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Bonne lecture.

La conquête en six questions

En une dizaine d'années, Alexandre le Grand, ayant débarqué en Asie Mineure au printemps 334, parvient avec son armée jusqu'aux rives de l'Indus, avant de revenir à Babylone où il meurt en juin 323. Il a vaincu Darius, le roi des Perses, et hérité de son immense empire. Comment cette entreprise a-t-elle pu réussir ? Et quelles en sont les conséquences ?

1. D'où vient le projet de la conquête ?

On s'interroge depuis des siècles sur les motivations qui ont conduit le jeune Alexandre à l'assaut de l'empire perse et sur ses plans quand il prend la tête de l'armée au printemps 334.

Posées depuis des siècles, des questions essentielles restent aujourd'hui sans réponse, ou plutôt elles ont donné lieu à des réponses et des explications divergentes. Aussi curieux que cela puisse paraître en effet, aucun auteur ancien ne prend la peine d'expliquer quels étaient les plans d'Alexandre en prenant la tête de l'armée au printemps 334. Voulait-il conquérir tout l'empire ? N'a-t-il eu cette idée qu'au fur et à mesure qu'il était victorieux sur le terrain ? Pour y répondre, de manière nécessairement hypothétique, il convient de suivre Alexandre, d'interpréter ses décisions stratégiques et de tenter d'en induire les plans qui ont été les siens.

A la mort de Philippe II, la Macédoine est devenue la principale puissance de l'espace balkanique. Cette suprématie a été établie avec éclat en 338 av. J.-C., lorsque Philippe remporte sur les cités la bataille de Chéronée, puis institue la ligue de Corinthe, regroupant toutes les cités grecques sauf Sparte, et dont le but officiel est de mener la guerre contre les Perses afin de venger la destruction par Xerxès, en 480 av. J.-C., de l'Acropole d'Athènes. Lorsqu'Alexandre monte sur le trône, l'expédition est préparée : Philippe II a déjà fait passer un corps d'armée en Asie Mineure. Le nouveau roi a dû préalablement mettre à la raison ses opposants en Macédoine même, sur les marches du royaume Thrace et Illyrie, puis dans les cités grecques. Il fait un terrible exemple à Thèbes : la ville est rasée, les habitants sont tués ou déportés. Il renouvelle enfin le pacte de Corinthe et peut mener à bien son objectif : il prend la tête de l'armée et débarque en Asie Mineure au printemps 334.

BIEN INFORMÉ

L'empire perse n'était pas une terre inconnue pour un roi de Macédoine. Alexandre a eu comme précepteur Aristote, qui avait vécu en Asie Mineure. Outre l'Iliade, qui a été en quelque sorte son livre de chevet, il a certainement lu les Histoires d'Hérodote et L'Anabase de Xénophon. Par ailleurs, les rapports entre la Macédoine et la Perse étaient très fréquents et actifs. Au IVe siècle av. J.-C., on a plusieurs exemples d'aristocrates perses exilés pour des raisons politiques qui viennent s'établir à la cour de Macédoine.

Le plus fameux est Artabaze, ancien satrape de Phrygie hellespontique dans le nord-ouest de la Turquie actuelle, descendant d'Artaxerxès II, qui est venu vivre à Pella pendant près de dix ans avec sa femme et ses quinze enfants, son entourage et ses domestiques - au total, un groupe de peut-être cent ou deux cents personnes. Alexandre, qui était à l'époque enfant puis adolescent, a donc été mêlé à la vie d'une famille perse princière, et l'on peut supposer, sans grande crainte de se tromper, qu'il est ainsi devenu familier du fonctionnement de l'empire.

