Collection - Spécial - Atlas

Cette section vous permet de retrouver toutes les Collections de L'Histoire depuis 1998, Spécial Histoire et l'Atlas des Amériques.

Note au lecteur

"L'Histoire a décidé de mettre à votre disposition, sur son site internet, tout le contenu de ses archives du n°1 (mai 1978) au numéro 238 (décembre 1999). La rédaction demande votre indulgence pour les coquilles et autres erreurs dues à une numérisation qu'il nous faudra un peu de temps pour corriger complètement. Ce contenu est offert à nos fidèles abonnés identifiés. Pour les autres lecteurs, il est payant. Bonne lecture.
État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

La religion des temps modernes

Que reste-t-il des Jeux rêvés par Coubertin ? Pas grand-chose, sans doute. Si ce n’est une dimension mythique dont témoigne la ferveur collective suscitée par chaque olympiade.

L’Histoire : Comment expliquer le succès de la restauration des Jeux olympiques ?

Georges Vigarello : Les Jeux à dimension internationale proposés par Coubertin sont au diapason d’un monde qui entre alors dans un système de globalisation, de rencontres et de communications internationales, comme le montre la multiplication, à cette époque, des rencontres scientifiques et le succès des expositions universelles - auxquelles, ne l’oublions pas, les Jeux restent rattachés jusqu’en 1908.

Ensuite, au moment où Coubertin propose de réinstaurer les Jeux, la notion récente qu’est le « sport* », venue de Grande-Bretagne, prend justement de l’ampleur en France. Depuis l’Ancien Régime, il n’était question que de « jeux », joutes ou paris, activités souvent passionnées, mais très variables selon les groupes sociaux, les lieux ou les saisons et qui, en dehors peut-être des jeux de la noblesse, ne donnaient guère lieu à entraînement ou préparation particulière. Tandis que ce qui se produit à la fin du XIXe siècle, c’est que l’on voit apparaître des clubs dont le but est de rassembler des amateurs de compétitions sportives et d’organiser entre eux des compétitions. Puis une connexion naît entre ces cercles afin d’agencer entre eux des rencontres... Les pratiques sportives se trouvent ainsi unifiées par un règlement non plus verbal, non plus lié à l’initiative consensuelle de quelques-uns, mais écrit et reconnu de tous, sur le plan national et international.

L’H. : Pourquoi la notion de « sport » émerge-t-elle à ce moment-là ?

G. V. : Elle participe de l’esprit du temps d’une société en plein essor démocratique. L’idée sportive est là : chacun a, en théorie, les mêmes chances, la seule différence admise étant celle du talent et de la réussite. Dans ce sens, le sport, comme l’école pour tous instaurée par Jules Ferry, promeut l’idéal démocratique. La différence est marquante avec les Jeux grecs qui refusaient femmes et esclaves, même si, insensiblement, des hommes de conditions différentes purent y participer.

Reste que si les activités sportives provoquent un tel engouement à cette époque, c’est aussi parce que les conditions matérielles le permettent : les moyens de transports se développent, facilitant les communications, de même que les outils d’information presse, télégraphie, téléphone... qui rendent possible leur mise en scène.

Enfin, la société de la fin du XIXe siècle est une société où le loisir gagne en espace et en temps. Même si, en dépit de l’idéal démocratique évoqué plus haut, il ne concerne d’abord que les plus privilégiés... Un tel élitisme est d’ailleurs ce qui a fondé la fameuse règle de l’amateurisme*, perpétuellement citée comme valeur olympique : ne peuvent participer aux Jeux, à l’origine, que ceux qui ne cherchent pas un gain...

J’ajoute, à propos du succès grandissant du sport, que le sport mécanique a joué aussi un rôle important : le fantasme de la performance liée aux progrès de la machine, de ses exploits, de sa vitesse...

L’H. : Quelles sont les valeurs portées par ce modèle sportif ?

G. V. : La démocratie, d’abord. Mais encore la pédagogie : le sport, c’est un lieu où l’on peut se former, grandir, s’enrichir. Si le jeu traditionnel était à la fois positif en ce qu’il permettait de se détendre, de faire de l’exercice et négatif dans le sens où il pouvait provoquer la passion, donc vous éloigner de vous-même, conduire à la violence, à la tromperie..., le sport prétend d’emblée à une valeur exclusivement positive : c’est le meilleur, au sens le plus fort, qui l’emporte. Et il triomphe en manifestant un comportement « chevaleresque ». Les références sur ce point s’accumulent, un peu comme si le loisir ne pouvait devenir véritablement légitime qu’en devenant aussi moral, en révélant une « utilité » : le respect de l’autre, de la règle, de l’arbitre, le refus de toute violence, de toute tricherie... Le sport se veut « exemplaire ».

