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L'antisémitisme est-il le coeur de l'affaire Dreyfus ?

En 1894, le procès devant le conseil de Guerre fait l'unanimité : tous les Français sont convaincus de la culpabilité du capitaine Dreyfus. Face à l'obstination de ses premiers défenseurs, c'est l'hystérie dénonciatrice des antisémites qui va transformer cette affaire, dont la défense de l'armée est le premier enjeu, en « affaire juive ».

Dans la vision la plus commune qu'ont nos contemporains de l'affaire Dreyfus, le dreyfusisme va de soi, puisqu'il incarne le combat de la justice et de la vérité mené contre les champions d'un nationalisme chargé d'antisémitisme*, qui se sont acharnés contre une victime innocente. Or, pour apprécier à leur juste valeur les motivations des adversaires du « révisionnisme » — terme désignant ceux qui réclamaient, soit dès le début, soit au cours des années 1897-1898, la révision du procès Dreyfus de 1894 —, il faut en finir avec cette facilité du jugement a posteriori , quand le plus gros du mystère est éclairci et que l'innocence du capitaine est avérée.

Au moment où Émile Zola publie son « J'accuse », le 13 janvier 1898, ce n'est pas le dreyfusisme qui s'impose dans l'opinion — dont les seules lumières viennent de la presse —, mais une conviction contraire, selon laquelle l'armée a été trahie par l'un des siens, que celui-ci a été jugé et condamné, et que toutes les tentatives déployées en faveur du « traître » ne peuvent être que suspectes. Nous devons aujourd'hui faire l'effort d'imagination nécessaire pour comprendre à quel point le dreyfusisme des origines, le dreyfusisme héroïque des militants de la vérité, le dreyfusisme inlassable d'une poignée de proches et d'amis du condamné, grossie d'une autre poignée d'écrivains et d'hommes politiques saisis par le doute, nageait contre le torrent des idées reçues, des respects nécessaires et des évidences massives.

Le procès de Dreyfus devant le conseil de guerre, en décembre 1894, avait fait l'unanimité. Les antisémites patentés à la Drumont n'étaient pas les seuls à accabler le capitaine convaincu d'espionnage. Le 25 décembre, dans La Justice , Georges Clemenceau, par la suite l'un des dreyfusards les plus ardents, parle de « l'âme immonde » et du « coeur abject » du condamné. Jean Jaurès, à la Chambre, s'indigne qu'on ait tant d'égards pour un officier félon quand il est si fréquent de voir des conseils de guerre s'acharner sur de simples soldats coupables de quelque rebuffade envers l'un de leurs supérieurs. Il est excessif de dire que tout le monde est alors antidreyfusard, parce qu'il n'existe pas encore d'affaire Dreyfus : un traître a été démasqué, un traître a été jugé, un traître a été condamné, selon la loi, à la déportation.

A peu près deux ans plus tard, quand Bernard Lazare, journaliste juif anarchisant, employé par la famille Dreyfus pour rassembler les preuves de l'erreur judiciaire, finit par troubler une partie de la presse en publiant sa brochure révisionniste, d'abord en Belgique, puis chez Stock à Paris1, le nouveau ministre de la Guerre, le général Billot, déclare, péremptoire : « Le conseil de guerre, régulièrement composé, a régulièrement délibéré, et, en pleine connaissance de cause, a prononcé sa sentence à l'unanimité des voix. Le conseil de révision a rejeté, à l'unanimité des voix, le pourvoi du condamné. Il y a donc chose jugée, et il n'est permis à personne de revenir sur ce procès. » Ces paroles, prononcées le 18 novembre 1896, sont suivies par le vote d'un ordre du jour, qui fait l'unanimité à l'exception de cinq voix : « La Chambre unie dans un sentiment patriotique, et confiante dans le gouvernement pour rechercher, s'il y a lieu, les responsabilités qui se sont révélées à l'occasion et depuis la condamnation du traître Dreyfus, et en poursuivre la répression, passe à l'ordre du jour. »