Les décisions prises en Asie Mineure supposent qu'Alexandre était bien informé. On sait qu'il a choisi de mener une stratégie politique d'alliance avec les populations locales. On date en général les premières décisions en ce sens de son séjour à Babylone à l'automne 331. Il n'en est rien. Peu de temps après son débarquement et après sa victoire au Granique, il arrive devant Sardes, capitale de la satrapie de Lydie et forteresse réputée imprenable. Le commandant de la citadelle est un Perse, Mithrénès ; il se rend à Alexandre après avoir passé un accord : il remet la citadelle et le Trésor au roi macédonien, mais, en échange, il obtient du roi la garantie qu'il conservera son rang. Sous cette expression, on doit entendre qu'il maintiendra ses richesses et ses propriétés, mais aussi qu'il jouira d'une position de prestige à la cour d'Alexandre. Lors du séjour d'Alexandre à Babylone, il sera d'ailleurs nommé à la tête de la satrapie de Cappadoce.

De même, lorsqu'il s'agit d'organiser le territoire de la Phrygie hellespontique, dont le satrape s'est suicidé après la défaite du Granique, Alexandre ne modifie rien aux institutions ; la capitale satrapique est prise en main par Parménion ; les populations doivent lui payer un tribut d'un montant identique « au tribut de Darius » ; un satrape macédonien est nommé - ce qui est d'autant moins surprenant que, dans les territoires thraces qu'il avait conquis, Philippe II avait déjà adopté le système perse de la satrapie.

Alexandre manifeste ici, quelques semaines après son arrivée, exactement le même esprit politique qu'il appliquera, plus tard, partout dans l'empire. Il ne peut pas encore le mener sur une grande échelle, car, à cette date dans leur immense majorité les représentants de la noblesse d'empire restent fidèles à Darius III.

2. Pourquoi gagnait-il toujours ?

L'histoire militaire de l'Antiquité est une discipline très lacunaire : nous ne connaissons pas toujours l'emplacement exact des sites où se sont déroulées les batailles et les récits des anciens sont très parcellaires.

Alexandre a vaincu une armée en pleine possession de ses moyens. D'une part, l'histoire militaire de l'Antiquité est une discipline très lacunaire et risquée, puisque nous ne connaissons pas les sites exacts où se sont déroulés les combats, qu'ils ont pu être considérablement modifiés, ou encore, comme ce fut le cas à Gaugamèles, aménagés par l'une des parties - en l'occurrence les Perses. D'autre part, les récits de bataille proposés par les auteurs anciens sont extraordinairement parcellaires : aucun ne décrit une bataille dans l'ensemble de son déroulement ; ils racontent des moments ; et puis il leur arrive d'être en totale contradiction les uns avec les autres. Par exemple, Arrien et Diodore divergent tellement sur le déroulement de la bataille du Granique qu'on dirait presque qu'ils parlent de deux batailles différentes.

Il est difficile de déterminer si l'armée d'Alexandre jouissait d'une supériorité technique. Après la bataille d'Issos, on sait que Darius a préparé son armée pendant deux ans ; il a augmenté la longueur des épées, pour pouvoir paraît-il affronter celles des Grecs ; certains disent que les javelots macédoniens, en bois de cornouiller, ont joué un rôle décisif. Est-ce que cela a pu suffire ? L'armée d'Alexandre, forgée par Philippe II, était, il est vrai, quasi professionnelle, c'est-à-dire toujours sous les armes ; elle avait sans doute une supériorité manoeuvrière sur l'adversaire.

Quant au nombre des combattants, c'est aussi une question quasiment insoluble. Car les chiffres que donnent les auteurs anciens sont invraisemblables, en particulier lorsqu'ils parlent des armées perses - par définition innombrables. En débarquant en Asie Mineure, Alexandre a sous ses ordres, selon Diodore, les effectifs suivants : 30 000 fantassins dont 12 000 Macédoniens et 4 500 cavaliers, auxquels il convient sans doute d'ajouter les soldats qui survivent de la première expédition lancée en Asie Mineure par Philippe II. Au Granique, l'armée perse était certainement inférieure en nombre. A Issos et à Gaugamèles, les chiffres devaient être sensiblement équivalents des deux côtés, compte tenu des renforts reçus par Alexandre entre-temps.

LE COUP D'OEIL DU STRATÈGE

Qu'en conclure ? Lorsque deux batailles rangées se terminent par une aussi écrasante victoire que la sienne, il faut peut-être accepter l'explication traditionnelle du coup d'oeil du stratège Alexandre, même si elle est impossible à prouver sauf par le résultat qu'elle postule. Il convient sans doute aussi de penser aux rapports très étroits qui le liaient avec une armée dont le coeur était ethniquement et culturellement homogène.

