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Bonne lecture.

Robespierre : itinéraire d'un fanatique

Comment expliquer la fulgurante ascension de Robespierre ? Pour Patrice Gueniffey, sa force ne résidait ni dans ses idées politiques, sans originalité, ni dans ses talents d’orateur, contestés, mais dans l’intuition qu’il eut, d’emblée, de la puissance irrésistible du courant révolutionnaire.

Lorsque l’Assemblée constituante se sépara le 30 septembre 1791, la foule massée à la sortie n’eut d’yeux que pour deux députés : l’ « incorruptible » Robespierre et le « vertueux » Pétion. Eux seuls, disait-elle, avaient su terminer leur carrière comme ils l’avaient commencée : sans compromission. La Constituante avait décidé, à l’instigation d’ailleurs de Robespierre, que ses membres ne pourraient siéger dans l’Assemblée législative appelée à lui succéder. Le député d’Arras abandonna donc toute fonction officielle, sans pour autant rentrer dans l’obscurité de la vie privée : il régnait déjà sur l’opinion.

On a souvent cherché le secret de ce magistère dans le caractère de l’homme. De la disparition précoce de la mère il venait d’avoir six ans, de celle du père parti courir l’aventure sur les routes d’Europe, d’une enfance passée dans l’ombre d’une famille très pieuse, des longues années de réclusion au collège Louis-le-Grand, on a déduit la solitude, la misanthropie, la mélancolie, le sérieux, la sévérité... Ce sont là des conjectures incapables de marquer de l’empreinte du destin le cours d’une vie que la Révolution bouleversa.

Revenu après la fin de ses études à Arras pour exercer le métier d’avocat, Robespierre mène la vie paisible, rangée et laborieuse d’un bourgeois provincial, ni riche ni pauvre, et d’ailleurs sans passions onéreuses. Il partage ses jours entre les audiences, la compagnie de sa soeur Charlotte, peut-être quelques idylles plus ou moins platoniques, et pour toute vie sociale les deux ou trois salons de cette petite ville. On appréciait ses manières policées et la qualité de ses plaidoiries à l’éloquence travaillée, on goûtait ses sentiments philanthropiques et ses idées réformatrices - qui étaient alors ceux de toute personne convenable. Il versifiait des bluettes sentimentales et champêtres qui commençaient par « J’ai vu tantôt l’aimable Flore » ou « Je l’aimais tant quand elle était fidèle » .

La bonne société le recevait comme l’un des siens. Chez ce parfait spécimen de la bourgeoisie de son temps, on décèle bien, rétrospectivement, un fond d’intransigeance et de vertu austère. Plusieurs affaires qu’il défendit, qui mettaient en cause des ecclésiastiques, aigrirent ses relations avec ses collègues du barreau et ses protecteurs de l’évêché. Ces inimitiés manquèrent même lui jouer un mauvais tour en 1789 lorsque le démon de la politique s’empara de lui. Il fallut tout le zèle du cercle familial et des amis curés, qui se livrèrent à une intense propagande, pour qu’il obtienne aux états généraux* un siège de député.

Le plus frappant est l’intuition très sûre qu’il eut, dès le début, de la puissance irrésistible du torrent révolutionnaire. D’où sa ligne de conduite : il s’abandonna au courant. Parce que les partis finissent toujours par ralentir leur marche, les utilisant tour à tour, il ne s’attacha à aucun. Robespierre n’a jamais été en avant de la Révolution, mais longtemps à sa suite, attentif à ne jamais s’en séparer. Il devinait qu’en marchant droit, sans jamais dévier, il serait là, ses adversaires exténués ou disparus, pour recueillir le bénéfice de sa propre constance. Un trait le distingue, et dit tout : il voyait loin.

