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Lincoln chef de guerre

C'est l'élection de Lincoln qui déclencha la sécession du Sud et bientôt la guerre. Promu commandant en chef par les circonstances, le président sut surtout accompagner de main de maître le processus essentiel en jeu : l'abolition de l'esclavage.

«I l n'y a pas grand-chose à dire de moi », écrivait Abraham Lincoln en 1859, en quelques lignes lapidaires de présentation autobiographique. Or deux ans après le bicentenaire de sa naissance, en 1809, et cent cinquante ans après les premiers coups de canon de la guerre de Sécession*, en avril 1861, l'intérêt pour le seizième président des États-Unis, dont le mandat se confond avec la guerre, ne faiblit pas, bien au contraire. On dit que 10 000 livres ont été écrits sur lui depuis sa mort, en 1865, soit plus que sur tous les autres présidents américains réunis. Lincoln semble le sujet le plus rebattu de l'histoire des États-Unis, avec ses moments éditoriaux exacerbés, comme dans les années 1930 et 1940, lorsqu'un historien parlait imprudemment du « sujet le plus épuisé » de l'histoire de son pays, ou encore depuis une quinzaine d'années1.

En effet, depuis le milieu des années 1990, ouvrages et articles sur Lincoln se sont multipliés, avec en particulier la biographie de référence de David Herbert Donald et celles, récentes, de Michael Burlingame et James McPherson2. Environ 300 livres universitaires ont été publiés sur Lincoln depuis 1995, tirant parti de sources nouvelles ou renouvelées, explorant des aspects spécifiques comme sa vie avant l'élection à la présidence, sa mémoire et ses usages politiques, ses relations avec les élus du Congrès, sa sexualité, son état dépressif, etc. Barack Obama, qui prêta serment sur la bible de Lincoln en janvier 2009 et confia à quel point il était inspiré par son action et son verbe, a aussi contribué à faire de lui une figure révérée, transcendant les clivages politiques et ne laissant de côté que quelques sudistes « ultras » aux haines recuites. A Washington, le Ford's Theatre, où Lincoln fut assassiné le 14 avril 1865, vient d'être superbement rénové, tandis que le Musée national de la médecine expose la balle du pistolet Derringer qui lui fracassa le crâne, en compagnie de fragments d'os et d'une touffe de cheveux, telles des reliques sacrées.

La présidence de Lincoln fut presque entièrement définie par la guerre. Certes, d'autres présidents américains furent occupés par les conflits, du premier, Washington, jusqu'au dernier, Obama, en passant par Madison, Polk, Wilson, Roosevelt, Truman, Johnson et Bush. Mais Lincoln ne connut pratiquement pas la paix, et, du premier au dernier jour de son mandat, il se consacra à la conduite du conflit. Dans le même temps, sa représentation des objectifs de la guerre changea progressivement.

Les objectifs de la guerre et la conduite des opérations militaires : telles sont les questions qui forment deux des lignes conductrices principales de l'historiographie récente de la présidence Lincoln.

Les historiens américains en débattent depuis un siècle : Lincoln avait-il pour objectif premier, au début de la guerre de Sécession, de maintenir l'unité du pays ou d'abolir l'esclavage, et comment se représentait-il les liens entre les deux questions ? Les ouvrages récents de George Fredrickson et Eric Foner font le point de manière nuancée à ce sujet3. Il est clair que Lincoln était par principe moral et politique opposé à l'esclavage, ce qui ne signifie pas qu'il souhaitait son abolition immédiate et sans conditions. Lincoln aimait à citer les pères de la Constitution américaine, qui considéraient que l'esclavage devait s'éteindre graduellement, qu'il fallait limiter son développement vers l'ouest, mais qu'il ne fallait pas le supprimer immédiatement pour ne pas mettre l'économie de plantation à terre. Cette position « gradualiste » se distinguait de celle des abolitionnistes les plus ardents en ce que Lincoln estimait que l'esclavage ne pouvait être supprimé dans l'immédiat, et des esclavagistes en ce qu'il refusait son essor dans le Missouri et au-delà.

