Collection - Spécial - Atlas - Coédition

Cette section vous permet de retrouver toutes les Collections de L'Histoire depuis 1998, Spécial Histoire, l'Atlas des Amériques et la coédition avec Paris Match : 1945 La chute du Reich.

Note au lecteur

"L'Histoire a décidé de mettre à votre disposition, sur son site internet, tout le contenu de ses archives du n°1 (mai 1978) au numéro 238 (décembre 1999). La rédaction demande votre indulgence pour les coquilles et autres erreurs dues à une numérisation qu'il nous faudra un peu de temps pour corriger complètement. Ce contenu est offert à nos fidèles abonnés identifiés.

Bonne lecture.

La prise du pouvoir par l'âyatollâh Khomeyni

En février 1979, la révolution triomphe en Iran. L'ayatollah Khomeyni rentre à Téhéran après quatorze ans d'exil et impose au pays la constitution d'une République islamique. Voici le récit des quelques semaines pendant lesquelles le régime du shah s'est effondré.

Le 31 décembre 1977, le président Jimmy Carter se rend à Téhéran, allié stratégique, pour consolider l'amitié irano-américaine, ébranlée par son élection et ses discours insistants sur les droits de l'homme. Une révolution semble alors si improbable que la télévision iranienne montre les deux chefs d'État levant leur coupe de champagne à la nouvelle année, au grand scandale des musulmans et des nationalistes puisque le nouvel an iranien n'est pas le 1er janvier mais le 21 mars.

Un an plus tard, le 16 janvier 1979, le shah* quitte l'Iran à jamais et, le 1er février 1979, l'ayatollah* Ruhollah Khomeyni rentre, triomphant, d'exil. Le 4 novembre 1979, les diplomates américains en poste à Téhéran sont pris en otages. Comment en est-on arrivé là en si peu de temps ?

Le régime du shah avait de nombreux points faibles. Après s'être présenté comme le restaurateur de l'unité de l'Iran, le défenseur du petit peuple et le champion du progrès, le shah n'est plus, à la fin de son règne, qu'un dictateur impopulaire et corrompu. Mohammad Reza Shah a imposé, à partir de 1962, des réformes qui ont modernisé l'économie, mais accéléré l'exode rural et déstabilisé la société. A l'opposition des nationalistes libéraux, qui n'ont pas accepté l'éviction de Mossadegh, s'ajoute celle d'une fraction du clergé, dirigée par l'ayatollah Khomeyni, qui suscite une immense révolte écrasée dans le sang, en juin 1963.

Le shah, élevé par Richard Nixon au rang de « gendarme du golfe Persique » apparaît de plus en plus inféodé aux États-Unis. En 1964, l'Iran accorde le statut d'extraterritorialité juridique au personnel militaire américain basé en Iran - 50 000 personnes, familles comprises, à la veille de la révolution. En 1971, le shah s'empare militairement des trois îlots stratégiques du détroit d'Ormuz laissés vacants par la fin de l'occupation britannique, provoquant ainsi la colère des nationalistes arabes jusqu'en Égypte. A la même époque, il aide le sultan d'Oman à mater une rébellion communiste dans le Dhofar, et envoie un escadron symbolique combattre aux côtés des Américains au Vietnam.

La rente pétrolière*, qui rend l'État indifférent à la situation économique des plus démunis, ne traduit pas la situation réelle de l'Iran, frappé, après le boom pétrolier de 1973, par la récession. L'inflation, le chômage, l'incohérence de l'urbanisme contribuent à l'impopularité du shah et de ses agents. Le pouvoir absolu de celui-ci ne cesse de croître ; en 1975, il abolit le bipartisme et fonde le parti du Renouveau Rastakhiz, qui transforme l'Iran en un État totalitaire, avec une police politique omniprésente la Savak*, l'organisation pour la surveillance et la sécurité du territoire.