Prenons, encore une fois, l'exemple de Gaugamèles : Darius a choisi l'endroit - il attendait là Alexandre qui, pour des raisons de logistique et de ravitaillement de ses troupes, devait emprunter la route d'Arbèles pour aller à Babylone ; il a préparé le terrain, arasant les collines, plantant dans le sol des tiges de fer pour faire trébucher les chevaux, utilisant aussi cette arme terrible qu'étaient les chars munis de faux, qui faisaient des ravages dans les rangs des fantassins et causaient une véritable terreur aux Grecs. Pourtant, il a été battu.

Il faut donc bien introduire un facteur personnel lié à la supériorité tactique et stratégique d'Alexandre et de ses lieutenants.

Reste que si les victoires en rase campagne peuvent être porteuses de tels bouleversements historiques, c'est que nous ne sommes pas là dans le cadre d'un État-nation fondé sur la participation du plus grand nombre, et où la population et ses dirigeants sont susceptibles d'organiser une résistance populaire à l'envahisseur. Tout au contraire, après une défaite jugée par eux comme décisive, les représentants des élites locales traitent avec Alexandre afin de conserver leur statut de prestige et leur domination socio-économique.

3. Quelle était la puissance perse ?

Les progrès considérables des recherches récentes démentent complètement l'idée d'une décomposition de l'empire achéménide. On a beaucoup sous-estimé ses capacités de résistance.

Pour expliquer les victoires d'Alexandre, il convient d'écarter une explication traditionnelle au demeurant peu gratifiante pour le vainqueur, qui serait l'état de décomposition avancé de l'empire perse, postulé par des générations d'analystes et d'historiens, mais fondé essentiellement sur des sources gréco-romaines suspectes et sur des analogies inacceptables fondées sur le mythe de « l'État asiatico-despotique ».

Cette idée reçue mérite un réexamen en profondeur en fonction des progrès considérables obtenus par les recherches récentes sur l'histoire et le fonctionnement de l'Empire achéménide au IVe siècle av. J.-C. Il ne fait aucun doute que, suivant en cela la présentation majoritaire des sources grecques, on a gravement sous-estimé les capacités de résistance militaire et politique auxquelles Alexandre a dû se confronter.

En réalité, aucune victoire d'Alexandre n'a été immédiatement décisive. En 331 av. J.-C., plus de trois ans après le débarquement des Grecs, et après deux défaites en 334 et 333 av. J.-C., Darius III a levé la plus puissante armée qu'il ait jamais eue sous ses ordres. Il est maître du jeu, puisque c'est lui qui choisit le terrain de la bataille de Gaugamèles. Qu'il y ait été battu n'implique pas qu'il était en position de faiblesse structurelle.

Lors de la première bataille, celle du Granique, en 334 av. J.-C., l'armée achéménide est majoritairement constituée de contingents envoyés par les satrapies d'Asie Mineure et d'Anatolie, et son commandement en chef, le satrape de Daskyleion, reçoit directement ses ordres de Darius. A Issos, en 333 av. J.-C., et à Gaugamèles, en 331 av. J.-C., il s'agit en revanche d'une armée royale, c'est-à-dire de soldats venus de tout l'empire, et au sein de laquelle les contingents les plus importants sont d'origine iranienne.

UNITÉ ET STABILITÉ

Depuis deux siècles, c'est la même famille, celle des Achéménides, qui exerce le pouvoir en Perse. Il faut insister sur cette continuité dynastique, qui est un facteur d'unité et de stabilité politiques, et considérer avec beaucoup de réserves ce que disent les historiens grecs sur le fait que Darius n'aurait pas été un souverain légitime - suivant en cela une interprétation issue de l'entourage d'Alexandre. Il faut aussi souligner que l'aristocratie perse et les satrapes sont parfaitement loyaux : il n'y pas de débandade ou d'effondrement lorsqu' Alexandre débarque, mais, au contraire, une grande volonté de résister. En fait, il existe un véritable pacte dynastique entre le roi et son aristocratie, et c'est ce qui fait la force de l'institution.