UNE « INJUSTICE MONSTRUEUSE »

Dans son célèbre discours de Peoria, prononcé en octobre 1854 pour dénoncer la loi « Kansas-Nebraska » laissant aux habitants de ces territoires le soin d'y autoriser ou non l'esclavage, Lincoln dénonça l' « injustice monstrueuse que constitue l'esclavage » et ajouta que « notre toge républicaine est souillée et traînée dans la poussière. Repurifions-la... Ôtons à l'esclavage sa prétention à reposer sur un droit moral et limitons-le à nouveau à la base légale de ses droits existants et à l'argument de la nécessité ». Cela ne signifiait pas, aux yeux de Lincoln, que Noirs et Blancs étaient égaux. « Que faire alors ? Les libérer et en faire, politiquement et socialement, nos égaux ? Mes propres sentiments s'y refusent, et, s'ils s'y prêtaient, on sait bien que la grande masse des Blancs ne partageraient pas cette option 4 . »

Les historiens, comme James McPherson, qui insistent sur les principes du « grand émancipateur » considèrent que ses rares remarques racistes étaient des concessions politiques pragmatiques, qui ne remettent pas en cause sa vision universaliste de l'humanité. L'ancien esclave Frederick Douglass estimait que Lincoln était dépourvu de préjugés racistes et qu'il lui parlait sans jamais lui faire sentir qu'il était noir5. D'autres historiens, comme George Fredrickson, estiment plutôt que Lincoln était tout de même très empreint des préjugés de son temps, qu'il est erroné de le considérer comme un « ami des Noirs » et que son opposition à l'esclavage était d'abord motivée par son souci de préserver l'unité nationale. George Fredrickson résume la position de Lincoln par une formule qui a fait mouche : il considérait les Noirs comme « des hommes, mais pas des frères » 6.

En 1854, Lincoln n'était pas un inconnu en politique, puisqu'il avait déjà exercé plusieurs mandats, dont celui de représentant de l'Illinois au congrès fédéral, entre 1846 et 1848. Mais à partir de la fin 1854, précisément sur la question de l'extension de l'esclavage, son engagement en politique s'affermit et devint définitif, même s'il conserva son métier d'avocat jusqu'en 1860. Cet homme sans éducation formelle, grand lecteur autodidacte, né d'une famille pauvre du Kentucky, était devenu avocat à la force du poignet, et son éloquence comme sa stature lui avaient taillé une réputation locale dans la région de Springfield, la capitale de l'Illinois.

Le parti whig, dont Lincoln était membre, rassemblait les élites modernisatrices, la classe moyenne commerçante et les fermiers aisés. Il se fractionna irrémédiablement à partir de 1854 entre partisans et adversaires de la loi « Kansas-Nebraska », de telle sorte que vers 1856 ce parti avait cessé d'exister en pratique. Certains whigs se rapprochèrent des démocrates partisans de l'esclavage ; d'autres fondirent le Parti républicain en juillet 1854 avec pour principe le « free labor, free land, free men » « travail libre, terre libre, hommes libres ». C'est ce nouveau parti que Lincoln rejoignit logiquement, et où il s'imposa, échouant de peu à la candidature à la vice-présidence en 1856 avant de devenir candidat à la présidence en 1860.

La campagne sénatoriale de 1858, au cours de laquelle Lincoln affronta en vain le sortant démocrate Stephen Douglas, lui conféra une dimension nationale : sa dénonciation éloquente du « pouvoir esclavagiste », son discours sur la « maison divisée [qui] ne peut tenir debout » impressionnèrent. En dépit de ses cheveux hirsutes, de ses costumes mal taillés, de son allure assez étrange et surtout des craintes de sécession s'il était élu à la Maison-Blanche, Lincoln était l'homme de la situation aux yeux des républicains.

