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La guerre sainte des musulmans

Qu'est-ce que le jihad ? En Occident, le mot évoque aujourd'hui les fanatiques de l'islam. La « guerre légale » des musulmans telle que la définit le Coran n'a pourtant que peu de points communs avec les dérives actuelles. Et son réveil, à l'époque des croisades, fut, avant tout, une réponse défensive et tardive à l'assaut des croisés.

Après la grande expansion territoriale musulmane aux VIIe et VIIIe siècles, le jihad , tel qu'il fut défini par Mahomet et ses successeurs, tomba quelque peu dans l'oubli. Ce sont les croisades aux XIIe et XIIIe siècles qui suscitèrent au Proche-Orient un réveil progressif. Aujourd'hui encore, ces faits demeurent très présents dans la mémoire des musulmans de cette région, qui voient dans leur lutte contre l'État d'Israël, créé en 1948, de nombreuses similitudes avec le combat mené contre les États croisés.

Arrêtons-nous d'abord sur la définition de la notion de jihad qui remonte aux origines mêmes de l'islam. Le jihad , « guerre légale1 » plutôt que guerre sainte, repose sur des prescriptions du Coran telles que : « Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu ni au jour dernier, et ne s'interdisent pas ce que Dieu et son envoyé ont prohibé » ou « Dieu marque sa préférence pour les combattants par rapport aux non-combattants, par une immense rétribution, par leur rang auprès de Lui, par son pardon, sa miséricorde, car Il est clément et compatissant2. »

Étymologiquement, jihad signifie « effort tendu vers un but déterminé » . Très tôt, l'islam est apparu comme une religion à vocation universelle, et le jihad exprime donc l'effort collectif que doit accomplir la communauté musulmane sous la direction de son chef temporel et spirituel, en vue d'étendre le territoire soumis à l'islam. Les Juifs et les chrétiens, en acceptant de verser un impôt, sont des sujets protégés dhimmis , qui peuvent librement exercer leur culte et conserver certaines de leurs institutions, même s'ils ne sont pas considérés fiscalement et juridiquement comme les égaux des musulmans. Ils échappent donc au jihad qui ne peut être proclamé qu'à l'encontre de non-musulmans résidant à l'extérieur du territoire de l'islam, c'est-à-dire dans le « territoire de la guerre » , et qui refusent de se soumettre au pouvoir musulman.

« Une des portes du paradis »

Le jihad peut aussi devenir défensif ; de devoir collectif il se transforme en devoir individuel de chaque musulman. D'importantes récompenses célestes sont promises à ceux qui meurent « martyrs de la foi » shahîd et, dans certaines traditions islamiques hadîth , le jihad est considéré comme l' « une des portes du Paradis » . Notons enfin l'existence du « jihad majeur » , effort sur soi-même en vue de se perfectionner moralement et religieusement, et dont l'accomplissement est considéré par certains comme une condition indispensable pour mener le jihad contre les infidèles.

Si le jihad fut le moteur des grandes conquêtes musulmanes des VIIe et VIIIe siècles, par la suite, son application évolua en fonction des régions et des circonstances historiques. Ravivé en Syrie du Nord au Xe siècle, au temps des combats contre les voisins byzantins, il n'intéressait que faiblement les califes abbassides3 à la même époque. Au milieu du XIe siècle, les Turcs seldjoukides fondèrent une nouvelle dynastie au Proche-Orient et entreprirent la conquête de l'Anatolie byzantine. Le jihad renaissait, mais il n'était pas encore le mobile déterminant des souverains turcs qui considéraient la lutte contre leurs rivaux fatimides d'Égypte dynastie chiite installée en Égypte depuis 969 comme beaucoup plus importante que la guerre contre Byzance.

Les croisades et l'installation des Francs en Orient allaient entraîner un nouvel essor du jihad qui ne se réalisa, toutefois, que lentement et progressivement. A l'origine, la fondation du comté d'Édesse en Haute-Mésopotamie et la prise d'Antioche en Syrie du Nord, en 1098, se firent sans rencontrer de vives résistances. Le 15 juillet 1099, les croisés s'emparèrent de Jérusalem qu'ils noyèrent dans un bain de sang.