D’emblée, il endossa l’habit du défenseur des « principes sacrés » , de la sentinelle vigilante postée sur le chemin des constituants pour les rappeler, au moindre écart, au respect de l’égalité des droits et de la souveraineté nationale qu’ils avaient juré de faire triompher. Cependant, la notoriété ne vint pas tout de suite. Tandis que Barnave choquait, que Mirabeau enthousiasmait, Robespierre agaçait ou ennuyait. Ses propos méritaient souvent l’attention, mais il les noyait dans d’interminables digressions qui fatiguaient les mieux disposés. Plus d’une fois on l’interrompit, lui demandant d’en venir enfin au fait. D’autres se seraient corrigés, lui persistait. Le lendemain, il remontait à la tribune, indifférent aux mouvements de lassitude comme aux murmures réprobateurs. Une telle opiniâtreté devait finir par payer.

Intransigeance austère

Sur le spectre des opinions politiques, Robespierre se situait alors à l’extrême gauche, dans le camp de ceux qui s’opposaient à la façon dont la Constituante interprétait et traduisait en lois les principes proclamés en 1789. Mais, qu’il critiquât le « bizarre système de représentation absolue sans aucun contrepoids dans la souveraineté du peuple » établi par les constituants, ou qu’il réclamât l’adoption de moyens permettant aux citoyens de surveiller leurs élus, rien de tout cela ne portait une marque qui fût à lui seul. Rien ne le distinguait de ceux qui, libéraux ou entichés de démocratie directe, instruisaient le procès du système représentatif. Il était à l’unisson du militantisme parisien. Comment, dès lors, expliquer son succès ?

Les Jacobins*, dira le conventionnel Daunou, furent « les fondateurs de la tyrannie de Robespierre » . Dès la création du club en novembre 1789, il en fut l’un des membres les plus assidus et les plus influents, le présidant dès avril 1790. C’est là qu’il acquit la réputation et le redoutable pouvoir d’opinion qui finalement forcèrent les constituants sinon à le suivre, du moins à l’écouter sans l’interrompre.

Il n’est guère aisé de comprendre l’ascendant de Robespierre sur les Jacobins. L’homme était coriace, surtout dans l’adversité. Aux Jacobins comme plus tard à la Convention*, il soutint de furieuses batailles, sans jamais s’avouer vaincu. Une seule fois il fléchit, le 8 thermidor... Il est par ailleurs impossible de croire que Robespierre était le piètre orateur si souvent décrit. Car, dans l’assemblée jacobine, on pouvait être brillant, violent, jamais médiocre. Il fallait sans cesse captiver l’auditoire pour le retenir. Robespierre y excella. De mauvaises langues assurèrent qu’il devait ses succès au secours d’une claque et à des affidés répartis aux quatre coins de la salle. C’était exagérer l’importance de son parti. Ses armes étaient immatérielles : lui-même et son verbe. Par la correction du langage et l’affabilité des manières, par le soin de la tenue et la modestie de l’existence, il avait une simplicité qui convient aux temps démocratiques. Il flattait le sentiment d’égalité de ses semblables, qu’il ne heurtait ni par une apparence crapuleuse ni par un trop grand caractère. Robespierre avait les vertus bourgeoises des Jacobins.

Il possédait également la force morale propre aux convaincus. Lorsqu’il affirmait que des assassins méditaient sa perte, et du même coup celle de la Révolution, mille voix s’écriaient en choeur : « Nous mourrons tous avec toi ! » C’est que Robespierre, à la différence de tant d’autres, ne jouait pas à la révolution. Il avait éliminé en lui toute distinction entre les ambitions personnelles et la cause qu’il défendait, si bien que la cause de la Révolution et la sienne ne faisaient réellement qu’un. Robespierre s’était investi totalement et sans retour dans la politique. « Dans le commencement de la Révolution , confia-t-il à la tribune des Jacobins en juin 1791, lorsque j’étais à peine aperçu dans l’Assemblée nationale, lorsque je n’étais vu que de ma conscience, j’ai fait le sacrifice de ma vie à la vérité. » Le pire est sans doute qu’il disait vrai.