Depuis son exil irakien, à partir de 1964, Khomeyni tente de définir théologiquement son refus d'une monarchie parlementaire qui désislamise la société iranienne. Mohammad Reza shah lui fournit des arguments. En 1971, il organise des fêtes grandioses à Persépolis, pour le 2 500e anniversaire de la monarchie iranienne. En insistant sur les symboles culturels et religieux de la Perse préislamique et en écartant des célébrations toute participation populaire, il permet à Khomeyni de dénoncer la dilapidation des biens de la nation. En 1975, la référence à l'hégire1 est supprimée du calendrier iranien au profit d'un comput partant de l'empereur achéménide Cyrus le Grand.

De plus, le gouvernement s'est usé en ne renouvelant pas ses élites. Amir Abbas Hoveyda, Premier ministre de 1965 à 1977, a habitué les Iraniens à ce que toutes les décisions soient prises par le shah. Les élections parlementaires, manipulées, n'intéressent personne ; l'opposition a quasiment disparu. La toute-puissante police politique, la Savak, dépend directement du shah. Ses rapports, destinés à lui plaire, rendent l'information qui lui parvient irréelle et inefficace.

Tout repose sur le shah, et le shah est malade. En 1974, à la suite d'un malaise, deux médecins français diagnostiquent une leucémie lymphatique. Aussi, bien que le secret de sa maladie soit rigoureusement gardé, le shah cherche-t-il à envisager sa succession. Aucune solution satisfaisante n'a été trouvée en attendant la majorité du princeReza.

On comprend mieux à quel point la victoire de Jimmy Carter, en novembre 1976, a ébranlé le shah. Compte tenu de la stabilité qu'offrait l'Iran, peuplé, développé et riche, à la frontière de l'Union soviétique, les Américains s'étaient accommodés de ce régime musclé. Sur l'échiquier politique américain, le shah soutenait les républicains, moins moralisateurs. Dès l'élection du démocrate Jimmy Carter, saluée comme une victoire par les défenseurs des droits de l'homme, les infléchissements se font sentir : les délégations de la Croix-Rouge peuvent visiter les prisons, ce qui signifie la fin des tortures ; la censure est adoucie. Plusieurs leaders libéraux publient des « lettres ouvertes » demandant un changement radical de méthode. Les écrits du militant progressiste Ali Shariati sont exposés dans les vitrines des libraires2. La parole appartient désormais à la nation.

LA FIN DU RÉGIME

En novembre 1977, le shah, en voyage à Washington, se fait chahuter par une immense manifestation d'opposants, venus par cars entiers de toute l'Amérique du Nord protester contre la dictature. Le shah, l'impératrice Farah et le président Jimmy Carter pleurent sous les gaz lacrymogènes lancés par la police. Ces images, diffusées sur les écrans iraniens, révèlent un roi vulnérable.

Fin décembre, Jimmy Carter vient lui-même à Téhéran porter le premier toast de l'année 1978 à son ami le shah. Provisoirement consolidé par ce soutien inattendu, ce dernier fait publier, le 7 janvier 1978, dans l' Ettelaat , un grand journal du soir, un article infamant contre l'ayatollah Khomeyni qu'on accuse d'être d'origine indienne, soudoyé par les Britanniques, et réactionnaire. Dès le lendemain, une manifestation d'oulémas* lui répond, à Qom ; elle est réprimée dans le sang. Mais des soulèvements, parrainés par le clergé, se poursuivent dans tout le pays.

En 1978, les forces de l'opposition, on l'a dit, sont faibles, aucun leader n'est d'ailleurs vraiment connu. On sait qu'à l'étranger séjournent des communistes, réputés inféodés à Moscou, ceux du parti Toudeh « la masse » dont les sympathisants sont des intellectuels. Dans les milieux tiers-mondistes, maoïstes, trotskistes, on rencontre de brillants écrivains et universitaires. Côté islamique, les Moudjahidin* du peuple, groupe musulman d'extrême gauche qui existe depuis les années 1960, ne sont qu'une poignée. Les opposants les plus populaires appartiennent à la mouvance nationaliste libérale, dans laquelle on retrouve d'anciens collaborateurs de Mossadegh, tels Mehdi Bazargan, pour la tendance religieuse, ou Chapour Bakhtiar, pour la tendance laïque, sociale-démocrate.