On a dit et répété que les populations de l'empire avaient été saignées à blanc par le Roi des rois et que la domination achéménide leur était insupportable. Les études les plus récentes, notamment dans le domaine de l'archéologie régionale, montrent en réalité que la période achéménide a été une période de développement soutenu de la production et des échanges.

L'hostilité supposée des populations locales envers les Perses est en fait, encore une fois, très largement héritée de la propagande du camp macédonien, qui aime naturellement à présenter le conquérant comme un libérateur accueilli avec un immense sentiment de soulagement par les populations du Proche-Orient. La thèse est également construite à partir d'une lecture sans recul des sources gréco-romaines.

Au reste, Alexandre n'a fait que reprendre à son compte la politique des Grands Rois, qui avaient établi des relations de collaboration avec les élites locales de leur empire. La conquête perse n'a pas bouleversé l'organisation sociale locale : les sanctuaires sont préservés, les villes continuent à jouir d'une large autonomie, avec leurs magistrats et leurs assemblées, les peuples continuent à parler leur langue - parallèlement à l'emploi de ce qu'on pourrait appeler une langue officielle, l'araméen, utilisée dans les chancelleries.

Il ne s'agit pas de tracer un tableau idyllique de la situation des peuples au sein de l'Empire perse : il y a eu des révoltes l'Égypte est même redevenue indépendante entre 400 et 343 av. J.-C., puis s'est à nouveau révoltée vers 340-339 av. J.-C.. Mais globalement, si l'empire a duré si longtemps, c'est parce que, sur la longue durée, les élites locales ont accepté de jouer le jeu : elles en tiraient avantage. C'est un échange de bons procédés.

4. A-t-il voulu devenir un Grand Roi perse ?

On a beaucoup parlé de l'« orientalisation » d'Alexandre. Traitant comme un souverain perse avec les pouvoirs locaux, sacrifiant aux dieux indigènes, Alexandre reprit à son compte la politique de Darius.

Alexandre a su parfaitement négocier la transition entre le pouvoir de Darius et le sien propre. C'est certainement là l'aspect le plus remarquable de la carrière d'Alexandre : sa capacité à analyser la situation de l'empire qu'il conquiert et à créer les conditions de la transition vers sa propre domination. Arrivant en vainqueur en Carie, en Égypte ou en Babylonie, traitant comme un souverain avec les pouvoirs locaux, reprenant à son compte certains des attributs du Grand Roi, sacrifiant aux dieux indigènes, etc., Alexandre a repris la titulature compliquée des rois achéménides dans chaque région de leur empire : il est représenté en pharaon à Louqsor, et il porte à Babylone les titres de « roi de Babylone, roi des pays », et même - « roi du monde » dans une tablette astronomique babylonienne datée d'octobre 331 av. J.-C.

Le problème le plus décisif s'est posé en Perse, où se trouvaient les hauts lieux de ce pouvoir : Pasargades, où est inhumé Cyrus, Persépolis, et le site funéraire de Naqsh i-Rustam où sont situées les tombes des quatre premiers rois leurs successeurs ont été inhumés à Persépolis.

Alexandre entre à Persépolis au début de janvier 330 av. J.-C., puis s'empare des autres villes et citadelles dont Pasargades, avant de prendre une décision lourde de sens en mai 330 av. J.-C., celle de mettre le feu à certaines parties des palais royaux. Contrairement à une hypothèse qui voudrait qu'à cette date Alexandre pensait déjà avoir atteint ses objectifs territoriaux et politiques, le geste de 330 av. J.-C. manifeste d'abord qu'il n'a pas réussi à attirer à lui la collaboration de la population perse dans son ensemble. Il pouvait d'autant moins songer à arrêter la conquête qu'à cette date Darius III est toujours vivant et tente, à Ecbatane, de lever une nouvelle armée constituée des contingents des pays du plateau iranien et d'Asie centrale. La rapidité de la marche qui, en mai 330 av. J.-C., porte Alexandre et ses hommes vers la Médie et la Parthie-Hyrcanie montre clairement que le roi veut à tout prix empêcher une nouvelle concentration militaire perse ; il veut en même temps s'emparer de la personne de Darius III.