A l'automne 1897, le ralliement du vice-président du Sénat Auguste Scheurer-Kestner, républicain modéré, patriote originaire de l'Alsace perdue, à la petite troupe des révisionnistes n'empêche pas La Dépêche , moniteur du radicalisme provincial, d'affirmer, le 24 novembre, qu'il existe un « syndicat Dreyfus » , disposant d'une dizaine de millions pour faire libérer le prisonnier de l'île du Diable. De là à imaginer que les révisionnistes émargent à cette liste noire, il n'y a qu'un pas. Et, le samedi 4 décembre 1897, le président du Conseil Jules Méline prononce à la Chambre sa célèbre dénégation : « Il n'y a pas d'affaire Dreyfus. » Ce que confirme le ministre de la Guerre : « Pour moi, en mon âme et conscience, comme soldat, comme chef de l'armée, je considère le jugement comme bien rendu et M. Dreyfus comme coupable. »

Il faut partir de ce bloc d'affirmations issues des plus hautes autorités de l'État républicain — la chose est jugée, Dreyfus est coupable, nul ne peut remettre en question l'honnêteté, la probité, le patriotisme des membres du conseil de guerre — pour comprendre la difficulté du dreyfusisme naissant. Contre lui, il a tout le pays : la gauche et la droite, les royalistes et les socialistes, les conservateurs et les radicaux, et l'ensemble du gouvernement.

On s'explique mieux dès lors l'ovation qui accueille Esterhazy le 11 janvier 1898, à la sortie de la dernière audience de son procès, où il a été déclaré non coupable ; pour la foule, l'accusation ne pouvait être qu'une machination du « Syndicat » . Les Français, ceux qui lisent les journaux en tout cas, dans leur immense majorité, ne comprennent pas comment un conseil de guerre aurait pu se tromper à l'unanimité. Que le dossier fût tenu secret, rien n'était plus facile à admettre puisqu'il s'agissait d'une affaire d'espionnage. De même le huis clos. Par un geste de confiance spontanée, l'opinion, qui entoure l'armée de ses faveurs, fait confiance à sa justice. Tel est le fond du premier antidreyfusisme.

Hystérie et démagogie

Là-dessus se greffe la campagne des antisémites : l'hystérie dénonciatrice d'un Édouard Drumont et d'un Gaston Méry dans les colonnes de La Libre Parole , le populisme catholique des révérends pères assomptionnistes de La Croix , la démagogie socialisante d'un Henri Rochefort à L'Intransigeant . Mais le premier antidreyfusisme déborde de très loin les rangs des antisémites. C'est la sauvegarde de l'armée qui est en jeu, son honneur, la discipline de ses troupes, et finalement son efficacité future sur le champ de bataille.

Face à ce mur de certitude, le premier dreyfusisme, quant à lui, fut le fruit d'une conviction ultra-minoritaire et d'une ténacité à toute épreuve. Le point de départ en fut la famille même du capitaine. Lucie, son épouse, Mathieu, le « frère admirable » , convaincus de l'erreur judiciaire, s'employèrent à la rendre manifeste. Les efforts de ce petit groupe eussent été vains, cependant, si le commandant Picquart n'avait pas été nommé à la direction du bureau des renseignements et découvert que l'écriture du bordereau attribuée à Dreyfus était, en fait, celle d'un autre officier, le commandant Esterhazy. Éloigné de Paris, Picquart eut cependant à coeur d'avertir de sa découverte son ami, l'avocat Louis Leblois. C'est celui-ci qui sut convaincre Scheurer-Kestner de l'innocence de Dreyfus. Cette fois, le dreyfusisme avait rallié l'un des grands personnages de l'État. Une autre recrue célèbre fut Georges Clemenceau, convaincu, lui, par Bernard Lazare, au début de novembre 1897, de la nécessité de la révision.