A partir de janvier 1978, ce sont les clercs qui prennent la tête des mouvements contestataires. Le pouvoir est démuni devant ces nouvelles formes de subversion. Dans ces défilés religieux, qui constituent une forme d'expression populaire traditionnelle, on conspue le tyran inique le calife omeyyade Yazid, mort en 683, coupable d'opprimer les compagnons de l'imam Hussein, dont le martyre a eu lieu en 680 et on célèbre l'héroïsme de l'imam* qui témoigna jusqu'à la mort de son amour de la justice. La protestation symbolique sublime les humiliations du temps présent. Face à ces mobilisations de masse, l'État iranien, qui n'a pas connu de manifestation depuis 1963, manque de balles en caoutchouc et de canons à eau pour maintenir l'ordre...

A l'été 1978, la mobilisation se renforce encore. En août, pendant le mois de ramadan, des rassemblements et des défilés se déroulent chaque soir, après la rupture du jeûne et le prêche. Les revendications ne se démarquent pas de celles des nationalistes libéraux : élections libres, indépendance, application stricte de la Constitution de 1906-1907 où les oulémas ont un droit de veto sur les décisions du Parlement et libération des prisonniers politiques. On ne s'attaque ni au régime monarchique ni à la domination américaine, mais on demande l'abdication du shah. La BBC en persan, très écoutée en l'absence d'information crédible sur les ondes iraniennes, dramatise le mouvement.

Le 3 septembre 1978, à la fin du ramadan, la tension monte avec une grande prière en plein air, suivie d'une immense manifestation, qui traverse Téhéran du nord au sud-ouest. Des photos de Mossadegh, de Shariati et de l'ayatollah Shariatmadari, un chef religieux modéré, sont brandies, mais on entend de plus en plus souvent le nom de Khomeyni. Hormis quelques clercs, personne ne connaît au juste ses idées politiques, si ce n'est qu'il demande le départ du shah et l'application des lois islamiques. Le retour de l'exilé sera désormais le leitmotiv de toutes les manifestations. Le pouvoir ne peut plus feindre l'indifférence. Le 27 août 1978, Jamshid Amuzegar, Premier ministre nommé un an auparavant, a laissé la place à Jafar Sharif-Emami, un franc-maçon qui veut moraliser l'espace public, contrôler les finances impériales et promet le retour à une vie démocratique. Mais il est déjà trop tard : le cycle manifestation-répression est enclenché.

Des bavures ternissent la pseudo-libéralisation politique : l'incendie du cinéma Rex, à Abadan, fait plusieurs centaines de morts, le 19 août. La loi martiale est proclamée dans plusieurs villes de province puis à Téhéran, le 8 septembre, jour où les opposants appellent à nouveau à manifester. L'affrontement est inévitable : en ce vendredi noir, on compte des centaines de morts ! Ce drame, dans la capitale, galvanisa l'opposition et déstabilisa le shah lui-même, puisqu'il disait vouloir éviter les grandes effusions de sang.

Grèves et fermetures de bazars se généralisent ; en octobre, elles gagnent l'administration, la presse et le secteur pétrolier. Cela provoque des pénuries qui gênent la population : essence, naphte kérosène domestique utilisé pour le chauffage et la cuisine, bouteilles de gaz, etc. Mais aussi des mouvements de solidarité : les mosquées deviennent des lieux d'entraide et de distribution.

LE RETOUR DE L'IMAM

L'ayatollah Khomeyni, que le régime de Saddam somme de cesser tout contact avec la presse, cherche à gagner le Koweït, d'où il est refoulé. Son arrivée à Paris, le 6 octobre 1978, donne une résonance internationale à la direction religieuse du mouvement. Elle est amplifiée par les médias et les intellectuels occidentaux, qui croient découvrir dans l'homme au turban de Neauphle-le-Château un nouveau Gandhi : à la recherche d'une alternative au capitalisme libéral, ils s'enflamment pour Khomeyni et son mouvement. « J'ai eu alors le sentiment de comprendre que les événements récents ne signifiaient pas le recul des groupes retardataires devant une modernisation trop brutale ; mais le rejet, par toute une culture et tout un peuple, d'une modernisation qui est en elle-même un archaïsme » , écrit Michel Foucault le 1er octobre 19783.