Son succès peut se comprendre : pratique excitante, « pédagogique », diffusable, spectaculaire aussi, le sport allait prendre la place, dans les écoles, de la vieille gymnastique, alors dénuée d’enjeu particulier, sinon celui d’une hygiène plutôt ascétique. Pratique de récits, « fabricatrice » d’imaginaire et de héros, le sport allait aussi occuper la presse et les grands moyens de diffusion.

L’H. : En effet, si, à l’époque de Coubertin, les Jeux n’attiraient qu’un public restreint, aujourd’hui, ils passionnent les foules dans le monde entier. Comment expliquer un tel succès ?

G. V. : Parlons d’abord du succès du sport, en dehors des Jeux, et de celui de certaines épreuves en particulier. Le Tour de France, par exemple, apparu en 1903, a été une matrice pour promouvoir l’image du sport. Grâce au journal L’Auto et à son rédacteur en chef Henri Desgranges1, le spectateur qui avait aperçu les cyclistes sur la route, quelque part entre Paris et Lyon, apprenait dans le détail par le journal ce qui s’était passé entre ces villes. L’information révèle ici toute sa force, créant du champion, de l’histoire, du sens...

En outre, à partir du moment où les rencontres sportives ont commencé à prendre une dimension assez large, où des États lointains se sont affrontés dans ces compétitions, le champion a revêtu une image plus forte : ces combats sportifs pouvaient recouper, « symboliquement », ceux des peuples - nations européennes dans l’entre-deux-guerres, Est contre Ouest au temps de la Guerre froide... D’où des investissements collectifs de plus en plus intenses.

Un champion comme le coureur de fond tchèque Emil Zatopek, qui triomphe aux Jeux d’Helsinki en 1952, focalise l’opposition Est-Ouest. « Locomotive humaine » , « coureur atomique » , champion à la foulée heurtée mais inimitable, Zatopek « entre dans l’histoire » après ses victoires olympiques. Les mots du Tchèque sont alors d’emblée codés, ses confidences disséquées, ses allusions circonstancielles à « l’esprit mercantile de Paris » transformées en autant d’attaques diplomatiques alors que ses courses et ses records* provoquent une admiration incontestée. « Athlète * d’État » , homme de fer et de propagande, Zatopek flirte avec un modèle politico-sportif dont la force est sans rapport avec ce qu’elle était jusque-là.

L’H. : Un modèle relayé aussi par l’importance grandissante de l’image...

G. V. : Oui ! A cet égard, tout a changé dans la deuxième moitié du XXe siècle : un spectacle sportif survalorisé par l’écran, une image surévaluée par le public qu’elle capte. Mesurons d’abord l’importance des sommes engagées : en 1974, l’ORTF versait 500 000 francs au football français, en 1984, TF1-A2 et FR3 dépensaient 5 millions de francs, toujours pour le football, en 1990, ces dépenses pour les chaînes françaises étaient passées à 230 millions de francs2. Aujourd’hui, Canal+ et TPS engagent pour les cinq ans à venir une somme de plus de 1,3 milliard d’euros3.

Investissement tout aussi massif pour les chaînes étrangères : la chaîne américaine NBC a dépensé 1,67 milliard de dollars en huit ans pour retransmettre successivement les Jeux de Séoul 1988, de Barcelone 1992 et d’Atlanta 1996. Les droits exclusifs de télédiffusion des Jeux olympiques sont passés de 34 862 dollars pour l’ensemble des pays en 1976 à plusieurs milliards de dollars en 2000, dont 54 millions pour les seules chaînes françaises4. Ce qui impose, dans bien des cas, la télévision comme source première de financement du sport.

Or, en dépit de la crainte de « vider les stades * » 5 avec une telle diffusion des images, leur fréquentation a crû de 30 % en quinze ans - alors que les retransmissions étaient multipliées par dix !

L’H. : Les Jeux olympiques d’aujourd’hui ressemblent-ils à ceux rêvés par Coubertin ?

G. V. : Ils sont devenus un immense spectacle retransmis dans le monde entier, en temps réel, par les médias, mobilisant des investissements gigantesques : le budget avoué, cette année, pour Pékin est de 40 milliards de dollars. Nous sommes loin de la morale chevaleresque et de l’affrontement gratuit que souhaitait Coubertin.

Cependant, si les valeurs promues par Coubertin apparaissent bien désuètes, la dimension mythique des Jeux est de plus en plus forte, comme le montre l’importance grandissante accordée aux rituels. C’est le cas de la cérémonie d’ouverture, par exemple, pendant laquelle les organisateurs prétendent aujourd’hui organiser une sorte de show à valeur universelle. Cette tentative de se donner des rituels « mondiaux » est très importante : elle produit de l’imaginaire et de la séduction à bon compte. A Séoul, en 1988, il s’agissait de « surmonter les barrières » . A Sydney, en 2000, on voulait illustrer la rencontre des cultures et leur enrichissement mutuel. A Athènes en 2004, l’idée était de représenter la naissance de l’humain...