L’inquisiteur de la révolution

Il y a du fanatique en Robespierre ; il y a également du chef de secte, dont le pouvoir sur les consciences reste incompréhensible à ceux qui n’en sont pas. Car ce qui semblait à de nombreux constituants bavardage et rabâchage provoquait aux Jacobins « trépignements convulsifs » et « enthousiasme religieux » . Il est vrai que Robespierre ne déployait librement son éloquence qu’aux Jacobins. Aux deux tribunes correspondaient deux langages. Censeur à la tribune parlementaire, il devint aux Jacobins l’inquisiteur de la Révolution. Il n’était pas le seul à dénoncer sans relâche des complots : beaucoup en avaient fait leur spécialité depuis 1789. Mais Robespierre avait ceci de remarquable qu’il confortait ses dénonciations de tout le poids de sa propre incorruptibilité, et qu’il les révélait au public dans un style inimitable.

Brissot, railleur, dit un jour que Robespierre était un « dictateur à l’eau de rose » . Il proscrivait en effet avec sensibilité et par compassion. « Deux dévotes , rapporte le Journal français à propos de la séance du 30 décembre 1792, prient Robespierre de bien vouloir donner aux tribunes la récréation de son superbe discours sur le procès du roi. Robespierre se fait faire une douce violence et, cédant avec des grâces qui ne sont qu’à lui, il met ses lunettes et lit son discours. L’effet en a été si attendrissant que toutes les tribunes ont fondu en larmes et ne sont sorties de cette extase de sensibilité que pour demander à grands cris la tête de Louis XVI. »

D’une pureté absolue, détestant sous le nom de « bourgeois » les vices et les intérêts privés, adorant sous le nom de « malheureux » un peuple à l’image de la bonté native de l’homme, il incarnait cette sensibilité, ce mélange de vertu à l’ancienne et de vertu moderne, domestique, que son public, masculin et surtout féminin, avait appris dans Rousseau. L’éloquence de Robespierre, combiné des maximes du Contrat social et de la mièvre sensibilité de La Nouvelle Héloïse , s’accordait à l’air du temps. Fort de la puissance acquise au club des Jacobins, Robespierre contraignit enfin ses collègues députés à l’écouter. Il remporta, le 16 mai 1791, avec le décret prononçant la non-rééligibilité des constituants, la seule grande victoire que ceux-ci lui aient concédée.

Les historiens se sont beaucoup interrogés à ce propos sur ses intentions. S’agissait-il pour lui d’une question de principe, les auteurs d’une Constitution ne pouvant se succéder à eux-mêmes pour l’appliquer ? Voulait-il avant tout priver de tribune ses ennemis - Barnave et Lameth -, dont l’influence grandissait à l’Assemblée nationale tandis qu’elle déclinait aux Jacobins ? Comme toujours chez lui, les deux préoccupations s’entremêlaient. Elles le conduisirent certes à renoncer à toute fonction officielle, mais il conservait la chaire de la rue Saint-Honoré, d’où il pourrait continuer à « défendre la cause de l’humanité, de la liberté, comme citoyen et comme homme, au tribunal de l’univers et de la postérité » .

La session terminée, Robespierre partit à Arras revoir les siens. Lorsqu’il revint à Paris, à la fin de novembre 1791, il trouva la situation changée. Les Girondins*, installés aux Jacobins, s’en servaient comme d’un levier pour entraîner l’Assemblée législative dans une politique de surenchère tous azimuts. La guerre, sous prétexte de lutter contre les États protégeant les émigrés*, était à l’ordre du jour. Un moment hésitant, Robespierre déclencha la contre-offensive en décembre. Il dénonça dès lors inlassablement les vues ambitieuses de Brissot. S’il voyait juste, il n’en allait pas moins, et pour la première fois, à contre-courant de l’opinion. La défaite des armées françaises, au printemps de 1792, vint à son secours. Elle conforta sa réputation de lucidité et jeta le soupçon sur tous ceux, des Girondins à la Cour, qui avaient embrassé le parti de la guerre.

C’est alors qu’à la surprise générale, Robespierre se proclama défenseur de la Constitution de 1791 qu’il avait plus que tout autre combattue, et qui surtout paraissait devoir sombrer dans l’affrontement inéluctable entre le roi et le parti dominant. Manque de lucidité politique ? Robespierre n’avait jamais été coutumier du fait. Ici encore, il soupçonnait dans les revendications pour une révision de la Constitution des projets occultes, des ambitions inavouables, et c’était assez pour qu’il adoptât un parti contraire. Mais vouloir la paix et la Constitution, c’était aussi vouloir l’ordre, s’opposer à tout supplément de révolutionet#8194;: c’était reprendre à son compte le projet de terminer la Révolution qui avait été celui de Barnave en 1791.