Les messages de Khomeyni sont diffusés dans le monde entier, habilement traduits dans des termes proches de ceux des droits de l'homme par quelques militants, comme Ebrahim Yazdi, futur ministre des Affaires étrangères, et Abol-Hasan Bani-Sadr, futur président de la République. Ils parviennent aussi aux Iraniens par la BBC, le téléphone, les cassettes envoyées ou rapportées de Paris. Chaque nuit, pour narguer les autorités militaires qui imposent le couvre-feu, les Téhéranais crient sur leur terrasse : Allâh akbar « Dieu est le plus grand », lâ elâh ella Llâh « Il n'y a d'autre dieu qu'Allah ». Dans les quartiers populaires, les affrontements avec les forces de l'ordre sont fréquents.

Le 5 novembre, la plupart des prisonniers politiques sont libérés pour apaiser les libéraux, notamment deux ayatollahs populaires favorables à Khomeyni : Montazeri et Taleqani. La foule, peut-être victime d'une manipulation destinée à faire peur aux classes moyennes et à servir de prétexte à une intervention de l'armée, envahit les rues, brûle et saccage les cinémas, les débits de boisson et les banques. Le soir même, le shah déclare à la télévision : « J'ai entendu le message de votre révolution. » Il nomme à la tête du gouvernement le général Azhari, qui manque de charisme, de détermination et de santé. Mais les manifestations continuent : au moins un million de personnes, les 10 et 11 décembre. Le changement de régime est devenu inéluctable. L'enjeu majeur est l'armée, dont on redoute que, le shah absent, elle tente un coup d'État.

Pour l'éviter, le 6 janvier 1979, le souverain, probablement conseillé par Washington, nomme Premier ministre un libéral laïc, ancien collaborateur de Mossadegh, qui a connu les prisons du régime : Chapour Bakhtiar. Bien que chargé des réformes de structures, avec des mesures spectaculaires comme la dissolution de la police politique, Bakhtiar n'a aucun pouvoir. Les portes des ministères restent fermées à ses collaborateurs ; grèves et manifestations se poursuivent. Le 16 janvier 1979, le shah part « en vacances ». Le 1er février, Khomeyni rentre à Téhéran par un vol spécial d'Air France et dénonce, dans un grand discours au cimetière de Téhéran, l'illégitimité du régime impérial qui n'a su que répandre la mort et l'humiliation parmi les musulmans d'Iran ; le système monarchique lui-même est absurde, le Parlement est illégitime. Khomeyni se réfère aux droits de l'homme et aux droits des peuples à se gouverner, il en appelle au peuple iranien et il invite aussi les officiers supérieurs à se rallier au nouveau gouvernement qu'il nomme avant même la victoire.

Le « retour de l'Imam », c'est, pour les Iraniens, le retour de la justice et de la vérité, après des siècles d'oppression, de corruption et de mensonge. La foule accueille son sauveur en état de pureté rituelle, comme pour le retour du Douzième Imam lors de la Résurrection et du Jugement dernier.

Les Américains comptent sur le général Huyser, commandant des forces stationnées en Europe, pour persuader les généraux iraniens, à l'insu de Bakhtiar, de se soumettre même à l'autorité de la République islamique. L'armée, avec l'accord implicite de ceux des partisans de Khomeyni qui redoutent une vraie révolution comme Mehdi Bazargan et de ceux qui espèrent sauver encore le régime impérial Chapour Bakhtiar, improvise ainsi un scénario de transition qui préserve le lien avec Washington. Mais certains corps de l'armée de l'air, ralliés à Khomeyni, entrent en conflit avec des troupes légitimistes. En vingt-quatre heures, toutes les casernes sont aux mains des insurgés et la radio annonce triomphalement, le 11 février 1979 : « Ici la voix de la révolution islamique. »

Il y a peu de différences idéologiques entre Mehdi Bazargan, un islamiste modéré, nommé par Khomeyni le 5 février, et Chapour Bakhtiar, mais Bazargan jouit de la confiance populaire. Il met en place une politique ouverte à l'Occident, organise un référendum pour changer le régime et des élections à l'Assemblée des experts chargée de rédiger une constitution. Hélas ! ses moyens sont limités : l'autorité réelle réside désormais à Qom, où les ministres doivent prendre les directives des chefs religieux.