Les quelques survivants qui réussirent à s'enfuir arrivèrent à Bagdad, le mois suivant, pour supplier le calife abbasside, chef suprême de la communauté sunnite, de les aider. En Syrie, les réfugiés se lamentèrent sur leur sort : « Quel est le malheur qui m'accable le plus douloureusement ? Est-ce la mort des chefs de ma famille, les biens perdus ? Ou est-ce l'éloignement de mon pays natal ou le manque de soutien ici ? Je ne sais quoi pleurer » , écrit l'ancien juge de la ville syrienne de Ma'arrat al Nu'mân. Quelques poètes tentèrent de sensibiliser leurs contemporains : « Jusqu'à quand ce torrent horrible des polythéistes4 se gonflera-t-il ? [...] Comment pouvez-vous dormir devant tout cela, ne veillant que pour vos rancunes ? [...] Défendez votre religion et tout ce que vous avez de sacré comme le fait celui qui ne considère pas la mort comme une perte5. » Un juriste de Damas, al-Sulamî, alla plus loin encore en rédigeant dès 1105 un traité d'incitation au jihad dans lequel il dénonce courageusement l'inertie générale de musulmans.

Mais tous ces efforts restèrent vains. Dans l'esprit des musulmans, les attaques des croisés appelés d'abord « Rûm » , c'est-à-dire Byzantins, et plus tard seulement « Francs » n'étaient qu'une nouvelle manifestation de l'Empire byzantin envers lequel le sentiment de jihad s'était bien émoussé au cours des siècles. L'ampleur de la première croisade et ses conséquences ne furent pas perçues à cette époque par les souverains musulmans. L'auraient-elles été, qu'ils n'auraient sans doute pas pu réagir davantage en raison des divisions religieuses et politiques qui déchiraient le monde musulman. Aux Fatimides chiites d'Égypte s'opposaient les Seldjoukides et Abbassides sunnites de Syrie et d'Irak. Nul appel au jihad ne fut lancé en Égypte, qui ne se sentait pas encore menacée par l'expansion franque, et les États latins d'Orient, une fois constitués, représentaient même, pour les Fatimides, une protection contre leurs ennemis seldjoukides.

A l'intérieur même des territoires seldjoukides, le morcellement était grand. Différents princes de la famille seldjoukide s'étaient rendus indépendants et s'opposaient entre eux en Anatolie et en Syrie-Palestine, sans parler des gouverneurs arabes, turcs ou arméniens, qui, ici ou là, s'étaient emparés du pouvoir. Le calife de Bagdad, sans véritable force militaire, ne semblait pas très concerné par les événements de Syrie-Palestine et les quelques expéditions organisées par les sultans seldjoukides d'Iran et d'Irak eurent davantage pour objectif la soumission de certains émirs turbulents que la lutte contre les Francs.

Il fallut attendre 1119 pour qu'intervînt la première importante victoire musulmane sur les Francs, en Syrie du Nord, à Tall Dânîth. Un Turc originaire de Haute-Mésopotamie, nommé Ilghâzî, en fut l'artisan. Devenu maître d'Alep en 1118, il se trouva à la tête d'un État important qui engloba non seulement la Syrie du Nord, mais également une grande partie de la Haute-Mésopotamie. Le succès qu'il remporta en 1119 connut un grand retentissement dans le monde musulman : « Cette victoire fut l'une des plus belles. Jamais triomphe pareil n'avait été accordé à l'islam dans les années passées, dans les jours d'autrefois » , écrit Ibn al-Qalânisî6. Même si l'action d'Ilghâzî comportait encore des faiblesses qui l'empêchèrent d'exploiter sa victoire et d'entamer la reconquête des États francs, un tournant était amorcé. Les Francs n'apparaissaient plus comme invincibles et les musulmans prirent conscience que la situation pouvait se retourner en leur faveur, non par l'intervention du sultan d'Irak, mais grâce à l'action d'un prince local, résolu et déterminé.

Ce jihad renaissant fut conduit par trois souverains du XIIe siècle : Zengî, Nûr ad-Dîn et Saladin qui accompagnèrent leurs efforts militaires d'une intense propagande en faveur de la guerre sainte. Cette propagande fut confiée aux hommes de religion et de loi, aux hommes de lettres et aux poètes, qui ne combattaient pas seulement avec leur plume, mais intervenaient aussi, fréquemment, les armes à la main.