Robespierre n’appartenait pas à la génération de 1791 : il était de celle de 1789. Tout en estimant que la Constitution contrevenait aux principes dans plusieurs domaines, tel le régime censitaire, il pensait que les bases en étaient pures et que la Constituante avait de ce point de vue accompli l’essentiel : la Révolution était faite, et seules les machinations des factions compromettaient le rétablissement « de la paix et de l’union » . Enfin, il n’était nullement républicain, convaincu que la liberté pouvait fort bien s’accommoder d’un gouvernement monarchique.

Le plus remarquable est que ces opinions alors peu orthodoxes n’aient pas entamé son crédit politique. Alors que tout autre aurait succombé, il fut l’un des principaux bénéficiaires de l’insurrection du 10 août 1792 qui rétablit son empire aux Jacobins, fit de lui l’un des maîtres de la Commune* et finalement lui livra le choix des députés de Paris à la Convention nationale. Robespierre avait embrassé le projet de Barnave, mais avec plus d’intelligence.

Sa longue expérience de la tribune jacobine l’avait convaincu que le vrai pouvoir consistait à conserver, contre vents et marées, la faveur de l’opinion. Aussi, hostile à toute idée d’insurrection, il se tut lorsqu’elle parut certaine, pour reparaître aux Jacobins dès l’après-midi du 10 août, tout approuver et recueillir le bénéfice d’un combat qu’il n’avait pas livré. Le 2 juin 1793, la chute des Girondins le porta enfin au pouvoir. On ignore tout ou presque des manoeuvres qui conduisirent à son élection, le 27 juillet, au Comité de salut public. En acceptant ce poste, il rompait avec une ancienne habitude qui consistait à n’accepter aucune fonction susceptible de l’éloigner du peuple. Jugeait-il que les « Brissotins » éliminés, la Convention représentait désormais réellement le peuple, que l’opposition entre celui-ci et ses représentants, à l’oeuvre depuis 1789, était enfin résorbée ? Cette hypothèse est la plus probable.

A vrai dire, la situation resta longtemps incertaine. Les militants des sections et les hébertistes*, qui avaient fait le 2 juin, n’entendaient nullement déposer les armes sans avoir recueilli tout le bénéfice de leur victoire. Au lendemain de deux nouvelles journées, les 4 et 5 septembre, où la Convention dut, sous la contrainte, mettre « la terreur à l’ordre du jour » , le Comité de salut public* livra les têtes exigées, organisa une armée révolutionnaire à la solde de la Commune, rédigea une loi des suspects qui mettait chaque citoyen en demeure de se disculper, promulgua enfin le « maximum » des prix exigé par la rue. Cependant, sa marge de manoeuvre était étroite. Il devait aussi se défier de la Convention, avant tout inquiète de sa propre sécurité et prête à suivre ceux qui la lui garantiraient. Le 25 septembre, Robespierre dut mettre toute son autorité dans la balance pour empêcher l’Assemblée de renouveler le Comité.

Une partie complexe et dangereuse commença alors, qui avait pour enjeu le pouvoir et pour sanction la mort des perdants. Les hébertistes et les dantonistes faisaient tour à tour pression sur un Comité dépourvu de moyens et contraint de louvoyer. Lui-même d’ailleurs ne formait pas un bloc : les « techniciens » Carnot, Lindet, Prieur s’y opposaient aux « politiques » Robespierre, Barère, Billaud-Varenne... Ajoutons à cela le surmenage, la peur, les inimitiés personnelles.

C’est un trait caractéristique de cette époque : les individus s’y montrent à nu, car la Révolution est devenue un théâtre d’ombres. On parle bien du peuple, au nom duquel on excommunie et guillotine*, mais on le chercherait vainement dans ces minorités de militants professionnels qui animent seuls sections et clubs. Le temps est à la fiction, mais à une fiction meurtrière, où les conflits de pouvoir, traduits dans la rhétorique du complot, ont la mort pour seule issue.