A la base, la situation est pire, car les forces de l'ordre sont concurrencées par des milices qui n'obéissent à aucune autorité. Après le pillage de certaines casernes, de nombreuses armes ont été distribuées sans contrôle. De nombreux partis et groupuscules marxistes, islamo-marxistes ou islamistes radicaux dénoncent les faiblesses, la mollesse des tribunaux. Les Comités révolutionnaires, milices armées, font la loi. Les provinces sunnites Kurdistan et Turkménistan sont en état de rébellion quasi permanente.

Depuis l'été 1978, dans tout le pays, certains lieux chargés de signification sont choisis comme lieux de rassemblement : le cimetière de Téhéran, Behesht-e Zahra, au sud de la ville, où chaque enterrement est l'occasion d'une manifestation ; Qom, à 100 kilomètres plus au sud, où résident et enseignent les chefs religieux, et où ils rencontrent les fidèles lors des pèlerinages et des fêtes religieuses ; les universités, où une certaine immunité empêche la police d'intervenir.

Sur la place du Mémorial du shah, devenue place de la Liberté, entre Téhéran et l'aéroport, se disloquent les grands cortèges et sont prononcés les plus grands discours. Le campus de l'université de Téhéran, au centre, devient un lieu clé. Les universitaires et les étudiants avaient été les premiers initiateurs du mouvement révolutionnaire, mais le clergé se méfiait d'eux, car ils comprenaient beaucoup de gauchistes. Khomeyni, symboliquement, refusa de s'arrêter à l'université lors de son retour d'exil. C'est dans le campus ou autour qu'eurent lieu quelques-uns des combats de faction les plus violents après la révolution. En juillet 1979, lorsque Khomeyni demanda à l'ayatollah Taleqani de diriger la prière du vendredi, remettant à l'honneur une pratique autrefois contestée par certains chiites*, c'est symboliquement l'université de Téhéran qui ouvrit ce lieu à la masse, une manière pour le nouveau régime, d'affirmer sa prise en main des lieux les plus contestés de la capitale.

LA CLÉRICALISATION

Alors que Bazargan cherche d'abord à remettre en route l'économie du pays, les nouvelles institutions se mettent en place progressivement. Le 1er avril, un référendum plébiscite la définition du nouveau régime comme une « République islamique ». Après quelques hésitations, une Assemblée des experts, élue au suffrage universel, élabora une Constitution qui fut approuvée par référendum en décembre 19794. Mais l'extraordinaire vent de liberté qui grisait les Iraniens était menacé : le pouvoir grandissant des mollahs*, le début de la censure de la presse fermeture du journal libéral Âyandegân et surtout la pression continue des mouvements extrémistes faisaient craindre des tensions sanglantes.

Trois acteurs ont dominé les débats à cette première assemblée. L'ayatollah Taleqani, partisan d'une dimension sociale, préféra s'asseoir sur le sol plutôt que dans les fauteuils rembourrés de l'ancien sénat il mourut pendant les sessions. Abol-Hassan Bani Sadr réussit à faire adopter certains amendements pour garantir le minimum de démocratie et de non-retour à la dictature. L'ayatollah Beheshti introduisit le fameux principe du gouvernorat du juriste-théologien velâyat-e faqih couronnant tous les pouvoirs, qui mettait à la tête de l'État le théologien chiite choisi par ses pairs comme le plus apte à diriger la communauté, et taillé pour le personnage de Khomeyni.