Il était évident pour les Américains que c'était la question principielle de l'esclavage, et pas seulement celle de son extension vers l'ouest, qui se trouvait en jeu dans l'élection présidentielle, même si Lincoln se défendait de vouloir abolir l' « institution particulière ». Au vrai, dès l'élection de Lincoln acquise, lui qui n'était même pas en lice dans dix États du Sud, les États esclavagistes se préparèrent à quitter l'Union*. Ce fut le cas dès le 20 décembre avec la Caroline du Sud, suivie par six autres États le 1er février 1861 Floride, Alabama, Mississippi, Géorgie, Louisiane, Texas, formant la Confédération* des États d'Amérique le 4 février avec Jefferson Davis à sa tête cf. carte, ci-dessus . Dans les deux mois qui suivirent, quatre autres États rejoignirent la Confédération Arkansas, Caroline du Nord, Tennessee et surtout la riche Virginie7.

L'ABOLITION COMME OBJECTIF

Si la guerre de Sécession s'était rapidement conclue par une victoire des armées nordistes, par exemple après la bataille sanglante des « Sept Jours » en juin-juillet 1862 cf. « Quatre ans d'une lutte fratricide », p. 52, il est probable que l'esclavage eut été maintenu en l'état dans le Sud pour un temps indéterminé, quitte à être strictement limité à celui-ci. Mais la prolongation du conflit transforma les objectifs de guerre des nordistes : d'une guerre de restauration de l'Union, elle devint progressivement une guerre révolutionnaire visant à renverser l'ordre social du Sud. A partir de 1862, les républicains modérés, dont Lincoln lui-même, prêtèrent une oreille plus attentive et bienveillante aux abolitionnistes. « Tu ne peux pas t'imaginer à quel point l'opinion a pu changer ici [à Washington] sur la question des Noirs », écrivait le sénateur Sherman à son frère, général, le 24 août 1862.

Lincoln, toujours aussi prudent, proposait en mars 1862 d'aider financièrement les États du Sud décidant l'abolition progressive ; en juillet, il était certainement convaincu de la nécessité d'abolir de force l'esclavage, mais il hésitait à le proclamer publiquement, de telle sorte qu'il se trouva sous le feu croisé des abolitionnistes radicaux, qui le traitaient de « lavette », et des démocrates, qui mettaient en garde contre la libération des « demi-sauvages » et leur déferlement dans le Nord.

Pour ne pas sembler agir par contrainte, le président attendait une victoire de ses armées : l'occasion survint après la bataille victorieuse d'Antietam, à la mi-septembre 1862, qui repoussa hors du Maryland les troupes du général Lee. Lincoln annonça à son cabinet qu'il avait conclu un « pacte avec Dieu » : si les États rebelles ne réintégraient pas l'Union au 1er janvier 1863 il proclamerait leurs esclaves « libres à tout jamais » . Cette annonce officialisa le tournant abolitionniste de la guerre.

Dans l'immédiat, elle avait pour avantage d'encourager les esclaves à aider le Nord, à déserter le Sud confédéré, et pour inconvénient de susciter des oppositions chez les démocrates qui dénoncèrent « le chemin "robespierresque" vers la tyrannie » . Lincoln allait-il mettre sa promesse à exécution, alors que les élections de l'automne n'avaient pas été favorables à son camp ?

Plusieurs travaux récents ont montré que les habitants du Nord étaient plutôt favorables à l'abolition, moins en raison de principes moraux que comme moyen d'affaiblir le Sud8. D'une manière générale, l'abolitionnisme s'appuyait, aux États-Unis et ailleurs, sur un ensemble d'arguments divers ne relevant pas nécessairement de l'universalisme des droits humains. Pour autant, on s'inquiétait d'un déplacement possible de la population noire vers des États frontaliers comme l'Illinois, qui renouvela son interdiction d'entrée aux gens de couleur.

