite parce que le discours de Craonne, resté très général, ne définit pas clairement les soldats dont il est question s'agit-il de tous les fusillés de la guerre ou seulement des mutins* fusillés de 1917 ?, ni ce que serait une « réintégration dans la mémoire nationale » . Enfin, il convient de rappeler que de nombreux fusillés, considérés comme victimes d'erreurs judiciaires ou de jugements indignes, ont déjà été réhabilités dans les années 1920 et 1930. On le voit, la polémique n'est pas neuve.

Par ailleurs, la charge de la droite contre Lionel Jospin a montré une méconnaissance du contexte des mutineries de 1917. Contrairement à ce qu'ont affirmé certains, les mutins de l'armée française ne trahissaient en rien leur patrie mais refusaient les conditions de la guerre qui leur étaient alors imposées. Comme l'exprime ce soldat du 129e régiment d'infanterie : « On voulait bien empêcher les Boches de passer, mais on ne voulait plus prendre l'offensive1. » Les critiques du discours de Craonne opposent en outre les mutins aux « bons soldats » : ce clivage est simplificateur et les combattants dans l'ensemble ne le reconnaissaient pas. Les mutins, comme bien des fusillés, étaient des soldats qui avaient combattu dans les pires conditions jusqu'au moment de leur révolte ou des incidents qui les mettaient en cause.

Plus généralement, comme l'a constaté Stéphane Audoin-Rouzeau, la polémique de l'hiver 1998 n'a guère permis de clarifier les enjeux2. Aujourd'hui encore, mutins et fusillés sont trop fréquemment confondus. Or les révoltes de soldats ne datent pas de 1917, même si elles atteignent cette année-là une ampleur inégalée. Surtout, il faut redire que les mutins représentent en France moins d'un dixième de l'ensemble des fusillés entre 1914 et 1918. C'est dire si l'étude des exécutions de la Grande Guerre ne peut se limiter à la répression des mutineries.

Toutes les armées en campagne disposaient d'une justice militaire et tous les conseils de guerre des pays belligérants prononcèrent des sentences de mort. L'évaluation du nombre de soldats fusillés n'est pas toujours simple ni assurée : autour de 600 dans l'armée française, de 330 pour les Anglais pour des délits spécifiquement militaires, de 750 pour les Italiens, 48, selon les chiffres officiels - sans doute un minimum -, pour l'armée allemande.

Il y eut de nombreuses exécutions dans l'armée russe, notamment à l'issue des mutineries de 19163. Seules les autorités australiennes refusèrent de passer leurs soldats par les armes. On voit donc que la peine de mort n'a pas joué le même rôle dans toutes les armées.

Dans l'ensemble, ce sont les désertions qui entraînent le plus grand nombre de sentences de mort appliquées 391 cas sur les 750 combattants italiens exécutés, 28 sur 48 en Allemagne selon les chiffres disponibles. Les soldats français sont principalement fusillés pour abandon de poste en présence de l'ennemi ce terme s'applique aussi aux soldats qui se mutilent volontairement pour échapper au front*, désertion, refus d'obéissance, outrages et voies de fait sur un supérieur parfois même le meurtre.

Il convient d'ajouter à ces chiffres les exécutions sans jugement, qui laissent peu de traces. Elles sont attestées pour l'ensemble des belligérants, sous une forme ou sous une autre. En certaines circonstances, elles sont couvertes, voire requises, par les règlements militaires et le commandement. Au moment de la retraite de 1914, Joffre écrit à ses subordonnés : « Vous autorise en attendant prendre toute mesure que vous jugerez nécessaires pour maintien ordre et discipline, je couvre entièrement ces mesures. » En 1918, le ministère prussien de la Guerre recommande aux officiers « dans les cas difficiles d'insubordination ou de lâcheté, etc., de faire usage de leurs armes » ; la répression y gagne en efficacité.

Dans l'armée française, ces exécutions sommaires atteignent un sommet dans le contexte de la retraite puis de la stabilisation des fronts en 1914. Le 7 septembre 1914, le général Boutegourd fait ainsi fusiller, sans même les interroger, sept soldats du 327e régiment qui se repliaient pendant la bataille de la Marne. Mais les exécutions sans jugement ne sont pas limitées à des situations d'urgence face à l'ennemi.

