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Bonne lecture.

La « révolution sexuelle a-t-elle eu lieu ?

La « révolution sexuelle » a été l'un des grands thèmes de l'après-68. Mais cette révolution a-t-elle seulement eu lieu ?

Qu'est-ce qui a vraiment changé dans la vie intime des Français à cette époque ? Quels sont, aujourd'hui, les derniers tabous ? Anne-Marie Sohn situe les évolutions récentes dans un mouvement d'émancipation des corps et des esprits qui remonte aux dernières années du XIXe siècle.

L'Histoire : Depuis Mai-68, on a beaucoup parlé de la « révolution sexuelle » : qu'est-ce qui a changé à cette époque ?

Anne-Marie Sohn : En 1968, les journalistes et les hommes politiques ont découvert la réalité d'une libération sexuelle qu'ils ont appelée la « révolution sexuelle » . Du point de vue de l'historien, le terme est inadapté. C'est une évolution de longue durée, qui a conduit progressivement les individus vers une sexualité plus libre.

Il est vrai que cette émancipation des corps et des esprits s'était effectuée largement à l'insu des observateurs, alors même que les discours officiels restaient « victoriens ». Et qu'elle a connu une accélération dans les années 1960 et 1970. L'autorisation, en 1967, de commercialiser la pilule - qui assure une protection absolue contre la grossesse - et, en 1974, la légalisation de l'avortement - qui corrige les erreurs - ont permis une liberté accrue. La peur de la grossesse était le principal frein à la libération sexuelle des femmes - mais aussi des hommes, qui pouvaient se trouver acculés par les familles à un « mariage réparateur ».

D'autre part, on a pris conscience, à la même époque, de la généralisation des relations prénuptiales chez les jeunes et du caractère de plus en plus précoce de ces relations, notamment pour les jeunes filles. L'âge au premier rapport a chuté de cinq ans pour les filles, de six ans pour les garçons entre 1968 et 1981 ; à cette date, 90 % des jeunes filles de dix-huit ans ont perdu leur virginité. Aujourd'hui, l'âge de l'initiation s'est stabilisé pour garçons et filles à dix-sept ans et demi.

L'évolution s'accélère dans les années 1980, avec la diffusion du concubinage prénuptial ce que l'on appelle la « cohabitation juvénile » et l'accroissement des naissances hors mariage. Alors qu'en 1965, 12 % des futurs époux vivaient ensemble avant le mariage, ils sont 87 % en 1997. En 1997, 37 % des enfants sont nés hors mariage contre 11 % en 1978.

Mais tout ce qui s'est révélé dans les années 1960 était déjà en partie à l'oeuvre, ou se préparait depuis longtemps.

L'H. : Depuis quand, exactement ?

A.-M. S. : Le mouvement s'amorce à la Belle Époque. Les mariages arrangés - qui n'ont d'ailleurs jamais existé dans les milieux ouvriers ou très modestes - s'effondrent et cèdent la place au mariage d'amour.

En fait, depuis la fin du XIXe siècle, s'est imposée une conception du bonheur privé qui passe par des relations familiales fondées sur les sentiments : on aime ses enfants, on aime son conjoint. Aussi, au sein du couple, les relations sexuelles harmonieuses apparaissent-elles peu à peu comme le complément indissociable de l'amour. Et si on ne trouve pas son bonheur et son épanouissement sexuel auprès du mari ou de l'épouse, il devient normal d'aller le chercher ailleurs. A partir des années 1890, la société française est ainsi de plus en plus indulgente pour les hommes et les femmes adultères.

Les archives judiciaires offrent une documentation abondante sur la vie privée des inculpés, des victimes et des témoins des affaires d'adultère, de crimes sexuels, ou d'avortement. Elles révèlent que les relations prénuptiales gagnent aussi du terrain à la fin du XIXe siècle. Dans l'entre-deux-guerres, presque toutes les jeunes filles des milieux populaires se voient proposer par leur « bon ami » de faire l'amour, ce qui est un fait nouveau. Elles disent de plus en plus souvent oui. Parfois, par curiosité : elles veulent savoir comment ça se passe, elles essayent avec l'un puis avec l'autre... Il est incontestable que les milieux populaires urbains sont beaucoup plus souples et ouvrent la marche.