On ne retracera pas ici les péripéties qui conduisirent à l’exécution des hébertistes le 24 mars 1794, puis à celle des dantonistes le 5 avril, même si Robespierre déploya dans cette occasion tous ses dons pour le calcul et les manoeuvres politiques. On a vu dans l’élimination de Danton un crime irréparable. De fait, la Convention ne pardonna à Robespierre ni l’humiliation qu’il lui fit subir en l’obligeant à sacrifier une nouvelle fois plusieurs de ses membres, ni la peur qu’elle ressentit, le supplice d’un personnage si puissant laissant présager celui de députés auxquels la renommée n’avait jamais offert la moindre apparence de protection. Beaucoup de romans ont été bâtis pour savoir si la main de Robespierre avait tremblé au moment de signer l’arrêté qui vouait l’homme du 10 Août à la mort. Danton était trop corrompu, trop jouisseur pour que Robespierre éprouvât la moindre sympathie à son égard. Peut-être lui fut-il plus douloureux d’envoyer à l’échafaud Camille Desmoulins, dont il avait signé l’acte de mariage, mais en cela encore il put trouver la consolation d’avoir sacrifié à la patrie ce qu’il avait de plus cher, tel Junius Brutus exécutant ses propres enfants qui avaient conspiré contre la république.

Les exécutions du 5 avril donnèrent le signal d’une reprise en main générale. La Commune et les sections furent épurées, l’armée révolutionnaire licenciée, les sociétés populaires subordonnées au gouvernement, la Terreur* centralisée à Paris. Tout rentra dans l’orbite du Comité de salut public, qui concentrait une somme de pouvoir sans exemple dans l’histoire française. Il préparait les lois que la Convention votait sans discussion, les faisait appliquer par des agents nommés par lui, et punissait ceux qui les enfreignaient au moyen d’un Tribunal révolutionnaire* à sa dévotion. Un État, chose disparue depuis 1789, avait assurément reparu. État fragile cependant, dont le terme était fixé le jour où la situation militaire, déjà largement rétablie, rendrait inopérant l’argument du salut public qui servait depuis mars 1793 à justifier l’établissement d’un gouvernement d’exception. État fragile surtout, parce qu’il s’incarnait tout entier dans un individu.

Une dictature de plus en plus personnelle

Robespierre avait atteint le sommet de la puissance, mais celle-ci ne reposait que sur la crainte qu’il inspirait. Avec la mise au pas du Paris militant avait disparu le « peuple » qu’il avait plus d’une fois appelé à la rescousse. Le fondement même de sa puissance était détruit. Les Jacobins n’étaient plus qu’un aréopage de courtisans. Chez lui, ou plutôt chez le menuisier Duplay qui l’hébergeait depuis 1791, une petite troupe fidèle jusqu’au sacrifice l’entourait et l’adulait ; ses hôtes lui vouaient un culte farouche dont ils disputaient le privilège à sa soeur Charlotte ; tout était arrangé pour son bien-être et il en usait avec l’indifférence d’un homme occupé d’une passion abstraite et exclusive. Partout, Robespierre ne voyait que lui-même, n’entendait que lui-même.

Il perdit ce don de connivence qui, jusqu’en 1793, l’avait maintenu à l’unisson de l’opinion. Désormais privé de tout appui hors de la Convention, il était à la merci d’un renversement de majorité parlementaire. Il n’avait sans doute, en ces mois d’avril et mai, rien à craindre. La Convention avait peur.

Le 7 mai 1794, la Convention décréta, sur son ordre, l’existence de l’Être suprême* et celle de l’immortalité de l’âme. Robespierre entendait ainsi faire acte fondateur en donnant une base morale à la république qui devait naître sur les ruines des factions. Le déisme vague du nouveau culte ne témoignait en aucun cas de son attachement au pouvoir d’une Église catholique qu’il avait combattue en s’associant à la politique religieuse de la Constituante. En revanche, il s’était toujours opposé avec fermeté aux déclamations hostiles non pas à l’Église, mais à la religion en tant que telle. La sincérité de ses invocations du Ciel et de la Providence n’était pas feinte. Il y a un fond de religiosité chez Robespierre, qui explique la haine qu’il vouait aux philosophes, coupables à ses yeux non seulement d’avoir persécuté le vertueux Jean-Jacques, mais aussi d’avoir répandu dans la société le poison de l’incrédulité.