Parallèlement, dans les milieux intellectuels que fréquentait Bernard Lazare, le dreyfusisme faisait des adeptes. Le bibliothécaire de l'École normale supérieure, Lucien Herr — un autre Alsacien, comme Leblois, Scheurer-Kestner et Picquart —, devint l'âme du révisionnisme au Quartier latin. Il collaborait à La Revue blanche , dont les rédacteurs habituels, et au premier chef Léon Blum, furent par lui entraînés dans le combat pour la vérité. Parmi les normaliens, Charles Péguy se fit l'un des sergents recruteurs du mouvement, dont la Librairie Bellais, qu'il avait fondée avec Herr, devint le quartier général.

Enfin le petit groupe initial des dreyfusards fut complété par l'adhésion de Jaurès, finalement ébranlé par les arguments de Lucien Herr, de Scheurer-Kestner et du sociologue Lucien Lévy-Bruhl : Jaurès intervint publiquement, le 27 novembre 1897, dans La Petite République , pour poser quelques questions embarrassantes sur le procès Dreyfus. Il restait pourtant prudent, hésitant à engager derrière lui les socialistes qu'il représentait et qui n'étaient pas décidés à entrer dans cette bataille, en raison des prochaines élections législatives2.

La première victoire du dreyfusisme fut la comparution d'Esterhazy devant le conseil de guerre du Cherche-Midi, les 10 et 11 janvier 1898. Mais le procès se solda par l'acquittement d'Esterhazy, ce qui sema chez les dreyfusards un complet désarroi. Deux jours plus tard, Picquart était mis aux arrêts de forteresse au Mont-Valérien, et Scheurer-Kestner privé de sa vice-présidence au Sénat. C'est alors que l'affaire Dreyfus prit un tournant inattendu et que le dreyfusisme rebondit : Émile Zola fut l'homme par qui le scandale arrivait à point, déclenchant par son « J'accuse », publié par L'Aurore le 13 janvier 1898, une violente crise et le renforcement massif des deux camps opposés.

L'acte révolutionnaire de Zola a eu pour effet de mobiliser l'opinion. L'antidreyfusisme bénéficie toujours de la majorité parlementaire, les élections législatives du mois de mai ayant vu la défaite de Jaurès et la victoire de Drumont. Le nationalisme populaire, chauffé à blanc par la presse antisémite, s'exprime avec violence. Le 10 avril, Zola a été assailli à coups de pierres, non loin de Médan, dans les Yvelines, où il demeure. Le 1er mai, dans L'Intransigeant , Rochefort déclare que « la révision du procès Dreyfus serait la fin de la France » . Mais si la plus grande partie de l'opinion suit encore le gouvernement, sinon les antidreyfusards les plus enragés, le dreyfusisme, de son côté, se développe et s'organise.

Il est d'abord le fait des « intellectuels »3. Le 15 janvier 1898, est publiée la première liste d'une pétition réclamant la révision du procès Dreyfus, signée par un certain nombre d'universitaires, d'écrivains, d'avocats, de médecins, parmi lesquels on rencontre les noms d'Émile Zola, des poètes Fernand Gregh et Pierre Quillard, d'Anatole France, de Marcel Proust, des historiens Daniel et Élie Halévy, de Lucien Herr, du germaniste Charles Andler, du directeur de l'Institut Pasteur Émile Duclaux, du sociologue Célestin Bouglé, de l'économiste François Simiand, de Georges Sorel, etc. Dans les jours qui suivent, la liste s'allonge : Claude Monet, Jules Renard, l'historien Gabriel Monod, Émile Durkheim4... Le 24 février est fondée la Ligue des droits de l'homme, sous la direction du sénateur et ancien ministre de la Justice Ludovic Trarieux.