Il est possible de suivre les grandes étapes de ce redressement. En 1128, Zengî, un émir turc, gouverneur de Mossoul, s'empara du pouvoir à Alep. En 1144, il reprenait la ville d'Édesse. Dans le camp occidental, ce fut la consternation suivie de l'appel à la deuxième croisade. Du côté musulman, ce fut un triomphe : à l'annonce de cette nouvelle, « il n'est pas de chaire qui ne chancela, ivre de joie, il n'est pas de Coran dont l'encre ne s'illumina . [...] L'islam s'éleva plein de fierté » 7. Zengî, dont la renommée était faite, reçut du calife cadeaux et titres honorifiques. Mais Édesse n'était qu'une étape vers une victoire beaucoup plus grande. La nécessité de reconquérir Jérusalem s'affirma désormais : « Si la conquête d'Édesse est la pleine mer, Jérusalem et le littoral en sont le rivage » , écrit le poète Ibn al-Qaysarânî.

Cette importance de Jérusalem se précisa sous le règne du fils de Zengî, Nûr ad-Dîn 1146-1174. Nûr ad-Dîn fit de la réunification des musulmans le centre de sa politique et la condition indispensable au développement du jihad . En 1154, il prit Damas qui devint la nouvelle capitale. L'union des musulmans se poursuivit aussi en direction de l'Égypte fatimide en plein déclin. Shîrkûh, un officier kurde de Nûr ad-Dîn, et son neveu Saladin firent disparaître la dynastie chiite des Fatimides en 1171 ; l'Égypte revint sous obédience sunnite et la cohésion du monde musulman s'en trouva considérablement renforcée. Ce désir d'unité alla de pair avec une politique de renforcement du sunnisme. Interdiction des manifestations publiques du chiisme, constructions de collèges de droit et de sciences religieuses madrasa , création de couvents, de maisons d'enseignement des traditions : tout fut mis en place pour contribuer à former une élite dirigeante et des cadres administratifs dans le strict respect de l'orthodoxie.

Le glaive de l'Islam

C'est dans ce contexte d'union politique et religieuse que la propagande en faveur du jihad s'amplifia. Nûr ad-Dîn fut présenté par ses panégyristes comme le combattant de la foi par excellence, le « glaive de l'islam » , armé d'une grande ardeur religieuse et allant au-devant du martyre. Mais l'accent fut surtout mis, dorénavant, sur le caractère sacré de Jérusalem et la nécessité de sa reconquête. Considérée, bien avant les croisades, comme troisième ville sainte de l'islam, après Médine et La Mecque, Jérusalem en arabe al-Quds ou Bayt al-Maqdis , « demeure de la sainteté » ressurgit dans la propagande du XIIe siècle. Le genre littéraire ancien des « Mérites de Jérusalem » connut un nouvel essor. Des ouvrages vantant la gloire et les mérites de la ville sainte furent rédigés, puis lus et commentés abondamment dans les grandes villes comme Damas ou Alep. Nûr ad-Dîn fit même construire par les artisans d'Alep une chaire de mosquée destinée à être transportée dans la mosquée al-Aqsa, à Jérusalem, après sa conquête.

Lorsque Saladin succéda à Nûr ad-Dîn en 1174, les conditions étaient réunies pour mener le jihad à son apogée. Certes, la personnalité de Saladin et les conditions de son accession au pouvoir au détriment du fils de Nûr ad-Dîn suscitèrent beaucoup de controverses parmi ses contemporains. Ne l'appelait-on pas à Mossoul « le chien enragé qui aboie sur son maître » ? L'établissement de son autorité sur l'ensemble de l'Égypte, la Syrie et la Haute-Mésopotamie exigea du temps et beaucoup d'efforts, mais, bientôt, les victoires remportées sur les Francs et l'élan qu'il donna au jihad accrurent considérablement sa popularité cf. Jean Richard, p. 68 .

Sans parler des dissensions qui avaient affaibli le camp des Francs, du côté musulman les conquêtes de Saladin furent rendues possibles grâce aux moyens mis en oeuvre. Sur un plan théorique, d'abord, la propagande fut menée dans la continuité de celle prônée auparavant par Nûr ad-Dîn, avec l'exaltation de Jérusalem et la rédaction d'un certain nombre d'ouvrages ayant rapport avec la lutte contre les infidèles : traités de jihad , livres de polémique religieuse tel Des vertus des musulmans et des vices des polythéistes , des manuels d'armurerie et de tactique militaire. Les hommes de religion juristes, spécialistes du Coran et des traditions, ascètes et mystiques qui dirigeaient cette propagande officielle faisaient partie des proches du sultan et exerçaient une profonde influence sur lui.