Le mouvement s'accélère dans les années 1950. Le courrier du coeur du magazine Elle montre qu'à cette époque le « flirt » devient obligatoire. Si on ne flirte pas, on est une oie blanche. Le flirt, ce sont à la fois des mots et des gestes, des prolégomènes à l'union des corps. On n'est pas passé sans transition de la relation verbale à la relation sexuelle : il existe toute une gradation des gestes, qui y aboutit.

L'H. : En quoi le mouvement de Mai-68 représente-t-il une rupture ?

A.-M. S. : L'amour était pour une partie de la jeunesse étudiante indissociable de la révolution. On lisait sur les murs de la Sorbonne : « Plus je fais l'amour, plus j'ai envie de faire la révolution ! » Il n'est pas indifférent que le Mouvement du 22 mars soit parti de la revendication de la mixité dans la cité universitaire de Nanterre. On a assisté parallèlement à l'efflorescence de tout un discours théorique sur la sexualité qui trouve sa matrice dans les idées du psychanalyste Wilhelm Reich ou du philosophe Herbert Marcuse. Mais il est resté limité à des cercles très étroits, à des milieux intellectuels et universitaires.

Il s'ensuit cependant, pour les enfants du « baby-boom », et dans tous les milieux, une extraordinaire libération de la parole. Les formules qui apparaissent dans les années 1970 « Mon corps est à moi », « Vivre pour soi d'abord » sont totalement nouvelles. Même si, dans l'entre-deux-guerres, des femmes maîtrisaient leur corps, et le prouvaient en avortant, elles ne le posaient pas en terme de liberté et de principe. Les relations prénuptiales étaient déjà répandues, on l'a dit, mais on n'en parlait pas. Jusque dans les années 1950, les avouer est encore socialement inadmissible.

C'est aussi une libération du regard qui s'amorce : dans les films, sur les affiches, on voit représenté l'acte sexuel comme jamais auparavant. La censure cinématographique va se libéraliser progressivement. Les Amants , de Louis Malle, a causé un énorme scandale parce que l'on montrait Jeanne Moreau dans son bain... après coup ! Aujourd'hui, on représente l'acte sexuel, la fellation, toutes sortes de choses impensables il y a quelques années.

L'H. : Comment le législateur s'est-il adapté à cette évolution des moeurs ?

A.-M. S. : La politisation de la vie privée est un fait très caractéristique du dernier tiers du XXe siècle. Les lois se succèdent, sur la pilule loi Neuwirth de 1967, le partage de l'autorité parentale qui remplace en 1970 l'autorité paternelle sur la famille, la légalisation de l'avortement loi Veil de 1974, la dépénalisation de l'adultère... Ce qu'il y a de plus intime - y compris la relation homosexuelle, qui a été si longtemps taboue - fait irruption sur la place publique, jusqu'au débat récent sur le PACS. Ces questions éminemment privées sont devenues des problèmes politiques.

Certaines ont été préparées par des mouvements militants : c'est le cas de la loi sur la contraception, demandée par le Planning familial ; de celle sur l'avortement, obtenue grâce aux pressions du mouvement féministe ; de celle sur le PACS, par la revendication des mouvements homosexuels. C'est sans doute cette pression militante, associée au combat de quelques esprits audacieux Simon, Neuwirth, Caillavet, qui explique l'évolution du pouvoir législatif, resté si longtemps en totale discordance avec l'évolution des comportements sexuels.

L'H. : C'est aussi à ce moment-là que l'éducation sexuelle a fait son entrée dans les programmes scolaires ?

A.-M. S. : L'introduction de l'éducation sexuelle à l'école en 1973 - avec beaucoup de prudence, puisqu'elle était facultative - a provoqué des débats. L'ignorance, parfois confondante, est une constante depuis le XIXe siècle jusqu'aux années 1950. Elle est encore patente dans l'enquête sur la jeunesse de 1966. Dans les lettres adressées à Ménie Grégoire1, qui sont un excellent miroir des mentalités adolescentes des années 1960, des jeunes filles expliquent qu'elles ne savent rien, qu'elles ont honte vis-à-vis de leurs camarades et qu'elles jouent les émancipées... C'est clair, ces jeunes filles avaient été maintenues par leurs parents dans une ignorance totale.