L'armée, c'est la France

Cette mobilisation des intellectuels en faveur de la révision a provoqué une mobilisation symétrique antirévisionniste, dont l'expression collective fut la création, en janvier 1899, de la Ligue de la patrie française, présidée par l'académicien Jules Lemaître, et qui comptait parmi ses membres Maurice Barrès, Ferdinand Brunetière, le poète François Coppée, le compositeur Vincent d'Indy, Frédéric Mistral, Paul Bourget, le critique dramatique Francisque Sarcey, Jules Verne, Gyp, Charles Maurras...

Entre les tenants de la révision et leurs adversaires, quel fut l'objet principal de la dispute ? Elle porta d'abord sur la défense de l'armée. Ferdinand Brunetière, directeur de La Revue des deux mondes , affirma, dans une réponse à « quelques intellectuels » , le 15 mai 1898, le primat de la défense nationale5. A ses yeux, il fallait d'abord défendre l'armée, parce qu'elle était « la France elle-même » , une garantie de l'idée même de démocratie : « Sans l'armée, c'est la démocratie qui serait elle-même en danger de périr. »

Alphonse Darlu, directeur de La Revue de métaphysique et de morale , concéda, dans sa réponse de mai 1898 à Brunetière, que le peuple français, « dès qu'il s'agit de l'armée, est avec elle. Et cela est juste et naturel. C'est précisément ce qui a fait la gravité et la tristesse si lourde de l'affaire Dreyfus, c'est qu'elle a mis aux prises dans le coeur de beaucoup de bons citoyens des sentiments également forts, le sentiment inquiet de la justice et le souci de l'ordre public, des sentiments d'humanité et le sentiment national » 6. Les antidreyfusards protestaient contre l'affaiblissement de l'armée par les attaques que lui faisaient subir ses adversaires. Les dreyfusards rétorquaient que l'armée serait d'autant plus respectée qu'elle reconnaîtrait l'erreur judiciaire qu'elle avait commise.

Cette querelle induisait un débat plus abstrait sur la cohésion sociale et le rôle des intellectuels. Pour les antidreyfusards, l'important est la préservation du lien social. Les intellectuels dreyfusards leur apparaissent comme autant d'« individualistes » oublieux des impératifs patriotiques.

Ferdinand Brunetière part ainsi en guerre contre cette « aristocratie de l'intelligence » qui s'estime supérieure au commun, et dont « l'infatuation » prépare l'anarchie. Il récuse la prétention des élites littéraires et scientifiques à avoir des lumières particulières sur le fond d'un procès jugé, et d'une manière générale sur les choses publiques.

« Pour l'ordre, contre la justice et la vérité »

Cette position est vivement attaquée par les intellectuels dreyfusards, et notamment par Alphonse Darlu. A ses yeux, l'individu n'est pas séparable de la société dans laquelle il vit, et s'il est vrai qu'il y a des « autorités légitimes » , « l'émancipation de la personne humaine » est le propre de l'histoire. Un peuple est d'autant plus grand qu'il compte dans ses rangs plus d'hommes qui portent « en eux-mêmes le principe de leur pensée et de leur action » . L'unité de la nation est désirable, mais « comme une union des volontés, et non comme cette unité d'action qu'assure la force » . Tandis que la philosophie antidreyfusarde exalte l'institution sociale au détriment de l'individu qui lui est soumis, la pensée dreyfusarde — en ceci fidèle à la tradition des droits de l'homme — défend la liberté d'examen comme le principe de la civilisation moderne.

Il ne faut donc pas s'y tromper : derrière la modération d'un antidreyfusisme de bonne compagnie, il est clair que se trouvent réaffirmés quelques-uns des principes clés de la pensée contre-révolutionnaire, tels qu'un Louis de Bonald ou un Joseph de Maistre ont pu les formuler, et selon lesquels il n'est point d'homme universel dont les droits seraient absolus, mais au contraire des sociétés bien concrètes dont la survie doit être protégée, fût-ce au prix de l'erreur judiciaire. Un Paul Léautaud, écrivain fort peu politisé, et gagné comme tout le monde par la fièvre anti ou pro-Dreyfus, exprime avec ironie un tel point de vue lorsque, invité après le suicide d'Henry à verser son obole pour sa veuve et son orphelin, il participe à la souscription avec ce commentaire : « Pour l'ordre, contre la justice et la vérité. »