Sur un plan militaire et diplomatique, Saladin se donna les moyens de son jihad contre les Francs en reconstituant une flotte de guerre, en signant un traité avec les Byzantins 1181, et en renouvelant les accords commerciaux avec les villes italiennes Pise, Gênes, Venise qui lui fournissaient le bois pour sa flotte et le fer pour ses armes.

Enfin, l'autorité personnelle qu'il exerçait au sein de son armée, composée de Kurdes et de Turcs, contribua beaucoup à son succès, ainsi que la fidélité et l'appui des membres de sa famille, placés au gouvernement des principales provinces.

Dans cette lutte contre les Francs, le calife de Bagdad apparaît étrangement absent. On a déjà fait remarquer son désintérêt pour les événements de Syrie au lendemain de la conquête franque. A la fin du XIIe siècle, le calife al-Nâsir se reconstitua une armée et des finances. Cependant, malgré les appels pressants de Saladin, il ne contribua nullement à son combat. En réalité, le calife était inquiet de la puissance grandissante de Saladin qu'il soupçonnait de visées sur l'Irak, et les efforts qu'il avait entrepris en vue de reconstituer sa propre autorité en Iran et en Irak lui semblaient prioritaires. Au XIIe siècle, le jihad ne concernait plus, comme aux premiers temps de l'islam, tous les musulmans ; il était devenu l'affaire de quelques-uns.

La mort de Saladin, en 1193, ouvrit une nouvelle période dans les relations entre Francs et musulmans. Sous la dynastie des Ayyoubides, ses descendants, on assista à un très net déclin du jihad . Les causes en sont diverses. Politiques, d'abord, puisqu'à la mort de Saladin son royaume se divisa, et de nouvelles dissensions apparurent entre ses héritiers. Chaque souverain, au Caire, à Damas, à Alep ou en Haute-Mésopotamie, préoccupé d'assurer son autorité et de développer son État, se désintéressa quelque peu du jihad . Certes, les conflits avec les Francs continuèrent, mais ils furent entrecoupés de nombreuses trêves et le statu quo territorial fut plus ou moins respecté. La présence franque ne représentait plus une menace très sérieuse pour les musulmans et un nouveau thème vit le jour, celui des mérites de la paix, fondé sur un verset du Coran : « S'ils inclinent à la paix, incline vers celle-ci » VIII, 63.

La politique d'al-Kâmil, sultan d'Égypte 1218-1238, célèbre en Occident à cause du traité de Jaffa qu'il signa avec l'empereur Frédéric II en 1229 - par lequel Jérusalem fut rétrocédée aux Francs, avec le droit, pour les musulmans, de disposer librement de leurs Lieux saints - montre bien que la guerre sainte n'était plus le centre de ses préoccupations. Dans les milieux piétistes, toutefois, le jihad n'était pas mort, et des voix s'élevèrent pour dénoncer vigoureusement la politique du sultan et déplorer l'abandon de la ville sainte : « L'accès à Jérusalem a été fermé aux compagnies des pieux visiteurs ! Ô désolation des dévots qui y résident . [...] Ô honte des souverains musulmans ! Pour un tel événement les larmes se répandent, les soupirs brisent les coeurs, haut s'élèvent les cris de douleur ! » s'écrie le prédicateur et historien Sibt Ibn al-Djawzî du haut de la chaire de la mosquée de Damas. De nettes divergences apparaissent donc à cette époque entre les dirigeants soucieux de leurs propres intérêts et les hommes de religion suivis par le peuple.

Des aspects financiers et économiques sont aussi à prendre en compte pour expliquer l'affaiblissement du jihad . Les guerres de Saladin avaient coûté fort cher et le Trésor en était sorti très appauvri. Les souverains ayyoubides préférèrent, dès lors, développer l'économie de leur région en nouant ou en renouvelant des accords commerciaux avec les villes italiennes ou du Midi de la France Marseille et Montpellier. En 1207-1208, par exemple, les Vénitiens obtinrent du prince d'Alep un bâtiment pour leurs marchands et marchandises fondaco , un bain, une église et des taxes réduites à 12 % sur leurs produits.