La position de celui-ci est considérablement fragilisée depuis la défaite de Gaugamèles, si bien que dans les premiers mois de 330 av. J.-C., un complot mené par Bessos, satrape de Bactriane, se noue contre lui : le dernier Grand Roi achéménide est assassiné en juillet 330 av. J.-C. Qu'il l'ait voulu ou non mais tout montre qu'il le projetait de toute façon, Alexandre doit poursuivre la conquête contre Bessos qui, au surplus, se proclame roi sous le nom d'Artaxerxès. Néanmoins, la mort de Darius est une aubaine pour Alexandre, qui tente ainsi de légitimer son pouvoir « achéménide » : ses thuriféraires le désignent comme le vengeur des intérêts achéménides.

On a beaucoup parlé de l'« orientalisation » d'Alexandre. On évoque souvent un choix politique qui l'a conduit à adopter les usages de la cour achéménide et les attributs idéologiques du souverain. On a évoqué à ce sujet la querelle de la proskynèse cf. page de droite. Les Grecs reprochent donc à Alexandre d'adopter des coutumes contraires à celles de son pays : on l'accuse de faire désormais sienne la « démesure » supposée être caractéristique des souverains achéménides et de s'écarter ainsi de l'idéal macédonien.

Après la mort de Darius, la majorité des aristocrates perses s'est ralliée à Alexandre et vit avec lui au milieu de sa cour. Le rapport de forces bascule en leur faveur, au détriment des Macédoniens. Alexandre se conforme donc à l'image qu'ils se font d'un souverain, à la fois pour ménager leur susceptibilité, pour accréditer l'idée d'une transition, et pour repousser celle d'une usurpation. Cela a provoqué une très grande opposition de la part des Macédoniens, comme on vient de le voir : ils se considéraient comme les « compagnons » du roi, ses « hétairoi », ce qui impliquait des rapports d'homme à homme qui n'étaient pas de l'ordre de la soumission. Dans la querelle de la proskynèse, Alexandre, pragmatique, finira d'ailleurs par céder à ses Macédoniens et abandonnera l'obligation qu'il avait tenté un moment de leur imposer.

Ces événements se produisent pendant les trois années les plus difficiles du règne, celles qu'il passe dans l'Afghanistan actuel, où il doit affronter une véritable guerre de partisans, avec de petits groupes armés qui refusent la bataille rangée, et où il subit de très lourdes pertes. C'est dans ces années-là que se produit le premier mariage d'Alexandre avec une Iranienne, Roxane, fille d'un très haut dignitaire de Bactriane.

Il poursuivra cette politique, sur une plus grande échelle, en février 325 av. J.-C., lors de ce qu'on appelle les mariages de Suse : lui-même épouse alors l'une des filles de Darius, ainsi que deux autres femmes, et donne de même des femmes perses ou iraniennes à quatre-vingts de ses compagnons ; ainsi, Séleucos, futur fondateur de la dynastie des Séleucides, épouse l'une des filles de Spitaménès, grand personnage de Sogdiane. Et l'on sait qu'à Suse les mariages ont été célébrés selon le rite perse. Mais ce sont toujours, notons-le, des Macédoniens qui épousent des Iraniennes, et pas l'inverse. Ce qui fait que les enfants à naître seront Macédoniens.

L'opposition des Macédoniens persiste mais, en 325-323 av. J.-C., Alexandre est au faîte de sa gloire et de sa puissance, et il impose ses décisions sans accepter de compromis. Les oppositions sont surtout virulentes dans un autre domaine : l'intégration des Iraniens dans une armée mixte ; après ses campagnes en Asie centrale, Alexandre a en effet ordonné de lever 30 000 jeunes soldats iraniens, de les éduquer et de les armer à la macédonienne ; ceux que les Grecs appellent les « épigones » arrivent à Suse en 325 av. J.-C. Alexandre prend alors la décision de les intégrer à son armée et de licencier une partie de ses vieilles troupes macédoniennes. C'est alors qu'à lieu ce qu'on appelle la sédition d'Opis : les Macédoniens se révoltent contre cette décision ; ils veulent rentrer en Macédoine mais rester avec leur roi.