LE « GRAND ÉMANCIPATEUR »

Lincoln ne faiblit pas, et le 1er janvier 1863, comme annoncé, il signa la proclamation d'émancipation*. Celle-ci ne concernait que les esclaves des États sécessionnistes, et pas ceux des États esclavagistes fidèles à l'Union Missouri, Maryland, Virginie-Occidentale et Delaware ou en passe d'être conquis par elle Tennessee. Certains historiens, en particulier Lerone Bennett, très sévère sur Lincoln, y ont vu une forme d'hypocrisie de sa part, puisqu'il libérait des esclaves de régions hors de son pouvoir9. D'autres, majoritaires, ont insisté sur la dynamique enclenchée par la proclamation : l'enrôlement possible de soldats et marins noirs sous la bannière de l'Union à des postes de soutien - en rupture avec les réticences présidentielles sur le sujet au début de la guerre. En dépit des risques, y compris celui d'être faits prisonniers et massacrés par les soldats du Sud, les esclaves en fuite rejoignaient les lignes de l'Union, désertant les plantations et désorganisant l'économie du Sud. L'esclavage se délita donc bien avant la cessation des hostilités. C'était bien l'objectif de Lincoln10. De fait, celui-ci devint l'un des plus vifs partisans des régiments de couleur, admirant leur ardeur au combat et se réjouissant de l'effet qu'ils produisaient sur les sudistes. Les régiments noirs avaient en effet rapidement été mis en première ligne, comme lors de l'assaut contre Fort Wagner en juillet 1863, lorsqu'un régiment noir héroïque fit la une de la presse nordiste.

Les élections de 1863 confirmèrent la progression des idées abolitionnistes dans le Nord, de telle sorte que Lincoln s'enhardit à réaffirmer l'objet de la guerre dans son fameux et bref discours de Gettysburg, le 19 novembre 1863, prononcé à l'occasion de l'inauguration d'un cimetière national sur le champ de bataille. Il y est question non point seulement de sauvegarder l'Union mais de réaffirmer le principe de liberté cf. ci-dessous.

Début 1864, Lincoln était encore indécis au sujet des droits politiques des affranchis, d'autant qu'il se préparait à l'élection présidentielle de la fin de l'année : il s'attendait à être accusé de préférer l'émancipation à la paix, alors que les nouvelles du front n'étaient pas bonnes. Lincoln était traité par la presse démocrate de « faiseur de veuves » et de roitelet africain, « Abraham Ier l'Africain » dont « le sang noir souille ses veines » .

Mais la prise d'Atlanta par l'armée de Sherman, le 2 septembre 1864, rétablit la situation politique de Lincoln : saluée par la presse nordiste comme un tournant de la guerre, elle faisait de la victoire du Nord une possibilité prochaine et vraisemblable, ce qui plaça le général McClellan, candidat démocrate, dans une situation difficile, lui qui prônait une paix sans victoire. Lincoln fut donc assez aisément réélu, notamment grâce au vote des « tuniques bleues », qui voulaient majoritairement conclure la guerre par la victoire plutôt que par un armistice médiocre qui aurait rendu vain le sacrifice des camarades11.

Avec la réélection de Lincoln, le Sud confédéré ne pouvait plus espérer grand-chose, ni la victoire militaire, ni le compromis politique. Lincoln était décidé à faire ratifier le 13e amendement, qui abolirait l'esclavage. Pour obtenir une majorité de voix au Congrès, il rallia à sa proposition quelques voix démocrates, qui se joignirent aux républicains pour voter l'abolition le 31 janvier 1865, dans une atmosphère de liesse.