Le point le plus faible, en cette première année, est la politique étrangère : l'hospitalisation du shah à New York soulève la colère des radicaux et rend impossible le maintien de relations cordiales entre Washington et Téhéran. Bazargan accepte, en Algérie, de rencontrer Zbigniew Brzezinski, conseiller de Jimmy Carter, auquel il serre la main. Cette image montrée en Iran précipite sa chute et la radicalisation du régime.

Le 4 novembre 1979, les « Étudiants musulmans qui suivent la ligne de l'imam » franchissent l'enceinte de l'ambassade américaine à Téhéran et prennent en otages une cinquantaine de diplomates. Cet acte de violence aurait pu être neutralisé très vite si Khomeyni n'avait appuyé les étudiants, suscitant un immense mouvement antiaméricain dans tout le monde musulman. C'est l'approbation de l'Imam qui décida de la poursuite de l'occupation de l'ambassade américaine. L'ambassade des États-Unis devient l'un des centres symboliques de la révolution, les télévisions du monde entier y filment les manifestations nombreuses qui s'y succèdent après le 4 novembre. La révolution arrive à son terme, avec la dénonciation de l'ingérence impérialiste et la proclamation de la souveraineté nationale.

LE TOURNANT

Le lent dénouement de cette affaire - 444 jours -, qui s'achèvera le jour où Jimmy Carter cédera la place à Ronald Reagan, le 20 janvier 1981, pèse sur l'évolution de la République islamique. La détention des Occidentaux, qui fait la une des journaux du monde entier, a donné aux « étudiants » un pouvoir. Les documents saisis dans l'ambassade, publiés au compte-gouttes, servent à discréditer les partisans du compromis, qui, comme Bazargan, ont participé à la révolution sans être de vrais révolutionnaires. Bazargan doit démissionner le lendemain de la prise d'otages.

La solution « laïque », vers laquelle se tournait le gouvernement de Mehdi Bazargan, dont la plupart des ministres portaient cravate et avaient étudié en Occident, avait échoué. Elle contredisait la doctrine exprimée par Khomeyni dans ses leçons de Nadjaf en Irak sur le gouvernement islamique ainsi que le principe du velâyat-e faqih « gouvernorat du juriste-théologien ». La Constitution approuvée par référendum le 12 décembre 1979 systématisa l'autorité cléricale en le prenant comme clef de voûte... Khomeyni était le guide* suprême, le vali-e faqih , une confirmation du pressentiment qu'avait eu Bazargan quand il était venu à Neauphle-le-Château en novembre 1978 : « J'ai vu Aryamehr un des surnoms officiels du Shah, déclara-t-il, avec un turban sur la tête. »

Bazargan avait montré l'impuissance d'une politique libérale dans une période de forte tension politique ; seule l'autorité du clergé, donc de Khomeyni, arrivait à mettre fin aux interminables discussions et quand, le 26 janvier 1980, Bani-Sadr est élu président de la République, ce national-libéral, opposant au shah, qui a été l'un des artisans de l'ascension de l'ayatollah Khomeyni, reste impuissant à contrebalancer la mainmise cléricale sur la révolution.

Khomeyni, qui avait surpris tout le monde par son intransigeance pendant les trois mois de son exil en France, était le grand héros de la révolution. Il choisit les lieux les plus modestes pour s'installer : d'abord à Téhéran dans une école, puis à Qom où il disait vouloir se mettre en retrait en reprenant sa maison. C'est là en réalité que le gouvernement venait solliciter chaque jour son soutien et que les médias dirigeaient l'attention. L'omniprésence de Khomeyni fut encore confirmée quand, après une courte hospitalisation pour problème cardiaque, en décembre 1979, il s'installa dans un modeste ermitage au nord de Téhéran, où il reçut régulièrement, jusqu'à sa mort en juin 1989, les délégations, les responsables politiques, les journalistes et les diplomates.