La revendication de l'éducation sexuelle apparaît à la fin des années 1960, dans le milieu des associations laïques en particulier. Il s'agit d'abord de prévenir les maladies sexuellement transmissibles, mais aussi d'éviter la grossesse non désirée qui conduit à des mariages malheureux. Elle est parfois assortie de considérations sur une éducation morale à l'amour : on n'a pas de relations sexuelles n'importe comment.

L'H. : La révolution sexuelle, les femmes en ont-elles été les principales bénéficiaires ?

A.-M. S. : Là encore, il s'agit plutôt de l'aboutissement d'une évolution très longue. Songez que, dans le Code pénal, l'adultère féminin était beaucoup plus sévèrement condamné que celui des hommes. La loi sur le divorce de 1884 a déjà beaucoup adouci les choses puisque l'adultère devenait, à égalité pour les deux sexes, l'une des causes du divorce. Dans les années 1960, les femmes commencent à se déculpabiliser. Lorsqu'elles n'aiment plus leur mari, elles en parlent librement. Les mentalités ont également évolué sur un autre plan. Il a longtemps été interdit aux femmes d'exprimer ouvertement leur désir. Elles peuvent aujourd'hui prendre l'initiative des relations amoureuses.

L'H. : Quand a-t-on accordé un poids plus important à la parole de la femme dans les affaires de viol ?

A.-M. S. : On n'efface pas d'un trait de plume les mentalités. On a très longtemps considéré qu'une femme adulte était assez forte pour se défendre des assauts d'un homme et que des relations sexuelles ne pouvaient lui être imposées sans son consentement. La justice est une institution à certains égards extrêmement rétrograde. Comme les magistrats appliquent des jurisprudences passées, ils ont du mal à évoluer.

Le tournant, c'est l'affaire d'Aix-en-Provence, en 1978, qui a suscité une grande émotion. Deux jeunes campeuses belges avaient été violées en Corse par trois fiers-à-bras. Leur affaire avait d'abord été classée en correctionnelle ; elle a été renvoyée aux assises. On a voulu disqualifier ces jeunes filles parce qu'elles faisaient du camping seules, et parce qu'elles étaient homosexuelles. Mais les violeurs ont été condamnés. Par la suite, la loi de 1980 a redéfini le viol, y compris pour les hommes, y compris ensuite dans le cadre conjugal...

Les femmes ont peu à peu gagné la liberté de dire non : non aux grossesses non désirées, non au viol. La possibilité d'avoir des relations sexuelles libres et agréables, celle de les refuser aussi.

L'H. : Se soucie-t-on encore de la virginité des jeunes filles ?

A.-M. S. : De moins en moins. Mais cette valeur a toujours été très variable selon les milieux et les régions. En Savoie ou en Alsace, par exemple, elle n'avait presque pas de sens au XIXe siècle. Dans les milieux paysans, le plus important était parfois d'assurer sa descendance. Alors si la promise avait déjà un enfant, c'était un signe de bonne santé et de fécondité.

Le souci de la virginité s'est maintenu plus longtemps dans les régions où l'honneur gardait une importance, et dans la bourgeoisie. Jusqu'au coeur du XXe siècle, les classes supérieures sont restées attachées à la vertu des jeunes filles. Mais, dans l'entre-deux-guerres, 20 % des jeunes mariées étaient enceintes, et 10 à 12 % étaient des mères célibataires.

L'H. : Georges Duby a dit autrefois que l'historien s'arrête au seuil de la chambre à coucher. Aujourd'hui, en ce qui concerne la période contemporaine du moins, on connaît de mieux en mieux la réalité des pratiques sexuelles. Concrètement, dans la vie intime des couples, qu'est-ce qui a changé ?

A.-M. S. : La dernière enquête sur la sexualité des Français, effectuée en 1992, montre une incontestable libération, qui s'inscrit dans l'évolution de longue durée que j'évoquais. La vie intime des couples s'est progressivement érotisée jusqu'à nos jours.

Avant 1914, il était très rare que les époux se montrent nus l'un à l'autre - il faut être une femme vraiment émancipée pour accepter une telle audace - ; le plus souvent, ils restent en chemise. La nudité renvoie aux filles des maisons closes. Cette pudeur implique aussi que la lumière soit incompatible avec la sexualité. Les paysannes ne sont pas du tout gênées d'avoir des relations sexuelles en plein jour dans les champs, dans l'écurie ; en revanche, il n'est pas question de faire l'amour à la lueur de la bougie...