Si prudent sur la question de l'esclavage à son entrée en fonction, Lincoln était progressivement devenu, par les circonstances de la guerre mais aussi par une évolution personnelle, une réflexion intense et parfois tortueuse, un homme déterminé à éliminer l'esclavage, fût-ce au prix d'un prolongement du conflit : « Si Dieu veut qu'il se prolonge, jusqu'à ce que toutes les richesses accumulées au cours des deux cent cinquante années de travail forcé aient été anéanties, jusqu'à ce que chaque goutte de sang qu'a fait couler le fouet soit payée par une autre qu'aura tirée l'épée, il faudra dire alors comme il a été dit voilà trois mille ans : "Les jugements du Seigneur sont absolument vrais et justes" 12 . »

La guerre, cependant, ne se prolongea guère au-delà de sa réélection, de telle sorte que l'esclavage fut partout aboli dès avril 1865. Quant au droit de vote, sans aller jusqu'à l'accorder à tous les affranchis, Lincoln le souhaitait pour les anciens combattants, peut-être aussi pour ceux qui savaient lire et écrire une très petite minorité d'anciens esclaves. Était-ce une manière d'affirmer de nouveau la priorité du rétablissement de l'Union aux dépens des esclaves ou allait-il aller au-delà, comme l'espéraient les républicains radicaux, tant le président avait changé en quelques années, et accorder la citoyenneté pleine et entière à tous ? Il y a débat : à supposer que Lincoln sortit de la guerre persuadé que Blancs et Noirs étaient absolument égaux, ce qui n'est pas certain, il voulait éviter d'humilier le Sud défait par une proclamation trop radicale. En dépit de ces incertitudes, beaucoup d'historiens s'accordent pour dire que la guerre de Sécession engagea un processus révolutionnaire qui n'alla pas à son terme, après guerre mené de main de maître par un homme qui ne s'y était pas préparé et qui ne l'avait sans doute pas prévu, mais qui comprit la portée historique de sa présidence.

L'UNION PEU ARMÉE POUR LA GUERRE

Au moment de son élection à la Maison-Blanche, en effet, les observateurs doutaient des capacités de Lincoln à diriger un pays en guerre - et c'est le deuxième aspect du renouvellement historiographique concernant Lincoln, celui de la conduite des opérations militaires. Son expérience politique était limitée, lui qui n'avait été que législateur de la Chambre de l'Illinois et de la Chambre fédérale pendant deux ans. Quant à son expérience militaire, elle était anecdotique, puisqu'il avait servi trois mois dans la milice de l'Illinois lors de la guerre contre les Indiens Black Hawks, au printemps 1832, sans être exposé au combat, ce dont il aimait lui-même plaisanter. Jefferson Davis, par contraste, semblait bien mieux armé : le président de la Confédération était un ancien officier formé à West Point, qui avait combattu pendant la guerre du Mexique 1846-1848, avait occupé les fonctions de ministre de la Guerre et qui se faisait fort d'infliger une sévère leçon à « Abraham Ier ».

Dans les tout premiers temps de sa présidence, la démarche de Lincoln ne fut en rien martiale. Il ne ménagea pas ses efforts pour établir un compromis avec les confédérés, en soutenant l'amendement mort-né « Corwin », du nom de son initiateur, garantissant le maintien de l'esclavage dans les États où il était légal. Dans le même esprit, son discours d'inauguration présidentielle, le 4 mars 1861, était conciliant, assurant aux confédérés qu'il ne prendrait pas l'initiative d'un conflit armé contre eux. Certains historiens y ont vu une erreur d'appréciation du nouveau président, qui aurait estimé que les confédérés bluffaient et qu'ils n'auraient pas mis leurs menaces belliqueuses à exécution ; d'autres, plus récemment, ont considéré qu'il s'agissait plutôt d'une habileté tactique de Lincoln, qui ne voulait pas prendre l'initiative d'une attaque et cherchait à gagner du temps. Quoi qu'il en fût, le nouveau président, qui devait très rapidement prendre des décisions importantes, n'était pas prêt à faire la guerre, et il n'était pas le seul dans son camp13.

La structure militaire de l'Union était embryonnaire, et aucunement comparable à ses homologues européennes. Les observateurs européens étaient effarés par la pagaille qui régnait dans l'armée nationale, au printemps 1861. Composée de 16 000 hommes, l'armée américaine était répartie en 79 garnisons éparpillées dans l'Ouest. Une bonne partie de ses meilleurs officiers étaient passés au service de la Confédération, comme le Virginien Robert Lee, ou avaient démissionné de l'armée, découragés par l'ennui et des carrières bloquées. C'était le cas de William Sherman, capitaine reconverti dans la banque en 1853.