Au sein du gouvernement, le ministre de la Justice, l'ayatollah Beheshti, était la tête pensante du régime. Il fut l'un des acteurs-clé de la cléricalisation de l'État. Fondateur du parti de la République islamique, il obtint la majorité au Parlement en 1980, et résista aux tentatives de Bani-Sadr pour faire de la République islamique un État libéral progressiste. Le parti de Beheshti proposait une rationalisation du discours clérical sur le politique : oui à la démocratie tant que les musulmans sont assurés de ne jamais être gouvernés que par des musulmans et que la souveraineté des hommes, encadrée par les docteurs de la loi, se réfère à la souveraineté absolue de Dieu. L'Iran est la « partie libérée du territoire de l'islam » . Modéré dans sa pratique, Beheshti a théorisé la rupture et a proposé l'exportation de la révolution islamique.

Le 22 septembre 1980, l'attaque irakienne, ne fut qu'une demi-surprise pour les Iraniens cf. page de gauche . La mobilisation des Gardiens de la Révolution pasdaran* et des milices de volontaires basiji chauffés par les prédicateurs du régime, fut immédiate.

En mars 1981, le dernier meeting libre organisé par le président Bani-Sadr, pour commémorer la mort de Mossadegh, eut lieu sur le campus ; il dégénéra en bataille entre militants de tendances opposées, provoquant la chute de Bani-Sadr et des libéraux. Bani-Sadr avait cru que sa popularité suffirait à contrer l'inexorable montée au pouvoir du clergé politisé. Il fut d'abord soutenu, trop tard, par Bazargan et par l'aile libérale de la révolution, puis par les Moudjahidin du peuple la gauche islamique auxquels il fit imprudemment appel. Cette dernière alliance lui valut sans doute la condamnation sans appel des khomeynistes qui entamèrent contre lui une procédure de destitution par un vote de défiance au Parlement, le 21 juin 1981, entériné par l'imam en personne. Khomeyni reniait ainsi sa dette envers les « libéraux », qui lui avaient permis, à Paris, de rallier les opposants non religieux au régime impérial.

Les Moudjahidin du peuple déclenchèrent, en juin 1981, une guerre civile suicidaire. L'ayatollah Beheshti fut éliminé dans un terrible attentat, le 28 juin 1981, au siège du parti de la République islamique. On a hésité pour savoir si l'attentat, qui tua une centaine de personnes, était bien imputable aux Moudjahidin du peuple qui finirent par le renier pour se présenter comme d'inoffensifs militants antiterroristes ou à une faction rivale du parti de la République islamique manipulée par Ali-Akbar Hashemi-Rafsanjani, qui en prit alors le contrôle.

Les dirigeants des Moudjahidin choisirent l'exil. Massoud Rajavi en tête, s'envola avec Bani-Sadr pour Paris le 29 juillet. Quelques mois plus tard Bani-Sadr rompit avec les Moudjahidin qui avaient conclu une alliance inacceptable avec l'Irak de Saddam Hussein, en guerre contre Téhéran.

LA CONSOLIDATION

Le 24 juillet 1981, Mohammad-Ali Rajai, un militant non clerc, fut élu président, un homme dont le dévouement total à Khomeyni et à la révolution faisait oublier l'incompétence. Il fut du reste bientôt lui-même assassiné dans un attentat spectaculaire qui coûta également la vie au Premier ministre, et une nouvelle élection plaça un théologien enturbanné, Khamenei, à la tête de l'exécutif où il resta pour deux mandats de quatre ans. Après la cléricalisation de la République islamique et la victoire des radicaux, l'élimination progressive des Moudjahidin du peuple puis de la gauche marxiste achevèrent la consolidation durable du régime.

Comment expliquer qu'après cinquante ans de laïcisation l'Iran soit gouverné par des oulémas ? Le clergé n'avait pas de pensée politique bien définie. Au début, il s'est contenté de transformer des symboles en slogans. L'ancien régime était le Tâqut , terme coranique équivalent à Antéchrist. Les membres des classes aisées étaient des « orgueilleux » ou des « arrogants » mostakbarin , face aux opprimés « déshérités » mostaz'afin . Les puissances hostiles à la République islamique étaient des suceurs de sang, violeurs de la nation ; à leur tête, le Grand Satan, l'Amérique ! Les clercs reprenaient les slogans des grands cortèges de 1978 : « Indépendance, liberté, République islamique » et apprenaient à gouverner, au besoin par le cynisme et la corruption. L'insistance sur la morale sexuelle et les convenances imposées aux femmes permettaient d'esquiver les questions économiques, de faire passer les réquisitions de biens d'émigrés, les nationalisations, le chômage...