Alexandre est demeuré préoccupé par la situation qu'il laissait en Grèce. Antipater y a accompli trois tâches essentielles. Il a fourni à Alexandre des renforts en hommes ; il a veillé sur les frontières nord et ouest du royaume ; il a maintenu l'ordre en Grèce, notamment lors de la révolte de Sparte, en 331 av. J.-C. Il paraît en revanche assez probable que, dans l'esprit du conquérant, la Macédoine n'était pas appelée à être le centre du nouvel empire. C'est même, semble-t-il, l'une des raisons du mécontentement profond des soldats qui, peu avant 323 av. J.-C., auraient reproché à leur chef de vouloir s'établir à demeure à Babylone.

5. Pourquoi a-t-il voulu poursuivre jusqu'à l'Indus ?

En conduisant ses armées jusqu'au bord extrême-oriental de l'empire, la vallée de l'Indus, Alexandre a-t-il été saisi par la démesure ?

Après la soumission de la Sogdiane, Alexandre continue d'arpenter l'Empire achéménide, et se rend sur son bord extrême-oriental, la vallée de l'Indus. On sait, par les tablettes de Persépolis, qu'il y avait des rapports officiels de souveraineté entre Persépolis et cette région de l'Inde : il y avait, à Gaugamèles, des régiments venus de l'Inde, et des éléphants. Toutefois, à côté des satrapies, des royautés locales subsistent, qui ont passé des accords avec les Perses, et qui leur paient un tribut.

Les auteurs anciens affirment que le but ultime d'Alexandre était d'atteindre ce qu'ils appellent l'« océan extérieur » - qu'entendent-ils par là ? - et qu'arrivé sur la rive gauche de l'Indus il aurait été contraint de rebrousser chemin par une révolte de ses troupes, qui n'auraient pas voulu poursuivre l'expédition. Mais Alexandre voulait-il vraiment descendre la vallée du Gange ? Cela paraît peu probable. On peut penser qu'il voulait d'abord réaffirmer la souveraineté achéménide, ce qu'il a fait en élevant des autels sur la rive de l'Indus, ce qui semble indiquer qu'il avait atteint les limites de son empire. On n'aura évidemment jamais de certitude sur ce point.

En fait, concernant cet épisode, deux images d'Alexandre s'opposent chez les historiens : pour certains, c'était un souverain ambitieux, mais surtout extrêmement rationnel et politique, et qui n'aurait certainement pas pris le risque de s'enfoncer avec son armée dans un pays totalement inconnu ; pour d'autres, héritiers en ceci des auteurs anciens, Alexandre aurait été possédé par le « pothos » - un mot intraduisible -, une sorte de désir irrépressible de ce qui est absent. La première interprétation paraît plus en accord avec ce que l'on sait d'Alexandre.

C'est une campagne très difficile : les populations refusent de se soumettre, elles sont massacrées pour l'exemple. Dans le delta de l'Indus, l'armée se sépare en deux : Alexandre rentre par voie de terre, Néarque par la mer. Mais dès le départ des troupes, le satrape laissé en place par Alexandre est massacré. Et en 305 av. J.-C., moins de vingt ans après sa mort, l'un de ses successeurs, Séleucos, conclura un traité avec le roi indien, renonçant même à la rive droite de l'Indus, ce qu'on appelle « l'Inde blanche ». La conquête de la vallée de l'Indus a donc été très éphémère.