En 1914, des soldats russes sont exécutés sommairement pour les pillages et destructions qu'ils ont commis à Tarnobrzeg Pologne : ils étaient entrés dans les ruines d'une distillerie et s'étaient soûlés4.

Fusillés sur décision des conseils de guerre, fusillés sans jugement par un peloton d'exécution, exécutés par un officier... S'agit-il dans tous les cas de « fusillés pour l'exemple » ? L'expression est souvent utilisée de manière trop générale. Elle tend à faire croire que les exécutions n'avaient pas d'autres fondements que d'impressionner la troupe pour renforcer la discipline. Il est certes incontestable que, dans toutes les armées, la notion d'exemplarité guide la stratégie disciplinaire des officiers. Selon un commissaire rapporteur en 1914 : « En temps de guerre, dans l'application de la peine, il faut envisager le point de vue de l'exemplarité comme infiniment supérieur au point de vue du châtiment. Il s'agit moins de punir un coupable que d'empêcher par la sévérité de la répression la contagion du mal5. »

Ce principe conduit souvent à désigner arbitrairement des soldats pour passer en conseil de guerre, sans que leurs attitudes soient plus sujettes à inculpation que celles d'autres qu'on ne jugera pas. Parmi les inculpés, il peut conduire aussi à des condamnations à mort tout à fait arbitraires ; l'exécution n'est plus dès lors une simple affaire de justice. Un officier allemand affirme en 1917 : « Nous savons que nous faisons exécuter 10 % d'innocents mais nous devons être aussi sévères, autrement nous ne pourrions plus mener la guerre6. »

L'arbitraire de l'inculpation n'implique cependant pas que les soldats choisis n'aient pas été coupables au regard du code de justice militaire, comme en témoigne ce propos d'un juriste français, en 1931, à propos de mutins de 1917 : « La culpabilité de V. n'est pas contestable. Sans doute, il paraît peu conforme à l'équité que, dans un cas de mutinerie collective, telle que celle à laquelle V. a participé, quelques hommes seulement considérés comme les meneurs soient poursuivis et sévèrement condamnés en l'espèce, à la peine de mort, et exécutés, mais juridiquement le fait que tous les coupables n'ont pas été punis ne peut servir de base à une instance en révision7. »

On assiste à une nette évolution des pratiques des justices militaires tout au long de la guerre. Les premiers mois du conflit se sont révélés particulièrement difficiles pour les soldats français, et la justice des conseils de guerre s'est alors exercée avec sévérité, d'autant plus que le contrôle du pouvoir civil était lointain.

Selon l'étude précise conduite par le général Bach, deux tiers des fusillés le sont en 1914-1915. La stabilisation du front et le contrôle accru du pouvoir civil sur l'armée permettent de mieux encadrer l'action de la justice militaire. A partir de 1915, les mesures visant à offrir plus de garanties aux accusés se multiplient examen des dossiers de condamnés à mort par le président de la République, recours en révision..., notamment à l'initiative de parlementaires comme Paul Meunier, député du centre gauche de l'Aube et farouche critique des excès des tribunaux militaires.

La question de la répression se pose de manière aiguë lors des mutineries de 1917. La lassitude des combattants, la mauvaise gestion des permissions, le manque ou la médiocre qualité de la nourriture, ajoutés à l'inutilité d'opérations très meurtrières mais aussi à une politisation accrue, poussent à la rébellion. C'est le cas en France lors de l'offensive lancée par le général Nivelle sur le Chemin des Dames, dans l'Aisne, en avril 1917 : les assauts à découvert face à des Allemands bien installés sur les hauteurs font d'innombrables victimes, et, associés aux causes générales de mécontentement, ils provoquent une grande vague de mutinerie, qui touche, environ, les deux tiers des unités, soit environ 30 000 à 40 000 hommes.

Mais les autres belligérants ne sont pas épargnés : mutinerie de la base anglaise d'Étaples septembre 1917, mutineries italiennes des brigades Ravenne et Catanzaro mars et juillet 1917, mutineries des marines allemande et autrichienne, des troupes de minorités nationales en Autriche 1918, pour ne rappeler que les actions les plus notoires... Toutes ces protestations ont donné lieu à des condamnations et à des exécutions.