C’est par le même motif qu’en novembre 1793 il avait déclenché l’offensive contre les hébertistes, convaincu que la déchristianisation, en dépit d’une apparence de popularité, était le fait d’une minorité dont les actes répugnaient à un peuple profondément attaché à la consolation offerte par l’idée d’un Dieu juste. Il y avait aussi, sans doute, la conviction que la nouvelle société issue de la Révolution ne pouvait faire l’économie d’une règle morale que la raison, essentiellement subversive, ne pouvait offrir. Ses lectures, de Cicéron à Montesquieu, avaient également pu le convaincre, comme l’écrira encore l’abbé de Lamennais au début du XIXe siècle, qu’ « on trouve la religion près du berceau de tous les peuples, comme on trouve la philosophie près de leur tombeau » 1.

On peut aussi proposer une autre lecture du décret sur l’Être suprême : y voir une tentative pour donner à la dictature le fondement moral dont elle était absolument dépourvue dans son fonctionnement quotidien, fait de délation, d’arbitraire et de sang. Les Parisiens, qui assistèrent nombreux à la fête célébrée le 8 juin, virent sans doute dans le nouveau culte la promesse d’une embellie ; quant à Robespierre, s’il nourrit quelques illusions, elles furent vite dissipées. Marchant en tête de la procession, il put entendre les sarcasmes proférés à son encontre par les députés auxquels il tournait le dos et que l’anonymat du cortège protégeait. Même les obséquieux Jacobins digérèrent mal ce retour à la « superstition » et, quatre jours avant la fête, ils osèrent nommer pour président l’homme pour qui la mort n’était qu’un « sommeil éternel » , Fouché.

Il est vain de s’interroger sur les intentions de Robespierre, sept semaines avant sa chute. L’obligation de maintenir le silence universel par lequel il régnait le condamnait à une dictature toujours plus personnelle comme à une terreur toujours accrue. Il n’existait aucune autre issue : la détente, promise après la chute de la dernière faction, ne pouvait venir, dans la mesure où il n’y a pas de fin aux factions parce qu’il n’y a pas de fin aux intérêts, aux passions et aux opinions.

Deux jours après la fête de l’Être suprême, le 10 juin 1794, Robespierre forçait la Convention à voter la loi du 22 prairial qui supprimait toute apparence de justice dans la procédure du Tribunal révolutionnaire. « Si cette loi passe , s’écria courageusement le conventionnel Ruamps, il ne nous reste qu’à nous brûler la cervelle. »

Tous ceux qui, à un titre ou un autre, se sentaient menacés, et ils étaient légion, eurent cette fois si peur qu’ils puisèrent là les ressources d’un courage tout neuf. Ils jurèrent la perte de Robespierre.

Il est difficile de reconnaître le génial tacticien dans la conduite qui fut dès lors la sienne. Il déserta la Convention, qui avait manifesté sa grogne le 10 juin, puis le Comité de salut public, qui refusait de livrer les têtes exigées 29 juin. On ne le vit plus qu’aux Jacobins, dénonçant une « multitude de fripons » dont il augmentait le nombre en refusant d’en donner les noms.

Retardant le moment de frapper, s’isolant pour peaufiner le réquisitoire qui devait d’un coup abattre toutes les têtes coupables, il commit une erreur irréparable. Ses ennemis eurent le temps de se reconnaître et de se réunir. Le 8 thermidor 26 juillet, il monta à la tribune de la Convention pour prononcer ce qui devait être son dernier discours. Croyait-il qu’il pourrait vaincre, contraindre une fois de plus l’Assemblée à lui renouveler sa confiance ? Ou pressentait-il qu’il jouait le dernier acte, certain de sa chute, fatigué, âgé seulement de trente-six ans mais déjà les traits d’un vieillard ? On l’ignore, bien sûr. Le réquisitoire attendu se révéla maladroit. Il donnait prise à l’accusation de dictature, multipliait les allusions... Le signal de la chute ne résida cependant pas dans la faiblesse du discours. Simplement, la Convention retrouva la voix.

