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Bonne lecture.

Les « coups tordus » de la CIA

Depuis sa création, en 1947, la CIA n'a cessé d'intervenir de manière occulte dans la politique étrangère des États-Unis. Au point que certains s'interrogent sur le rôle de ce service de renseignements confronté aujourd'hui au terrorisme dans un système démocratique.

Les Américains, comme le reste du monde, n'en finissent plus de s'interroger sur la légitimité de leur service de renseignements. Le procès de la CIA n'est pas nouveau. Il commence en 1973. La commission d'enquête sur l'affaire du Watergate tient alors séance devant les caméras de la télévision. Elle entend d'innombrables témoignages. L'un des plus importants, celui de John Dean, qui fut le conseiller du président Nixon, révèle que la CIA a aidé « les plombiers » en leur fournissant du matériel et que la Maison-Blanche a vainement demandé à la CIA d'endosser la responsabilité du « cambriolage » . Au sein de l'Agence, on s'inquiète. William Colby, qui est l'adjoint du directeur et lui succède peu après, fait rédiger un rapport, secret bien entendu, qui évoque « les activités susceptibles de créer des remous »  : un compte rendu de 693 pages que les initiés baptisent « Les bijoux de la famille ». De quoi préparer un nettoyage intérieur qui sauvera la CIA du discrédit. Hélas ! le rapport est diffusé, bribe par bribe1.

La CIA n'en sort pas grandie. Trois chefs d'accusation pèsent sur elle. L'Agence a contribué à pervertir la société américaine. Elle a violé les libertés fondamentales des Américains et poursuivi illégalement le quadrillage de la vie politique. Rien de cela n'est autorisé par la loi qui a créé en 1947 la Central Intelligence Agency. En conséquence, la CIA s'est transformée en un État dans l'État. Elle fait ce qu'elle veut, se place au-dessus de la loi et participe à la destruction de la Constitution. Les exemples ne manquent pas. En une vingtaine d'années, la CIA a photocopié 2 700 000 enveloppes pour dresser la liste des Américains qui échangent du courrier avec l'Union soviétique. Au moins 200 000 lettres ont été lues.

Ce n'est pas tout. A cinq reprises, de 1959 à 1972, la CIA a mis des journalistes sur tables d'écoute ou les a fait suivre pour découvrir leurs sources d'information. Sans oublier l'écoute téléphonique de beaucoup d'autres citoyens, la pose de micros clandestins, douze perquisitions et l'examen des déclarations de revenus. C'est aussi la CIA qui a mis sur pied un groupe spécial qui, d'octobre 1967 à mars 1972, a mené l'opération Chaos. Aux plus beaux jours de l'opération, 52 personnes étaient employées à plein temps. Il s'agissait d'amasser des renseignements sur les Américains qui militaient contre la guerre du Vietnam et de découvrir éventuellement leurs liens avec des puissances étrangères. Les mouvements d'étudiants, les organisations féministes, la presse underground ont été infiltrés. La CIA n'a rien découvert de subversif, semble-t-il, mais elle a recueilli des informations détaillées sur 7 200 personnes et établi un fichier informatisé de 300 000 noms. L'illégalité ne lui fait plus peur. Partout présente, omnipotente, dangereuse pour la survie d'un régime démocratique, la CIA est coupable.

Cette première accusation est grave. La deuxième ne l'est pas moins. Elle porte sur les activités de l'Agence à l'étranger, notamment sur « les sales coups » auxquels les agents spéciaux se sont livrés ou ont tenté de se livrer. La CIA a essayé d'assassiner des leaders politiques. On apprend ainsi que, de 1960 à 1965, huit complots* ont été mis sur pied pour tuer Fidel Castro. Avec des moyens variés, y compris le poison* à l'intérieur d'un stylo, dans un cigare ou dans une pilule. Elle a aussi fait fabriquer un maillot de bain qui aurait provoqué une contamination du corps, une sorte de tunique de Nessus qui devait terrasser le leader cubain.