Le plus souvent, le commandement met en cause, pour expliquer les mutineries, l'activité de « meneurs » , l'action subversive de socialistes et de pacifistes. Les états-majors voient dans les problèmes d'indiscipline l'influence néfaste de l'arrière*.

La construction de la figure du « meneur », politisé ou non, permet au commandement de ne réprimer sévèrement que des individus sélectionnés, plus ou moins arbitrairement, on l'a vu. Encore en 1921, les « meneurs » sont exclus de l'amnistie article 18 votée par le Parlement français : « Amnistie pleine et entière est accordée aux militaires [...] condamnés pour des faits de mutineries antérieurs au 11 novembre 1920, à la condition qu'ils n'aient pas été retenus et condamnés comme embaucheurs, instigateurs, chefs de révolte ou de complot. » On perçoit bien ici la conception qu'avait alors l'état-major de la mutinerie comme action provoquée par des individus conscients en nombre limité. A l'époque même, cependant, certains, tel le général Lévi, s'indignèrent d'interprétations si simplistes : « Il faut aussi se débarrasser des formules : j'ai la longue habitude des grèves du Nord. Vraiment les meneurs, c'est trop commode ; il y a aussi les menés qui n'ont qu'à ne pas se laisser mener8. »

Au total, une trentaine de soldats pour 30 000 à 40 000 participants sont fusillés à la suite des mutineries de l'armée française. Seul le caporal britannique Jesse Short est passé par les armes 4 octobre 1917 après la répression de la mutinerie d'Étaples. Son lien présumé avec des « rouges » semble avoir pesé dans la décision de lui appliquer la peine capitale9. A l'issue des mutineries de la marine allemande à Wilhelmshaven, deux leaders, Max Reichpietsch et Albin Köbis, sont fusillés. Celle de la marine austro-hongroise à Cattaro Kotor conduit à quatre exécutions.

Choc psychologique

Chez les Austro-Hongrois et, dans une moindre mesure, dans l'armée allemande, les enjeux politico-militaires s'entremêlent avec la question des nationalités. Si le ciment impérial a tenu bon au début de la guerre, il n'en est plus de même dans ses derniers mois. Les mutineries et désobéissances de troupes composées des minorités de l'empire se multiplient, notamment à l'arrière, parmi les prisonniers de guerre revenus de Russie après la paix de Brest-Litovsk 3 mars 1918. Les armées impériales connaissent des désertions de masse. A Murau, en mai 1918, des troupes slovènes se rebellent, réclament du pain et le retour chez elles. Une fois la mutinerie matée, six soldats sont condamnés à mort par un conseil de guerre. L'un d'entre eux écrit : « Je meurs joyeux pour la cause nationale . [...] Je meurs dans l'honneur, ni en voleur ni en pillard, mais en Slovène, comme peut mourir le fils d'une mère slovène10. »

Chez les Alliés*, l'année 1918 voit un net déclin des exécutions. Du côté anglais, on peut l'expliquer par un double mouvement. D'une part, l'armée anglaise est alors composée de conscrits envers lesquels le commandement éprouve une responsabilité plus grande qu'envers les volontaires du début de la guerre.

D'autre part, les autorités militaires comprennent alors mieux les conséquences du shell-shock , ce choc psychologique provoqué par les conditions du combat, notamment les bombardements, et qui conduit les soldats à rester terrés, à fuir le champ de bataille ou à errer11. En France également, l'état mental des soldats inculpés fait l'objet de plus d'attention ; une circulaire d'octobre 1917 précise : « Il appartient au commissaire rapporteur d'ordonner un examen médical toutes les fois que des doutes peuvent s'élever sur la responsabilité de l'inculpé, à raison de ses antécédents héréditaires ou pathologiques [...] ou même de son état de dépression physique ou morale au moment de l'infraction12. »

Pour autant, la fin de la guerre est loin de signifier l'oubli des exécutions passées, enjeu de mémoire lourd de conséquences politiques. Pour bien en saisir la portée, il convient d'insister sur la dimension publique de ces drames : les peines de la justice militaire devaient souvent servir d'exemple. Ainsi, dans l'armée anglaise, le field punishment n° 1 « punition en campagne n° 1 », qui sanctionne des manquements à la discipline tels que l'endormissement lors de l'accomplissement d'une tâche, consiste à attacher un soldat, à la vue de tous, à une roue ou à un poteau13.