Paul Léautaud, tout dreyfusard qu'il est, ne se brouille pas pour autant avec son ami Paul Valéry, qu'il nous montre dans son Journal littéraire en train de réclamer qu'on fusille Dreyfus. Mais le procès et la condamnation de Zola provoquent des ruptures éclatantes. On voit ainsi un Jules Renard se jurant de ne plus écrire « une ligne » à

L'Écho de Paris , où trône Barrès. C'est dans son Journal qu'on pourrait discerner le passage d'un débat, resté académique, à une bataille violente : « Je déclare que je me sens un goût subit et passionné pour les barricades, et je voudrais être ours afin de manier aisément les pavés les plus gros ; que, puisque nos ministres s'en fichent, à partir de ce soir je tiens à la république, qui m'inspire un respect, une tendresse que je ne me connaissais pas. Je déclare que le mot justice est le plus beau de la langue des hommes, et qu'il faut pleurer si les hommes ne le comprennent plus. » 7

Le dreyfusisme radical rallie les anarchistes et les antimilitaristes. Georges Rouanet, député parisien proche de Jaurès, écrit dans La Revue socialiste : « Depuis 1871, la France est en proie à une militarisation croissante, consistant bien moins dans l'enrégimentation de ses fils à la caserne que dans l'enrégimentation des esprits, systématiquement faussés par toute notre littérature et notre enseignement public. » 8 Les organes socialistes, comme Le Parti ouvrier , anarchistes, comme Les Temps nouveaux , fustigent l'armée comme un « instrument d'imbécile et continuelle destruction » , mais aussi « la foule esclave et lâche » éprise de chauvinisme. En même temps, la presse d'extrême gauche tire à boulets rouges sur les cléricaux, les « jésuitières » où sont formés la plupart des cadres de l'armée, la nouvelle alliance du sabre et du goupillon.

A dire vrai, l'Église officielle, les jésuites en tête, resta assez prudente au cours de l'Affaire. Il y eut même un dreyfusisme catholique, auquel reste attaché notamment le nom de Paul Viollet, l'un des initiateurs de la Ligue des droits de l'homme, fondateur d'un Comité catholique pour la défense du droit.

Mais la majorité des fidèles, nourris par les journaux antisémites comme La Croix des pères augustins de l'Assomption et Le Pèlerin , donnèrent leur voix à la cause antidreyfusarde.

Une orgie de métaphysiciens

De son côté, en se radicalisant, l'antidreyfusisme devenait nationaliste et antisémite. Les modérés de la Patrie française furent bientôt dépassés. La Ligue des patriotes, présidée par Paul Déroulède, alla jusqu'à tenter le coup de force lors des funérailles du président de la République Félix Faure, en février 1899. Mais nul mieux que Maurice Barrès ne sut doter le nationalisme de principes et d'accents funèbres, si ce n'est son jeune disciple Charles Maurras. Dans son recueil Scènes et doctrines du nationalisme , publié en 1925, Barrès réunit tous les arguments de l'antidreyfusisme, ressassés tout au long de l'Affaire : l'anti-individualisme, l'anti-intellectualisme, le culte de l'armée, l'anti-protestantisme, l'antiparlementarisme, la dénonciation de la décadence, l'apologie d'un catholicisme politique aux fins de cohésion nationale, la discipline sociale, la xénophobie, et, surtout, l'antisémitisme.