Fusils et artillerie stockés dans les arsenaux fédéraux étaient anciens et imprécis. Il n'existait pas d'état-major interarmes, et les notions de stratégie ou de programme de mobilisation étaient inconnues. Lincoln fut en quelque sorte son propre chef d'état-major un poste qui fut créé en 1903 par Theodore Roosevelt, ce qui le conduisit à s'impliquer de près dans les opérations militaires.

COMMANDANT EN CHEF

Certes, en vertu de ses pouvoirs constitutionnels, le président était le commandant en chef des armées mais il n'était pas supposé suivre le détail des opérations militaires. Lincoln emprunta des ouvrages de tactique militaire à la bibliothèque du Congrès pour mieux discuter avec ses généraux les plans qu'ils lui soumettaient. Ses ministres de la Guerre successifs s'occupaient du ravitaillement et de la mobilisation, dans l'ombre du président. Celui-ci conduisit la guerre avec détermination, et même, comme l'explique James McPherson, une compétence stratégique qui surpassait celle de ses généraux.

La situation militaire alarmante de l'Union donna toute confiance aux confédérés, sûrs de leur bravoure, méprisants à l'égard de « yankees * » décrits comme aptes aux affaires mais incapables de se battre courageusement. De fait, ce fut dans les premiers mois de la guerre, pendant l'été 1861, que la Confédération obtint un réel avantage militaire face à la désorganisation de l'adversaire. La première bataille de Bull Run, le 21 juillet 1861, baptême du feu auquel assistait le Tout-Washington, se termina par une débandade des soldats nordistes, ce qui poussa Lincoln à accélérer la mobilisation.

Soixante-quinze mille hommes avaient été initialement mobilisés pour un service de trois mois ; on passa à 500 000 hommes pour trois ans. Surtout, ce que le président avait prévu, une guerre limitée avec des moyens restreints pour mater l'insurrection sans détruire le Sud, était désormais obsolète. Lincoln comprit rapidement qu'il lui fallait réorganiser au plus vite ses armées dans la perspective d'une guerre longue et meurtrière. Plus le temps passa, plus l'avantage initial des confédérés fondit, au fur et à mesure que les problèmes d'approvisionnement de l'armée sudiste s'accrurent, et que les forces « bleues » s'organisaient et mettaient à profit l'appareil industriel du Nord.

A LA MANOEUVRE

D'un point de vue militaire, le président devait composer avec, d'un côté, la prudence de ses généraux, échaudés par des défaites cinglantes, qu'il poussait à agir, félicitait, admonestait, limogeait, d'un autre côté des élus républicains au Congrès, la presse républicaine et une partie de la population qui réclamaient la guerre à outrance. Il lui fallait aussi veiller aux soutiens politiques, y compris celui des démocrates, ce qui pouvait aller jusqu'à promouvoir au grade de général des élus influents du Congrès, des « généraux politiques ». En somme, pour tous, la préparation à la guerre se fit par la guerre.

Lincoln fut un bon stratège en ce sens qu'il comprit suffisamment rapidement que le Nord aurait l'avantage militaire en multipliant les attaques simultanées la « concentration dans le temps » pour déjouer la supériorité militaire du Sud, qui avait intérêt à la « concentration dans l'espace ». Le problème, d'après James McPherson, est que les généraux nordistes, à l'exception de Grant, ne comprirent pas bien et n'appliquèrent pas la stratégie de Lincoln. Cela peut expliquer le nombre étonnant de généraux limogés par le président, mais laisse en l'état la question de leur infériorité tactique face aux généraux sudistes. Tous avaient pourtant été formés de la même manière, par l'étude des textes du général napoléonien Jomini. Mais Jomini était mieux adapté aux moyens et à la stratégie du Sud gagner des batailles pour imposer un armistice favorable, tandis que le Nord avait besoin de « clausewitziens », c'est-à-dire de généraux visant à détruire les forces ennemies ce qui était le cas de Grant et Sherman plutôt qu'à le repousser.