Défilé devant le cadavre

Dans les différentes armées, le nom du condamné et le motif de la condamnation sont lus devant les troupes assemblées. En Italie, le nom des déserteurs est inscrit sur les panneaux d'affichage municipal ainsi que devant leur maison, accompagné de propos souvent infamants. En outre, les soldats assistent à l'exécution et doivent ensuite défiler devant la victime. L'aumônier Paul Doncoeur rapporte cette scène dans ses souvenirs ; il se trouve en janvier 1915 auprès d'un soldat condamné à mort pour « voies de fait envers un supérieur » : « Quand nous fûmes arrivés dans le vallon, le régiment apparut, rangé sur trois côtés dans un champ, et, tout à coup, je sentis le malheureux s'effondrer . [...] Deux minutes plus tard, m'ayant une dernière fois embrassé, il tombait la figure dans l'herbe blanche de gelée, le dos déchiqueté et sanglant. Alors, selon le rite, le régiment défila devant le cadavre. Plusieurs compagnies, par erreur, présentèrent les armes14. »

Bien des soldats réprouvent la sévérité de la justice militaire mais ils ne s'y opposent que très rarement. Si de nombreux combattants ont décrit l'horreur éprouvée devant l'exécution de l'un d'entre eux, leurs sentiments n'en demeurent pas moins souvent ambigus, comme en témoigne cette lettre : « Je ne connais pas ses antécédents, mais il me semble qu'on aurait pu avoir un peu de pitié, car cet homme est père de quatre enfants. On a voulu faire un exemple et cela est tombé sur lui, c'est un malheur, mais d'un autre côté cela donnera à réfléchir à tous ceux qui ont l'habitude de tirer au flanc15. »

Dans Le Feu 1916, l'écrivain engagé volontaire Henri Barbusse met en scène une discussion, au sein de la troupe, sur l'exécution du « soldat du 204 » , qui, « pendant la relève [...], était resté en arrière, puis était rentré en douce » . Le sergent Suilhard commente : « On a voulu, sans doute, faire un exemple. » Un autre combattant dit encore : « C'était un bonhomme comme nous, ni plus, ni moins - un peu flemme, c'est tout. » Le propos illustre bien l'attitude des combattants puis anciens combattants* face à ces « morts pour l'exemple » : il s'agit de soldats comme les autres. Même voix chez ce combattant canadien qui écrit dans son carnet : « Il s'est battu avec nous, il a dormi avec nous, mangé avec nous. Il vient du Canada, là où la plupart d'entre nous ont leurs foyers16. »

Chez Barbusse, le chapitre sur le fusillé se termine par la reprise de parole du narrateur, qui note : « Sur le poteau, il y avait, gribouillées par les soldats, des inscriptions et des protestations. Une croix de guerre grossière, découpée en bois, y était clouée et portait : «A Cajard, mobilisé depuis août 1914, la France reconnaissante.» » Même s'il faut faire la part de l'invention romanesque, il semble bien que l'auteur transcrive ici un fait fréquemment attesté. Les combattants exprimaient leur désaccord avec la justice militaire, ou du moins une forme de solidarité avec la victime, en assurant à celle-ci une sépulture digne et un hommage posthume.

Exemple parmi d'autres, la tombe de Fernand Inclair - fusillé pour abandon de poste - devient un lieu de pèlerinage pour les combattants, qui y apportent des fleurs, comme le racontera plus tard son défenseur devant le conseil de guerre. Et, en 1917, un des premiers actes d'un comité de soldats de la division Kartsev, en Russie, est d'organiser un service funèbre pour les soldats de l'unité fusillés à la fin de l'année précédente.

Quant aux familles de fusillés, outre leur chagrin privé, elles subissent directement les conséquences du drame. Certaines se trouvent, par le regard des autres, exclues de la communauté villageoise ou de quartier. Mais elles le sont également de la communauté nationale : les compensations symboliques et pécuniaires réservées aux familles des « morts pour la France » ne les concernent pas. Les fusillés, anglais ou français, ne sont pas inscrits, dans la plupart des cas, sur les monuments aux morts.