De plus, la CIA n'agit pas toujours seule. Elle a fait appel à des gangsters, des « parrains » de la Mafia comme Sam Giancana que l'on retrouve assassiné quelques jours avant qu'il ne dépose devant la commission Church2. Pourtant, Castro a survécu, ce qui laisse des doutes sur l'efficacité des méthodes de la CIA. Patrice Lumumba, lui aussi, a fait l'objet d'une vaine tentative d'assassinat. Mais il est mort victime de la guerre civile qui a déchiré l'ancien Congo. Et Trujillo, le dictateur dominicain abattu le 30 mai 1961 ? Et Ngo Dinh Diem, le président de la République du Vietnam du Sud assassiné avec son frère le 2 novembre 1963 ? Et le général chilien René Schneider, tué le 22 octobre 1970 ? La CIA, au courant de ce qui se tramait, a sans doute fourni les armes nécessaires, mais a laissé faire beaucoup plus qu'elle n'a fait elle-même. Les présidents des États-Unis étaient-ils informés ? Sur ce point, les sénateurs répondent avec prudence. Eisenhower a sans doute donné l'ordre d'assassiner Lumumba. Il avait appris que Trujillo serait bientôt abattu. Kennedy ne l'ignorait pas non plus. Pour Diem, aucune réponse certaine ne peut être donnée. Reste le cas de Castro : Robert Kennedy, attorney général et supérieur hiérarchique de Hoover, le directeur du FBI, connaissait les projets de la CIA. Comment n'aurait-il pas informé son frère, le président ?

Ce que les Américains découvrent avec horreur, c'est que par ces tentatives d'assassinats et ce flot d'argent leur pays mène en secret sa politique étrangère et ne recule pas devant l'application des méthodes du terrorisme. Avec ou sans la bénédiction de la Maison-Blanche, la CIA est devenue le principal instrument des États-Unis à l'étranger. Mais parce qu'elle agit dans la clandestinité, elle n'a de comptes à rendre ni au Congrès ni à l'opinion. En un mot, c'est la démocratie elle-même qui court les pires dangers. Conséquence inévitable : la CIA sert avant tout, sinon uniquement, les intérêts de la présidence, mais comme le président ne peut pas maîtriser le fonctionnement d'un service de renseignements aux pouvoirs tentaculaires, il ne conduit plus la politique étrangère du pays et se laisse conduire par la CIA, quand ce n'est pas par une fraction de la CIA.

A côté des deux autres, le troisième chef d'accusation paraît anodin. Pourtant, il frappe les imaginations. C'est que la CIA s'adonne aux gadgets électroniques et aux expériences chimiques, dont la redoutable efficacité suscite l'angoisse. Elle a mis au point un poison mortel avec une toxine extraite des crustacés et une substance tirée du venin de cobra. A la fin de 1969, le président Nixon ordonne la destruction des stocks afin de respecter les traités internationaux sur l'interdiction des armes biologiques et chimiques. La CIA n'obéit pas alors qu'il y a là de quoi tuer de 10 000 à 15 000 personnes.

Du coup, avec son expérience des sales besognes, la CIA est devenue un centre d'instruction. Elle enseigne aux polices locales le maniement des armes les plus sophistiquées et leur en vend. Elle initie des polices étrangères3 aux techniques du renseignement, aux subtilités de la protection rapprochée. Elle peut déchiffrer les informations que lui transmettent les satellites-espions, embarquer sur des bateaux et sur des avions l'arsenal le plus perfectionné.

Quelques Américains s'empressent de conclure qu'il faut la supprimer. Ce sont les mêmes qui voudraient la disparition des forces armées, la paix éternelle et la réconciliation entre tous les hommes. Ils rêvent d'un retour à l'innocence, au temps béni où la CIA n'existait pas, à l'isolationnisme.

C'est l'attaque de la flotte américaine par les Japonais, à Pearl Harbor le 7 décembre 1941, qui précipite le mouvement. L'offensive japonaise prouvait qu'une grande puissance comme les États-Unis ne saurait se priver d'un service d'analyse, que ce n'était pas un luxe un peu pervers, réservé aux seuls Européens. Une première initiative en ce sens est prise durant la guerre, avec la création, en juin 1942, par le général William J. Donovan, de l'Office of Strategic Services OSS, placé sous le contrôle du Comité des chefs d'état-major. Ce service de renseignements fonctionne, non sans un certain amateurisme doublé d'un esprit d'aventure, jusqu'en septembre 1945.

La CIA est créée deux ans plus tard, alors que l'Europe se divise et que la guerre froide bat son plein. Le 26 juillet 1947, le président Truman signe la loi sur la sécurité nationale. Elle réorganise le système de défense et crée un nouveau département ministériel : le département de la Défense qui coiffe les départements de la Marine, de l'Armée et de l'Aviation. Enfin, elle instaure une Agence centrale de renseignements CIA avec mission de « coordonner et d'évaluer les renseignements relatifs à la sécurité nationale » . Son chef, le directeur central du renseignement DCI, est nommé par le président avec l'approbation du Sénat. Il peut être un militaire ou un civil.