La croisade de Saint Louis en 1248 réveilla quelque peu l'ardeur des musulmans au jihad . On exhorta le peuple égyptien à se battre contre les infidèles, « car les Francs avaient envahi avec toutes leurs forces l'Égypte et les territoires musulmans dans l'intention de les conquérir, et qu'il était du devoir de tout musulman de courir aux armes et de les chasser de sa terre » , écrit Ibn Wâsil, principal historien des Ayyoubides. C'était, toutefois, un jihad défensif, qui n'avait plus rien à voir avec la démarche conquérante d'un Saladin.

Mamelouks contre Mongols

Le bouleversement politique qui affecta le Proche-Orient au milieu du XIIIe siècle avec l'installation en Égypte de la nouvelle dynastie des Mamelouks en 1250, suivie de la terrible invasion mongole en Syrie 1260, eut d'importantes répercussions sur l'évolution du jihad . Celui-ci fut en quelque sorte utilisé par les Mamelouks pour justifier et légitimer un pouvoir acquis par la force. Cette aristocratie militaire turque d'origine servile « mamelouk » signifie « esclave », qui avait mis fin au pouvoir déclinant des Ayyoubides, voulait ainsi montrer qu'elle seule pouvait lutter contre le double danger qui menaçait l'islam : les Mongols et les Francs.

La « guerre légale » des Mamelouks se tourna d'abord contre les Mongols, qui apparaissaient comme les plus dangereux. Lors de la bataille de Aïn Jalut 1260, en Palestine, ils les repoussèrent à l'est de l'Euphrate et, jusqu'à la fin du XIIIe siècle, ils ne cessèrent de les combattre. Contre les Francs, le jihad , sous la direction des deux principaux sultans mamelouks, Baybars 1260-1277 et Qala'un 1279-1290, aboutit à des résultats tout aussi spectaculaires avec, en 1268, la chute d'Antioche, en 1289, la prise de Tripoli, puis en 1291, celle d'Acre qui marque traditionnellement la fin des États latins d'Orient.

Ces très grands succès furent possibles grâce à la puissance militaire du nouveau régime, assortie d'une réorganisation administrative la « poste », notamment, assura de meilleures liaisons entre les régions. Une active propagande se développa aussi pour étayer l'idée renaissante d'un jihad offensif. Des manuels de furûsiyya furent rédigés, c'est-à-dire des traités englobant tout ce qu'un bon cavalier devait savoir équitation, maniement des armes, etc. et soulignant que la guerre par excellence était celle menée contre l'infidèle. Les Mamelouks bénéficièrent, dans leurs efforts, de l'appui des milieux religieux, qui voyaient en eux les défenseurs de l'ordre public et qui les soutinrent d'autant plus volontiers que ceux-ci redonnèrent une nouvelle vigueur à la lutte contre toutes les déviations du sunnisme.

Saladin d'abord, les Mamelouks ensuite, n'étaient, au fond, que des usurpateurs. Avec eux, le jihad parvint à son apogée. Ils tirèrent leur légitimité non de leur lignée, mais de leur combat contre les infidèles. Quelle meilleure illustration peut-il y avoir des liens étroits qui ont toujours existé entre sentiment religieux et pouvoir politique en islam ? Car le jihad n'est pas une guerre comme une autre. La guerre entre musulmans harb est, en principe, condamnée. Elle ne donne pas, en tout cas, à celui qui la mène la même récompense dans l'Au-delà, le même prestige ni le même pouvoir. Assoupissement, réveil, déclin et nouvel essor du jihad : son évolution aux XIIe et XIIIe siècles résume bien son histoire au cours des siècles.

Selon les circonstances et les événements, à la faveur d'un changement de régime, d'une occupation étrangère, ou sous l'influence d'un chef charismatique, il renaît toujours en référence aux préceptes coraniques. Sa dimension spirituelle est indéniable, mais, de nos jours comme à l'époque des croisades, il est aussi pour les gouvernants un excellent moyen de galvaniser les foules pour les mettre au service d'une politique.

Par Anne-Marie Eddé