Le dantoniste Bourdon de l’Oise donna le branle, et tous se levèrent, une accusation en appelant une autre. Et l’on vit cette chose inimaginable quelques mois plus tôt : Robespierre, incapable de répondre sinon par des protestations de bonne foi, désarçonné par la renaissance d’une opposition qu’il croyait avoir brisée le jour de l’arrestation de Danton. Le lendemain, lorsque la Convention sonna l’heure de la curée, Saint-Just s’effondra pareillement. Robespierre et ses amis connaissaient la suite : le décret d’arrestation, le Tribunal révolutionnaire, l’échafaud. Comme il l’avait si souvent prédit, les « méchants » avaient triomphé.

Le 9 Thermidor est une rupture majeure. Au départ, ce n’était qu’un nouvel épisode de la Terreur. En rétablissant l’autorité de la Convention sur les comités, les conjurés n’entendaient nullement soustraire les ennemis du peuple, ou supposés tels, au châtiment, mais protéger les « patriotes », c’est-à-dire eux-mêmes, des persécutions que le « tyran » avait exercées contre eux.

Cette fois pourtant, le couperet était tombé au coeur du pouvoir : les clients promis au bourreau n’étaient plus de quelconques opposants, mais Robespierre, Couthon et Saint-Just, trio qui symbolisait à lui seul ou presque le régime. La mort de Robespierre frappait la Terreur dans son principe même.

La conséquence la plus immédiate de la chute du « tyran » fut la renaissance d’une opinion réduite depuis longtemps au silence. Le torrent d’invectives, d’accusations, d’appels à la vengeance par lequel elle se manifesta témoignait lui-même d’un mouvement de fond : la résurrection de la société réelle, que la rhétorique terroriste avait fictivement abolie dans la célébration de l’unité du peuple et de ses dirigeants, et dans la mystique de la vertu. De ce point de vue, la disparition de Robespierre n’entraîna pas seulement la liquidation de la Terreur, mais aussi celle d’une certaine façon d’envisager le pouvoir qui avait gouverné les esprits depuis 1789, et dont la Terreur avait constitué la forme extrême.

La surenchère révolutionnaire s’était alimentée dès 1789 à la dénonciation de la séparation du pouvoir et du peuple. Le despotisme d’Ancien Régime trouvant sa source dans cet écart, sécurité et liberté devaient résulter de leur transparence, de l’établissement d’un pouvoir qui fût immédiatement celui du peuple, sans intermédiaire, afin que ses intérêts ne pussent être trahis et ses droits bafoués.

Le caractère purement démocratique de cette figure de la légitimité et la nature nécessairement représentative des institutions - celle-ci impliquant la séparation du peuple et des dirigeants récusée par celle-là - avaient interdit l’instauration d’un ordre politique régulier. L’exercice du soupçon était en effet l’envers logique de cette représentation du pouvoir. Si tous les dépositaires d’une portion quelconque de la puissance publique étaient choisis par le peuple, chaque élu se voyait, aussitôt investi de ses fonctions, exposé à l’accusation de poursuivre des fins particulières contraires à l’intérêt du peuple. Objet du soupçon, il lui fallait apporter la preuve qu’il restait uni de volonté et d’intérêt avec le peuple.

Les partis qui exercèrent successivement le pouvoir s’étaient élevés en dénonçant les trahisons des gouvernants en place, avant de tomber eux-mêmes sous les coups de la surenchère démocratique. Seul Robespierre parvint, au moins pour quelques mois, à réunir les deux légitimités, et à réaliser ainsi, à travers sa propre personne, l’unité du peuple et du pouvoir. Sa mort acquiert ici toute son importance historique. « Un mystère de connivence » liait Robespierre à la Révolution. C’est non seulement un système de pouvoir, la Terreur, qui disparut avec lui, mais également le discours même de la Révolution sur le pouvoir, qu’il avait su, mieux que tout autre, exprimer par ses discours et son action.

Par Patrice Gueniffey