Le texte de la loi cherche à rassurer. La CIA n'aura « aucun pouvoir de police, d'assignation ou de maintien de l'ordre, ni aucune fonction de sécurité interne » . Du renseignement à l'étranger, oui ; du contre-espionnage aux États-Unis, non. La CIA aidera le président à prendre des décisions capitales. Elle donnera une arme de plus au gouvernement fédéral. Jusqu'alors, la Maison-Blanche s'appuyait sur le Département d'État, c'est-à-dire sur la diplomatie, et sur les départements des forces armées, c'est-à-dire sur l'emploi de troupes comme les marines. La CIA permettra de mieux comprendre une situation internationale passablement complexe, de prévoir à court terme et à long terme, d'agir discrètement et efficacement. La loi de 1947 souligne que les États-Unis sont devenus une superpuissance et acceptent leurs responsabilités mondiales.

La CIA s'organise. Quatre directions sont créées. L'une recueille l'information, la traite et l'analyse sous la forme de rapports, dont le nombre annuel est variable. Une autre se préoccupe des problèmes scientifiques et techniques : la gestion des satellites-espions, l'informatisation des renseignements, la mise au point des U2 et des SR71, deux avions chargés de missions d'espionnage. Une troisième direction gère l'administration et les services : la carrière des personnels, les achats et les ventes au marché noir de devises, la fourniture d'équipements spéciaux. Enfin, la plus importante des directions se charge des opérations, entendons par là des opérations clandestines : espionnage, contre-espionnage, action à l'intérieur du territoire américain, le tout divisé, comme le Département d'État, en aires géographiques. Cette dernière direction ne cesse d'étendre ses compétences. Bref, au total 15 000 employés environ qui travaillent au quartier général de l'Agence, installé depuis 1961 à Langley, en Virginie. Et peut-être 100 000 correspondants dans le monde entier.

L'histoire de la CIA correspond à celle de la politique étrangère des États-Unis. Les Américains s'accordent-ils sur le rôle international de leur pays et font-ils confiance à leur président ? La CIA suscite peu de critiques. S'ils se divisent, la CIA ne manque pas d'être exposée aux accusations, voire aux calomnies. Premier exemple : l'époque de la guerre froide jusqu'à la fin des années 1950. Le principal théâtre d'opérations, c'est alors l'Europe occidentale, tout particulièrement l'Italie et la France que les États-Unis estiment menacées par la subversion communiste. Pas question, bien sûr, d'intervenir à découvert. La CIA distribue de l'argent à des partis et à des syndicats qui lui paraissent défendre le monde libre. Le 19 décembre 1947, le National Security Council donne mission à l'Agence d'empêcher une victoire communiste aux élections législatives que l'Italie a prévues pour le printemps de 1948. Illégal, s'écrie le conseiller juridique de l'Agence. Le directeur écarte l'objection. Du blé, des dizaines de milliers de lettres que des Italo-Américains adressent au « vieux pays », des discours, de l'argent, encore de l'argent, des armes, une aide technique, des affiches, des brochures, des articles recourant au vrai et au faux, tout est bon pour gagner la bataille. La CIA a dépensé une dizaine de millions de dollars. Et l'Italie vote bien. Scénario comparable en France : la CIA aide financièrement les fondateurs de Force ouvrière, à la demande de Léon Blum. La CFTC reçoit également une part de la manne.

Bien que ces activités ne bénéficient pas, à l'époque, d'une intense publicité, elles sont connues par un grand nombre d'initiés. Aucun ne proteste en public. Mieux encore, la CIA est accusée de ne pas en faire assez. Un article du New York Times , paru le 2 août 1950, souligne les échecs de l'Agence. Elle n'a pas prévu, écrit le journaliste, la défaite des nationalistes chinois, pas compris les événements de Palestine, pas vu venir « le coup » de Prague ni la défection de Tito. En 1953, le sénateur Joseph McCarthy se demande si la CIA n'a pas été infiltrée par des communistes, ce qui expliquerait ses résultats, plutôt médiocres. Nouvelle accusation en 1956, lancée cette fois par des émigrés hongrois qui reprochent à la CIA de n'avoir pas aidé les révoltés de Budapest. A l'Agence de démontrer son efficacité ! Ce qu'elle fait entre autres en Iran, où le Premier ministre, le docteur Mossadegh, nationalise l'industrie pétrolière en 1953. Il faut, estime-t-on à Washington, rétablir le chah et chasser Mossadegh. L'homme de la CIA à Téhéran s'appelle Kermit Roosevelt, un petit-fils du président Theodore Roosevelt. Avec lui, quatre Américains et une demi-douzaine d'Iraniens qui organisent des manifestations populaires. Coût de l'opération : 900 000 dollars4. Les membres du Toudeh, le parti communiste iranien, sont mis à mal. Mossadegh s'enfuit et le chah triomphe.