D'une manière générale, le raffinement des relations sexuelles a beaucoup progressé depuis la fin du XIXe siècle : avec le baiser, les caresses, l'extension des préliminaires, les Français ont perfectionné leur technique amoureuse. Notamment en milieu rural où, au XIXe siècle, le coït se réduisait souvent à sa plus simple expression. Là encore, les archives judiciaires sont pour l'historien une source précieuse. Conservant les correspondances, enregistrant les déclarations, parfois très crues, des acteurs de la scène pénale, elles livrent des détails intimes.

Avant 1914, le baiser sur la bouche, et pire encore le baiser profond, est d'une indécence absolue. A la fin du XIXe siècle, il suffit encore à constituer le crime d'attentat à la pudeur. Dans les archives, j'ai même retrouvé le cas d'une jeune fille qui avait essayé d'assassiner son fiancé parce qu'il avait voulu l'embrasser sur la bouche... Pourtant, la société évolue. Après 1914, c'est une conduite qui s'est généralisée et qui devient même la manière incontournable de déclarer sa flamme. La carte postale, l'affiche, le cinéma ont sans doute contribué à sa diffusion irrésistible.

L'H. : Certaines pratiques restent-elles encore taboues ?

A.-M. S. : Les pratiques buccales, devenues courantes, ne se sont pas imposées du jour au lendemain : le tabou a résisté jusque dans l'entre-deux-guerres. Et il persiste encore pour les femmes les plus âgées dans les années 1990 : si 75 % des femmes nées entre 1922 et 1936 ont accepté le cunnilingus, et 50 % ont pratiqué la fellation, 90 % de celles qui ont aujourd'hui entre vingt-cinq et trente-quatre ans ont tenté ces expériences. Au moins jusque dans les années 1950, les femmes ne proposent jamais ni le cunnilingus ni la fellation, à moins d'être extrêmement émancipées. Elles se laissent faire, à la rigueur. Et puis elles peuvent refuser... Il y a sans doute l'emprise de l'Église et des confesseurs, mais aussi, à l'évidence, en particulier avant 1914, des raisons d'hygiène qui jouent pour les deux partenaires.

En revanche, ce qui est totalement refusé par les femmes, c'est le coït anal. Au moins jusqu'aux années 1950. C'est une pratique imposée par les hommes, souvent dans le cadre de rapports de domination. Les femmes disent qu'elles n'éprouvent aucun plaisir. Même aujourd'hui, c'est une pratique qui reste très rare dans les couples : elle concerne seulement 3 % d'entre eux.

L'H. : Et la masturbation ? N'est-elle pas restée longtemps entachée de honte ou de culpabilité ?

A.-M. S. : Franchement, au XIXe siècle, ce n'était pas du tout un tabou. C'est une obsession médicale, mais, dans les milieux modestes, personne n'avait lu Tissot - l'auteur de L'Onanisme, dissertation sur les maladies produites par la masturbation , premier tableau « scientifique » de ses ravages. Les hommes ordinaires n'avaient pas peur de devenir sourds et en riaient volontiers.

Dans la bourgeoisie, il y a tout un discours qui est complètement déconnecté des pratiques réelles. Peut-être les jeunes bourgeois éprouvaient-ils de l'anxiété quand ils se masturbaient. Sans doute aussi les jeunes filles la pratiquaient-elles moins parce qu'elles étaient ignorantes de leur corps... Les femmes continuent de déclarer une pratique moindre que les hommes.

L'H. : L'homosexualité est-elle aujourd'hui vraiment tolérée ?

A.-M. S. : Le tabou recule très rapidement. L'homosexualité n'a pas cessé d'être de mieux en mieux acceptée - du moins entre adultes consentants. Les enquêtes prouvent une tolérance croissante. C'est vrai qu'il y a des différences importantes selon les milieux ou les régions, des distorsions qu'il faudrait étudier de façon plus fine... Mais, aujourd'hui, on ose de moins en moins dire que c'est un vice, une maladie - ce qui se disait encore dans les années 1970. On considère de plus en plus, notamment chez les jeunes générations, que c'est une autre façon de mener sa vie sexuelle.