Au retour de l'Inde, Alexandre a remonté la côte du golfe Persique du côté perse. Il comprend, au cours de cette expédition, tout l'intérêt qu'il y a à contrôler les liaisons entre la Babylonie et le delta de l'Indus. Son ambition est donc désormais de se rendre maître de la rive arabe du golfe. Il ordonne la construction d'une flotte de bateaux dans les ports phéniciens, et leur transport sur l'Euphrate, d'où ils descendront jusqu'à Babylone. Il lève une nouvelle armée. Il envoie des flottilles de reconnaissance chargées d'inventorier les îles, les côtes, les points d'eau, les ressources des territoires qu'il faudra conquérir. C'est ainsi que les Grecs débarquent, par exemple, dans l'actuelle île de Bahreïn.

On a pu écrire qu'Alexandre avait prévu de contourner la péninsule Arabique, puis de remonter la mer Rouge, pour enfin atteindre Carthage, puis l'Espagne et Rome, et revenir en Grèce. Mais Alexandre n'était pas un explorateur ; la circumnavigation de l'Arabie posait d'insurmontables problèmes liés aux vents, à la mousson, que les marins macédoniens ne maîtrisaient pas. Il faut donc en revenir à ce que dit Arrien, qui écrit qu'Alexandre voulait faire de cette côte arabe « une nouvelle Phénicie », c'est-à-dire un lieu d'échanges et de commerce, essentiellement entre l'Inde et la Babylonie.

C'est au cours de ces préparatifs qu'il tombe malade, alors que l'expédition allait s'ébranler. Il est pris de fièvre, bientôt incapable de se lever. Et il meurt, nous l'avons vu, le 10 juin 323 av. J.-C. On a beaucoup dit qu'il aurait été empoisonné par un fils d'Antipater - Antipater étant un vieux compagnon de Philippe, auquel Alexandre avait laissé la garde de la Grèce lorsqu'il était parti en Asie Mineure. C'est invérifiable, évidemment. Mais il est infiniment plus probable qu'il est mort - à 33 ans - de la malaria, dans cette saison de la fin du printemps, dans une région de marécages, dans l'Irak actuel.

S'ouvre immédiatement une période qui mène de manière accélérée au démembrement de son empire - et par conséquent à celui de l'Empire achéménide. La question étant : qui doit succéder à Alexandre ? Roxane est enceinte, mais tous ne sont pas prêts à reconnaître un enfant né d'une Iranienne. Reste le demi-frère d'Alexandre, Philippe Arrhidée, qui n'est pas tout à fait normal - sans doute épileptique. Il y a donc deux rois : le jeune demi-frère d'Alexandre, sous le nom de Philippe III, et le nouveau-né, sous le nom d'Alexandre IV. Bien entendu, aucun des deux n'est capable de régner, et ils seront assassinés assez rapidement.

D'où des conflits d'ambition virulents entre ceux que l'on appelle les « diadoques », c'est-à-dire les successeurs d'Alexandre. En 306 av. J.-C., Antigone le Borgne, vieux compagnon de Philippe II, prend le titre de roi ; il est aussitôt imité par tous ses rivaux, et dans les années qui suivent se constituent ce qu'on appelle les monarchies hellénistiques : Ptolémée règne en Égypte, Séleucos en Babylonie, Cassandre en Macédoine, Lysimaque en Thrace ; puis d'autres royaumes, encore plus réduits, ne vont cesser de se multiplier. Par conséquent, si l'on fait le bilan de plus de deux siècles d'histoire du Proche-Orient, on voit que la région est revenue à la situation de division qui était la sienne avant les conquêtes de Cyrus et de Cambyse. De ce point de vue, Alexandre a été le dernier des Achéménides...

6. Quel est le bilan des conquêtes ?

Alexandre est le fondateur d'un empire multiethnique et multiculturel fort semblable à celui de Darius, où s'implantent peu à peu des foyers de culture et de peuplement grecs.

Proposer un bilan des conquêtes relève de la gageure, puisque le roi disparaît très jeune, au moment même où il se prépare à appareiller pour les côtes arabes du golfe Persique, et qu'il médite des plans sur le détail desquels nous ne sommes informés que par un « document » appelé « les derniers plans d'Alexandre » dont l'authenticité est douteuse.