Lorsque Coubertin disait que la première caractéristique de l’olympisme moderne, c’est d’être une religion, il savait ce que le sport peut procurer en termes de ferveur collective et que la religion, comme lieu de rencontre et de prières collectives, procure moins qu’autrefois pour nombre de sociétés d’aujourd’hui. Par ces temps de dispersion spatiale et temporelle, le sport serait-il un des derniers lieux de ferveur fusionnelle ? Dans ce sens, on peut dire que les Jeux olympiques, malgré leurs parts d’ombre, parviennent à porter un sens, fût-il illusoire ou tout simplement prétendu. Pratique fabricatrice de mythe encore, le sport peut faire croire à l’existence visible et concrète d’une perfection exemplaire. Ce qui accroît l’excitation, tout en risquant d’entretenir aussi croyance et illusion.

L’H. : A propos de zones d’ombre, les affaires de dopage se sont multipliées ces dernières années. Est-ce une malédiction contemporaine ?

G. V. : Le dopage* n’est pas un phénomène récent : la strychnine est d’un usage assez courant dans les courses du début du XXe siècle. Le stayer course derrière moto américain George Lander serait le premier sportif décédé en 1904 pour cause de dopage à la strychnine. La consommation de cocaïne, également, était fréquente chez les boxeurs, entre autres, afin de mieux résister à la douleur. Paavo Nurmi, le coureur de fond et de demi-fond qui acquit douze médailles olympiques entre 1920 et 1928 - dont huit en or -, affichait ouvertement son recours à nombre de produits. Il vantait dans les journaux finlandais du temps l’efficacité du Rejuven, produit miracle composé à base d’hormones mâles la testostérone.

Le thème du dopage commence à faire partie des préoccupations « réglementaires » du CIO en 1938. Il est évidemment interdit, mais difficilement contrôlable. Dès les années 1950, il y a une « triplette » incontournable : athlète-entraîneur*-médecin. Et parfois, la frontière est si mince entre produits licites et illicites qu’elle peut être à peine perceptible pour les athlètes eux-mêmes - d’où la difficulté qu’ils ont parfois à dire qu’ils se dopent.

L’une des définitions données au dopage est « l’usage de procédés et substances permettant au corps de fonctionner en dehors de ses aptitudes naturelles » . Mais il n’y a pas d’aptitudes naturelles dans le domaine athlétique ! Toutes sont considérablement travaillées, soumises à entraînement, à un appareillage énorme, à un espace qui est tout sauf naturel : rien n’est plus construit que l’espace du stade ! De nos jours, le régime auquel l’athlète est soumis est immanquablement, et de plus en plus, médicalisé.

La meilleure manière de réfléchir au problème du dopage, c’est de le penser en termes de danger à court ou long termes pour la santé de l’athlète, d’interdire certains produits pour leur dangerosité - et non parce qu’ils seraient une manière de tricher par rapport à des aptitudes soit disant naturelles.

Mais ce danger est souvent difficile à mesurer. Et il me semble que les instances sportives, qui ont intérêt au résultat, à l’image, au mythe, ne sont pas en mesure de trancher dans ce domaine. L’idéal serait de créer pour cela un comité d’éthique international qui réfléchirait aussi à la transformation physique de l’humain.

L’H. : Parce que le corps de l’athlète a changé ?

G. V. : Bien sûr qu’il change, et sans cesse ! Le grand tournant se situe dans les années 1970 avec l’accélération du recours aux produits anabolisants, aux hormones de synthèse et non plus aux « simples » stimulants, avec une association d’un nouveau genre, à visée dopante, que le procès Festina, à la fin des années 1990, a bien montrée, entre athlète, dirigeant et médecin.

Il est intéressant de voir d’ailleurs, à quelques décennies de distance, la transformation du corps des athlètes, dont on ne sait plus si elles sont obtenues par le seul entraînement ou par des traitements musculaires plus « particuliers ».

L’H. : Que faudrait-il, selon vous, pour que les Jeux de Pékin soient des Jeux réussis ?

G. V. : Les Jeux seront évidemment « réussis » : organisation impeccable, épreuves excitantes, drames ou histoires impressionnantes. Cela suffit-il ? Le problème me paraît se situer ailleurs. Et en particulier dans l’indispensable renouvellement du CIO : doit-il s’aligner sur la seule logique commerciale ou doit-il s’ouvrir à des procédures plus démocratiques et prendre plus sérieusement en compte ses responsabilités morales ? J’attends évidemment qu’il s’oriente dans le second sens.

 

Par Georges Vigarello