Campagnes pour la réhabilitation

Ces épisodes douloureux laissent des traces profondes tant chez les anciens combattants que chez les familles des fusillés. D'où, dès l'immédiat après-guerre, dans tous les pays concernés, des débats et des remises en question parfois très âpres. En Angleterre, en 1919, c'est notamment à travers les réflexions sur le choc psychologique des soldats que les exécutions sont discutées. Plusieurs commissions sont chargées d'étudier le fonctionnement passé de la justice militaire. Au Canada, au début des années 1920, on s'interroge sur la disproportion du nombre de condamnés et exécutés chez les Canadiens français par rapport à celui des « Anglos »17. En Italie, la légalité des exécutions sommaires recensées dans l'armée est examinée par les juristes en 1919.

En France, les anciens combattants contestent ouvertement le bien-fondé de nombreuses condamnations et demandent, on l'a dit, la réhabilitation de certains de leurs camarades exécutés à tort selon eux. Une véritable campagne, menée par les anciens combattants, la Ligue des droits de l'homme et les partis de gauche, s'engage, avec un relatif succès. Dès 1921, les fusillés de Vingré - exécutés en 1914 pour abandon de poste alors qu'ils avaient battu en retraite face à une attaque soudaine et qu'un ordre de repli avait été donné - sont réhabilités, et la lutte continue jusqu'à la fin des années 1930.

Au-delà des cas particuliers, ce sont le rôle et la fonction de la justice militaire qui sont mis en cause. En France comme en Angleterre, elle est réformée afin d'offrir des garanties accrues aux accusés. En Allemagne, la Constitution de la république de Weimar, qui rompt avec l'ordre ancien, prévoit sa suppression : celle-ci ne s'accomplira pas sans de vives controverses, et les nazis rétabliront l'institution dès 1933.

La mémoire des fusillés s'efface peu à peu, recouverte, dans les années 1930, par la crainte d'une autre guerre. Pour autant, leur image perdure. La littérature et le cinéma la rappellent régulièrement. Les fusillés apparaissent dans un premier temps comme les héros de l'histoire Joseph Losey, Pour l'exemple , 1964, film, puis, de plus en plus, sous la forme d'une ombre pesant sur le destin d'autres personnages : père chez Roger Grenier Partita, 1991, roman, fiancé chez Sébastien Japrisot Un long dimanche de fiançailles , 1991, roman. Les mutins Köbis et Reichpietsch, célébrés par la gauche allemande dans l'entre-deux-guerres, demeurent après guerre en RDA des figures héroïques, commémorées par des timbres-poste, des noms de rues ou de bateaux. L'image des fusillés vit selon son temps propre, réactivée par des enjeux extérieurs, ceux de la création littéraire ou cinématographique, ceux du jeu politique. Les fusillés apparaissent tour à tour comme des héros, des victimes de la machine militaire ou de l'oppression judiciaire, objets de mépris, de culte, de pitié ou de repentance.

« Justice pour les mutins »

Les récents débats qui se sont tenus et se tiennent encore en Angleterre sur une éventuelle procédure juridique de réhabilitation, comme le discours de Lionel Jospin, témoignent d'un retour de la figure du « fusillé », qui reste chargée, voire saturée de sens. Elle prend une place croissante dans les mémoires locales, notamment des régions du front, en France comme en Belgique des « circuits » des fusillés se mettent en place. On la retrouve aujourd'hui dans des supports variés destinés à la jeunesse romans, exercices pédagogiques..., comme un souci de ne pas laisser s'effacer ces histoires terribles.

Les militants continuent eux aussi à rappeler les exécutions : en 2002 encore, la Libre Pensée écrit une lettre ouverte aux autorités de la République demandant « Justice pour les mutins ! » . C'est sans doute chez les Anglo-Saxons que l'activisme est le plus remarquable. Les fusillés canadiens viennent de faire l'objet de mesures de réhabilitation 2001 tandis que les Néo-Zélandais, eux, ont été pleinement réhabilités en 2000.

Par Nicolas Offenstadt