On lui a longtemps attribué une réalisation majeure : ouvrir un grand commerce maritime entre l'Inde et la Méditerranée. La thèse est aujourd'hui fortement remise en question, car elle a été construite à partir d'interprétations très contestables de passages d'auteurs grecs. Par ailleurs, la rupture postulée doit elle aussi être réexaminée, car des échanges commerciaux de ce type existaient déjà dans le golfe Persique sous la domination achéménide et, plus tôt encore, à l'époque néo-babylonienne. Quant à la fondation d'Alexandrie, elle n'a pas encore donné de résultats probants : en 323, la ville future reste un chantier ; ce n'est vraiment qu'à l'époque lagide, et surtout au IIIe siècle avant notre ère, que le commerce d'Alexandrie aura la diversité et le volume qu'on lui connaît par la documentation papyrologique.

Le premier résultat de la conquête, en tout cas le plus visible et le plus évident, est qu'après son tour des frontières achéménides l'empire que dirige Alexandre est fort semblable à celui de Darius, du moins sur le plan géopolitique. Il est clair également qu'au retour de l'Inde, date à laquelle il multiplie les gestes à destination de l'aristocratie perse restauration du tombeau de Cyrus, mariages de Suse..., il n'est pas le souverain d'un empire macédonien, c'est-à-dire d'un empire qui serait centré à Pella et où les postes de pouvoir seraient tenus exclusivement par des Gréco-Macédoniens. Comme ses prédécesseurs achéménides, il est à la tête d'un empire multi-ethnique et multiculturel, où chaque peuple conserve ses moeurs, ses règlements, ses cultes et ses sanctuaires. Il ne fait aucun doute non plus qu'Alexandre a repris à son compte nombre de règlements administratifs achéménides.

Pour autant, les pays du Moyen-Orient sont aussi en train de changer. Des colonies et des garnisons ont été implantées dans les pays du plateau iranien et d'Asie centrale ; certains se développeront, d'autres seront créés par les successeurs d'Alexandre, qui deviendront des foyers de peuplement et de culture grecs. Par ailleurs, si les administrations locales sont restées en place aux niveaux hiérarchiques inférieurs, les grands postes civils et militaires de l'empire sont tenus par des Grecs et des Macédoniens. Le grec devient la langue de l'administration royale, et, après 323, la langue des diverses chancelleries royales. Une telle situation ne signifie pas que l'usage des langues locales disparaisse, ni que l'araméen ou que le babylonien ne soient plus utilisés. L'ensemble de la documentation aujourd'hui connue, de l'Égypte à l'Asie centrale, témoigne au contraire de la vitalité continue des langues et des cultures locales.

LE MYTHE DU HÉROS CIVILISATEUR

A la fin des années 1960, on pouvait encore lire des études qui, toutes ou presque, affirmaient avec une belle assurance que la conquête d'Alexandre avait modifié de fond en comble les moeurs, et les pratiques sociales et économiques au Proche-Orient, mais aucune d'entre elles ne prenait la peine de consacrer un exposé nourri sur la situation du Proche-Orient à la veille de la conquête. Les progrès souhaitables de l'historiographie d'Alexandre ont été longtemps bridés par une adhésion majoritaire à l'idéologie antique du grand homme et du héros européen civilisateur. Le postulat simplificateur et mutilant d'une telle présentation est qu'il est inutile de s'appesantir sur l'histoire des peuples conquis ou colonisés peuples « sans histoire ».

Or comment comprendre Alexandre si l'on ne connaît rien ou presque à Darius III et son empire ? Un tel constat doit dicter la démarche : faire l'histoire d'Alexandre suppose aussi d'étudier l'histoire achéménide. Il faut le dire avec force : quiconque aujourd'hui veut travailler sur Alexandre - c'est-à-dire sur « Alexandre-période historique » - doit préalablement se consacrer non seulement à l'étude du royaume macédonien, mais aussi à celle des structures achéménides elles-mêmes replacées dans la longue durée du Ier millénaire av. J.-C.. Si l'histoire d'Alexandre est dans une phase de profonds changements, c'est en raison de la focalisation nouvelle portée sur l'histoire de l'Empire achéménide, et des peuples et pays qui le composent et qui vont composer l'empire d'Alexandre.

Par Pierre Briant