La guerre du Vietnam inaugure une deuxième période. L'Agence est présente en Indochine depuis le début des années 1950. Dix ans plus tard, elle organise au Laos la résistance anticommuniste, mène des opérations clandestines contre le Vietnam du Nord et conseille les Vietnamiens du Sud. Lorsque la guerre s'étend, la CIA occupe une place à part dans la conduite de la « guerre populaire ». Le programme Phoenix vise, par exemple, à assassiner les leaders communistes. Il y aurait eu de 20 000 à 40 000 victimes. Des équipes dites d'action populaire se lancent dans des opérations de contre-terrorisme. La CIA s'efforce aussi de contrôler la police, l'armée, le gouvernement du Vietnam du Sud. Mais elle n'est pas seule à assumer de lourdes responsabilités. La lutte contre le Vietcong et les armées du Vietnam du Nord, c'est l'affaire des forces militaires des États-Unis. Les décisions politiques sont prises par le président des États-Unis ou ses représentants. La CIA fait partie d'un tout. Bien plus, il lui arrive souvent de montrer moins d'optimisme que les chefs militaires sur l'issue du conflit. N'empêche qu'elle subit les effets de l'impopularité de la guerre.

Ce n'est pas son rôle au Vietnam qui fait l'objet des critiques, mais les abus qu'elle a commis en luttant contre les opposants américains à la guerre. Dès 1966, une revue contestataire, Ramparts , dresse un réquisitoire sévère. Deux ans auparavant, David Wise et Thomas Ross ont publié Le Gouvernement secret des USA , qui réunit un ensemble d'accusations contre les activités clandestines de la CIA.

Le thème laisse indifférente l'opinion, qui continue d'accepter la politique vietnamienne du président Johnson. L'année 1968 marque une rupture dans le consensus. Le reflux commence. A partir de 1972, les révélations que suscite l'affaire du Watergate déclenchent un raz de marée. L'institution présidentielle est discréditée et, à sa suite, les organismes qui en dépendent, comme le FBI, la NSA National Security Agency et la CIA. Tout ce qui se rattache à la guerre du Vietnam provoque l'hostilité et l'Agence se retrouve en première ligne. Les commissions d'enquête font des recommandations : davantage de contrôle sur la CIA pour qu'elle n'agisse plus suivant son bon plaisir, davantage de transparence pour que le Congrès connaisse le montant et l'emploi de son budget. Du naufrage de 1973-1976, une nouvelle CIA doit surgir : une CIA en liberté surveillée. Comme l'exécutif, comme la politique étrangère du pays.

Au Sénat comme à la Chambre des représentants, une commission spéciale contrôle désormais les activités des services de renseignements. L'Agence ne peut plus comploter l'assassinat à l'étranger de leaders politiques, bien qu'elle ait le devoir de lutter avec vigueur contre le terrorisme international. Elle ne peut toujours pas mener d'opérations aux États-Unis, sauf s'il s'agit de recueillir des informations sur des agents étrangers. La CIA reste, malgré tout, chargée d'exécuter les tâches qui répugnent au Département d'État ou de la Défense, en un mot les sales besognes.

Et pourtant, un timide rétablissement est amorcé. Le président Jimmy Carter y a contribué au lendemain de l'invasion soviétique de l'Afghanistan. Son successeur, Ronald Reagan, relâche les rênes qui bridaient la CIA. Pour l'année fiscale 1983, le budget de l'Agence augmente de 25 %. Le recrutement reprend, notamment auprès des étudiants des grandes universités. La victoire de Solidarnosc en Pologne, en 1980, lui vaut un regain de prestige. Il n'empêche que l'on retient surtout les insuccès, les bavures et les erreurs. Le coup d'État contre Salvador Allende au Chili, en 1973, et l'accession au pouvoir du général Pinochet, la CIA les a encouragés et financés. La révolution islamique de 1979 en Iran, elle ne l'a pas vue venir. Les diplomates américains pris en otages à Téhéran pendant quatre cent quarante-quatre jours, les ventes d'armes, secrètes et illégales, aux Iraniens pour financer, non moins secrètement et illégalement, les contras du Nicaragua... autant de scandales révélés par la presse, qui provoquent l'indignation, jettent le discrédit sur la CIA, soulignent à gros traits son inefficacité et surtout ses violations de la loi. Enfin, les services de renseignements n'ont pas annoncé avec clarté l'affaiblissement de l'Union soviétique, et moins encore son implosion.