Mais les dirigeants cléricaux, érigés en tuteurs des croyants, formaient une nouvelle aristocratie. En se soulevant contre le pouvoir monarchique en 1963, en se réfugiant pendant près de quinze ans en Irak et en développant sa théorie politique du velâyat-e faqih , Khomeyni n'a fait que systématiser une conception chiite ancienne du rôle du clergé comme avant-garde. Par cette théorie du rôle des élites religieuses, Khomeyni ne s'encombrait pas de références à l'Occident : de par leur formation, les oulémas savaient parler au peuple dans sa propre langue, alors que les intellectuels occidentalisés ne parvenaient pas à se dédouaner de tous les concepts ramenés de l'étranger. Mais surtout, en faisant des concessions aux principes démocratiques, tel le recours au suffrage universel, au parlementarisme et à la séparation des pouvoirs, ils montraient un islam capable de s'adapter politiquement.

La révolution iranienne tourne-t-elle le dos à la modernité ? Ce que les islamistes refusent dans l'Occident, c'est l'oubli de la dimension divine, la volonté de régir les sociétés humaines par des lois rationnelles, non tirées de la Révélation, mais ils ne rejettent pas l'utilisation des techniques et des institutions modernes importées d'ailleurs, pour libérer les peuples de l'esclavage.

La révolution iranienne n'aurait-elle été que la reproduction, avec un autre langage, du schéma marxiste de la lutte des classes ? En reprenant la terminologie coranique de la lutte entre déshérités et puissants, Khomeyni en a fait des slogans politiques et il a donné l'impression que le mouvement révolutionnaire permettrait aux opprimés d'établir un nouvel ordre social. Il a ainsi attiré le soutien des partis de gauche. Beaucoup d'entre eux, et probablement le parti communiste Toudeh démantelé seulement en 1983, espéraient que l'incapacité des religieux à se maintenir au pouvoir leur permettrait, à eux, théoriciens véritables de la lutte des classes, de prendre leur place le moment venu...

Au début du nouveau régime, diverses mesures sociales ont permis une certaine redistribution des terres, de nombreuses confiscations d'entreprises ont abouti à une étatisation plus ou moins heureuse pour la production. Mais la présence massive des négociants du bazar aux côtés des oulémas a empêché une radicalisation gauchisante de la république. Mais jamais la propriété privée n'a été aussi bien protégée que sous la République islamique ; certains propriétaires terriens s'étant plaints d'avoir été spoliés par la réforme agraire du shah ont obtenu la restitution de leurs domaines. Ce fut le cas de grandes fondations de mainmorte dont le clergé était le principal bénéficiaire5.

Deux événements dont la longueur anormale avait surpris ont permis à la révolution de se consolider : la prise en otages des diplomates américains qui permit l'élimination des libéraux et l'affirmation anti-impérialiste du régime ; la guerre Iran-Irak qui justifia la suppression des partis de gauche et l'élimination des communistes du Toudeh.

L'enlisement de la guerre fut une humiliation pour les dirigeants iraniens. Mais le conflit qui dura huit ans, renforça la légitimité du nouveau régime, devenu le défenseur de la patrie et permit l'épanouissement de la nation iranienne, qui n'avait pas affronté d'ennemi depuis 1828. Le régime est sorti exsangue de ces huit années pendant lesquelles aucun investissement économique important n'avait pu avoir lieu, tout l'effort étant concentré sur l'armement. Mais Khomeyni n'avait plus d'ennemi intérieur à redouter et soutien inconditionnel des gardiens de la révolution donnera, après la guerre, des cadres dévoués et disciplinés à son État. Ahmadinejad en est l'exemple le plus connu.

Par Yann Richard