En revanche, on voit resurgir des formes indirectes de refus dans la question de savoir si les homosexuels peuvent avoir des enfants. Il est possible que les gens aient réinvesti le tabou ancien dans ce nouveau tabou, plus présentable. Les résistances autour du PACS sont significatives.

L'H. : A-t-on une idée de l'évolution du nombre de partenaires ? A-t-il beaucoup changé ?

A.-M. S. : Sur la longue durée, pour les deux sexes, le nombre de partenaires a augmenté. En revanche, il est relativement stable depuis les années 1970 : 12 pour les hommes, 3 pour les femmes en moyenne. Comment expliquer ce décalage entre les sexes ? Et qui croire ? Les hommes majorent peut-être le nombre de leurs conquêtes, tandis que les femmes les minimisent... Ce qui est certain, toutefois, c'est que le nombre des partenaires a été crescendo , du moins jusqu'au sida.

L'H. : L'impératif de l'orgasme a été largement diffusé par la presse, féminine notamment, avec l'appui des nouveaux spécialistes : les sexologues. Les hommes et les femmes ont-ils plus de plaisir qu'autrefois ?

A.-M. S. : La volonté que, dans le couple, les relations sexuelles soient réussies est déjà ancienne, on l'a vu. Les Français n'ont pas attendu les sexologues pour perfectionner leur art d'aimer - ni pour se quitter parce qu'ils étaient insatisfaits. Au XIXe siècle, des hommes se plaignent : « Elle est froide comme un glaçon... » Certaines femmes souffrent énormément d'avoir un mari impuissant.

Depuis une trentaine d'années, la presse féminine, en particulier, a posé en règle l'orgasme obligatoire. Pour savoir quels effets cela a pu avoir sur la sexualité des couples, il faudra étudier les archives dans vingt ou trente ans. Il est sûr que, dès les années 1960, les femmes veulent arriver au plaisir. Elles se disent : « Je ne comprends pas, je suis frigide, qu'est-ce que je peux faire... » Elles emploient peu le mot « orgasme », et parlent plutôt de « plaisir » : c'est quelque chose de plus diffus qui concerne toute la relation sexuelle, des prolégomènes à la fin.

L'H. : On fait l'amour de plus en plus jeune, mais aussi de plus en plus tard. Jusqu'à quel âge ?

A.-M. S. : La sexualité des personnes âgées n'est pas connue. Ce qui est certain, c'est que l'âge de la retraite amoureuse recule sans cesse. Aujourd'hui, on considère qu'il est normal d'avoir une vie sexuelle à cinquante ans : seulement 50 % des femmes mariées de plus de cinquante ans étaient sexuellement actives en 1972 ; c'est le cas de plus de 80 % des femmes en couple de cinquante à soixante-neuf ans vingt ans plus tard. Et il y a une sexualité dans les maisons de retraite.

L'H. : Entre adultes consentants, tout est donc aujourd'hui permis ?

A.-M. S. : Oui. La contrepartie de cette liberté croissante est l'affirmation du caractère central du consentement - la sexualité concerne des adultes libres de leur corps - et le refus d'une sexualité violente. Et, d'autre part, la réaffirmation de l'interdit symbolique, le refus de la double transgression de l'âge et de la parenté. Les derniers grands tabous restent la pédophilie et l'inceste. La société érige des barrières : tout n'est pas possible en matière de sexualité.

Dans l'opinion, il y a unanimité, depuis le dernier tiers du XIXe siècle, sur la protection de l'enfance. La pédophilie suscite une émotion très grande et une sévérité croissante. Cela fait partie d'un long processus d'individualisation définitive, de protection du corps - « mon corps est à moi », c'est une barrière infranchissable - et de refus de la violence.

La répression de l'inceste, elle aussi, est guidée par cette exigence de protection des enfants. Même si l'inceste peut exister aussi entre adultes. Le plus fréquent, ce sont des relations de domination imposées par le père, l'oncle, le beau-père. L'inceste, c'est de la pédophilie aggravée. Les enfants souffrent énormément, encore plus - même physiquement - de l'inceste que de la pédophilie classique. Les traumatismes physiques et moraux sont beaucoup plus graves. Cela reste un tabou absolu.

Propos recueillis par Séverine Nikel.