Lincoln n'attendait pas seulement des victoires d'occupation du terrain, mais d'anéantissement de l'ennemi, et il protégeait politiquement ceux qui agissaient selon ses ordres et s'en sortaient sur le champ de bataille. Après la bataille de Shiloh, en avril 1862, pourtant gagnée par les nordistes au prix de pertes effrayantes, le général Grant fut accusé d'avoir été surpris par l'ennemi. Sa réputation d'alcoolique était pointée du doigt, mais Lincoln lui conserva néanmoins sa confiance : « Je ne peux pas me passer de cet homme ; il se bat », rétorqua-t-il. Par contraste, à l'issue de la bataille de Gettysburg, début juillet 1863, l'armée défaite de Lee parvint tout de même à traverser le Potomac pour se replier en Virginie : « Notre armée tenait l'issue de la guerre dans le creux de sa main et elle n'a pas voulu le refermer », enragea Lincoln.

Au moyen de télégrammes envoyés depuis un bureau du ministère de la guerre, Lincoln était à la manoeuvre et attendait qu'on lui obéît. Il consacrait des heures à lire et préparer ses télégrammes, qui lui permettaient d'intervenir très rapidement tout en surveillant plusieurs fronts en même temps. Tom Wheeler a publié certains des télégrammes de Lincoln, demandant par exemple des nouvelles d'une action engagée une demi-heure plus tôt14.

Lincoln répugnait aux déplacements sur le front. Il pouvait néanmoins s'y prêter lorsqu'il souhaitait rencontrer en personne un général, comme McClellan après la bataille d'Antietam, en septembre 1862, pour lui ordonner - en vain - de poursuivre son attaque. Peu après, le trop prudent McClellan fut relevé de son commandement. La seule visite présidentielle au cours d'une bataille survint le 12 juillet 1864, à proximité de Washington, défendue par le fort Stevens. Le président en haut-de-forme se dressa de manière intrépide au-dessus du parapet, exposé à l'ennemi. « Baissez-vous donc espèce d'abruti si vous ne voulez pas être touché », lui aurait ordonné le jeune capitaine Oliver Wendell Holmes.

A partir de 1864, la stabilisation de la structure militaire nordiste avec Grant général en chef désormais incontesté et lui aussi grand utilisateur de télégrammes permit à Lincoln de prendre un peu de recul sur les affaires militaires et de consacrer du temps à sa campagne de réélection puis à la préparation de l'après-guerre. Même si l'esclavage était désormais condamné, les conditions d'une capitulation du Sud se posaient. Lincoln souhaita tout de même être présent sur le front à la fin du conflit, ce qui l'amena à Richmond, la capitale confédérée qui venait de tomber, le 4 avril 1865 : les esclaves affranchis l'accueillirent par des manifestations de joie qui firent pleurer le « grand émancipateur » : « Je sais que je suis libre, car j'ai vu le père Abraham et je l'ai touché », s'exclama une vieille femme. Non loin de là, quelques jours plus tard, le 9 avril, le général Lee capitulait à Appomattox, surprenant Lincoln, de retour en bateau vers la capitale, qui l'attendait dans l'exaltation.

La force de Lincoln commandant en chef fut peut-être d'avoir été un militaire amateur, sans formation stratégique initiale. Il apprit à considérer la bataille comme une opportunité de destruction de l'ennemi plutôt que de conquête, une stratégie qui ne fut effectivement possible qu'à partir de 1864, grâce à l'avantage matériel de l'Union et aux généraux Sherman et Grant. En ce sens, Lincoln joua un rôle militaire aussi décisif que son rôle politique.

Par Pap Ndiaye