Changement de décor dans la dernière décennie du XXe siècle. L'ennemi de la guerre froide a disparu. Le voilà remplacé par le terrorisme, difficile à localiser, encore plus difficile à combattre. La CIA doit s'adapter au combat asymétrique, pénétrer des groupuscules, analyser des situations particulièrement embrouillées. Or, son budget est en baisse, parce que les responsables politiques croient alors qu'ils peuvent compter sur « les dividendes de la paix ». Ses effectifs sont insuffisants, à telle enseigne qu'en 1995 elle ne recrute que 25 permanents. Ses capacités ne sont pas à la hauteur de ses missions, puisqu'en 2002 elle manque d'agents arabophones.

Rien de surprenant, dans ces conditions, si elle trébuche de nouveau. Elle subit critiques et accusations. En 1998, elle n'a pas compris que l'Inde et le Pakistan procéderaient à des essais nucléaires. Son évaluation des périls extérieurs est insuffisante. Il y a plus grave encore. Elle n'a pas pu éviter ni sans doute prévoir les attentats du 11 septembre 2001. A-t-elle vraiment cru que Saddam Hussein disposait d'armes de destruction massives en Irak ou bien a-t-elle fait semblant de le croire pour satisfaire les exigences de la Maison-Blanche ? N'a-t-elle pas sous-estimé l'influence de Ben Laden sur le monde musulman, sa capacité à échapper aux Américains, alors que, dans les années 1980, au temps de la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan, elle a financé, formé et soutenu les talibans ? N'a-t-elle pas pris la détestable habitude de livrer aux tortionnaires des pays amis les terroristes qu'elle entendait faire parler par n'importe quels moyens ?

En dépit d'un implacable réquisitoire, il faut, toutefois, raison garder. La CIA demeure l'un des meilleurs services de renseignements, même si elle n'est pas toute-puissante, si elle subit des échecs retentissants et commet de graves erreurs. On l'accable souvent, il est vrai. C'est que, compte tenu de sa réputation, on attend beaucoup de ses activités. Elle a rendu et continue de rendre d'inestimables services aux États-Unis. Son défaut majeur ? L'Agence a toujours privilégié l'innovation technologique. Les informations qu'elle a recueillies par les radars, les satellites, les avions, les instruments électroniques font d'elle un acteur primordial des relations internationales. Ses résultats sont moins brillants avec les espions en chair et en os. Elle a sans doute négligé le travail sur le terrain, au profit des technologies les plus sophistiquées.

Mais le bilan d'un demi-siècle d'histoire soulève deux questions. Un régime démocratique peut-il s'accommoder d'un service de renseignements qui analyse, imagine des plans d'action et exécute des missions souvent inavouables, en tout cas inavouées ? Une démocratie a besoin de savoir, de prévoir et d'agir contre ses ennemis. Sinon, elle ne saurait survivre. Somme toute, la CIA a fait et continue de faire ce que le président des États-Unis lui demande de faire, sous le contrôle, plus ou moins attentif, du Congrès. Quoi qu'il en soit, elle reste indispensable. Les Américains ont fini par le comprendre.

Faut-il alors lui attribuer la responsabilité majeure dans les drames qui ont frappé la nation ? Ce serait profondément injuste. Elle fait partie de la communauté du renseignement. D'autres agences, comme la NSA, d'autres services comme le FBI, le Département d'État ou le département de la Défense tiennent un rôle important non seulement dans la recherche du renseignement, mais aussi dans la guerre contre le terrorisme. Les uns et les autres ont insuffisamment collaboré, comme si chacun d'eux devait garder pour lui les informations qu'il avait recueillies. En ce sens, la CIA ne porte pas à elle seule le poids du 11 Septembre. C'est pour assurer une meilleure coordination qu'en 2004 le président des États-Unis a nommé un directeur du renseignement qui coordonne les activités de tous les services, y compris celles de la CIA.

Ce qui revient à dire que le procès continu de la CIA n'a pas été inutile. Il a suscité la réflexion, indispensable dans une démocratie, et, par ses conséquences, renforcé la défense des États-Unis.

Par André Kaspi Professeur émérite à la Sorbonne