Il exprimait le sentiment d'une angoisse politique largement partagée depuis la défaite de 1871, l'idée selon laquelle un germe de destruction ravageait la nation, « dissociée » , « décérébrée » , sans direction. Il dénonçait dans le dreyfusisme « une orgie de métaphysiciens » , raisonnant dans l'abstrait, ignorant la nécessité du « relativisme » — c'est-à-dire de tout juger « par rapport à la France » . On discerne déjà sous sa plume la future théorie maurrassienne des « quatre États confédérés » et conjurés pour la destruction de la patrie : les protestants, les Juifs, les francs-maçons, et les « métèques » , qui sont tous censés occuper, depuis le début de la république parlementaire, les commandes de l'État. Contre leur oeuvre de mort, il faudrait, selon Barrès, recomposer la nation autour de ses institutions, gardiennes de son identité, et d'abord l'armée et l'Église. Le but : abattre le régime en place, et restaurer par l'union du peuple et de l'armée à la fois l'autorité dans l'État et les valeurs traditionnelles dans la société.

Ainsi l'affaire Dreyfus avait changé de nature : ce n'était plus une simple querelle sur un épisode de l'histoire judiciaire. Si l'antisémitisme y occupe une place si importante, ce n'est pas que la « question juive » en soit l'origine, mais que les fantasmes qu'elle suscite, trouvant là une occasion rêvée de s'épanouir, traduisaient une certaine forme de défense irrationnelle contre la marche au néant.

Bien des antidreyfusards récusèrent l'antisémitisme, le dénoncèrent même, comme Brunetière ; inversement, un certain nombre d'antisémites prirent le parti de Dreyfus — par exemple Paul de Cassagnac, directeur de L'Autorité —, estimant la cause de la vérité au-dessus de leurs préjugés.

Mais les matamores de l'antisémitisme populaire, les Drumont et les Rochefort, les esthètes et les théoriciens du nationalisme, les Barrès et les Maurras, dénoncèrent dans la figure mythique du Juif à la fois la cause directe et le symbole de la décadence française. Obnubilés par les patronymes juifs, désormais repérables dans la haute administration, dans les commandements militaires, dans les instances politiques, après qu'ils l'eurent été dans le commerce et dans la banque, ils décrivirent en lettres de feu ou en savants traités « l'invasion » . La France de trente-neuf millions d'habitants ne comptait que quatre-vingt mille Juifs, mais les chiffres les plus fantaisistes renforçaient leur phobie : le pays était désormais, selon eux, en proie à la rapacité et à la volonté de nuire des envahisseurs.

Une victoire pour la République

L'imaginaire dreyfusard, symétrique de l'imaginaire antidreyfusard, développa quant à lui l'idée de complot inversé, telle qu'on la trouve exprimée dans l' Histoire de l'affaire Dreyfus de Joseph Reinach : complot de l'Église contre la république. D'où la transformation d'un certain dreyfusisme en anticléricalisme militant. Cet anticléricalisme trouva une application politique avec la victoire du Bloc des gauches aux élections législatives de 1902, et le ministère Combes 1902-1905. En un sens, le dreyfusisme eut pour heureux effet la loi de séparation des Églises et de l'État de 1905, dont tous les partis purent, à la longue, se féliciter. D'un autre côté, cette politique anticléricale retarda le « ralliement » des catholiques aux institutions républicaines. Il est vrai que le pape Léon XIII, fin politique, mort en 1903, avait eu pour successeur Pie X, dont l'intransigeance doctrinale et la raideur diplomatique ont pu décourager les hommes du compromis.

Cela dit, le dreyfusisme devait rester le paradigme éthique de la nation républicaine. Sa victoire finale — la réhabilitation du capitaine Dreyfus en 1906 — s'impose encore à nous comme la reconnaissance officielle des valeurs qui fondent notre démocratie libérale — et la plus précieuse de toutes, celle qui fait de chaque citoyen, de chaque être humain, une personne qu'on ne peut sacrifier à une aveugle raison d'État, non plus qu'à des préjugés barbares. Cette référence historique, incomparable par le nombre des acteurs qui y sont associés et par l'éclat de sa conclusion, demeure à jamais comme l'un des étais symboliques les plus solides de notre modèle républicain9.

Par Michel Winock