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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Une blessure si profonde

Les États-Unis sortent exsangues des quatre années de guerre. Le Sud, en particulier, est dévasté. La réconciliation sera longue à s'accomplir. Les Noirs, tout juste affranchis, en seront les grands perdants.

Le dimanche 9 avril 1865, le général Robert E. Lee, commandant en chef des armées confédérées, se rend à Appomattox Court House, en Virginie. La guerre de Sécession* est terminée. L'heure de la réconciliation a sonné.

Au sortir de quatre années de lutte fratricide, les États-Unis présentent l'aspect d'un pays marqué et endeuillé. Certes, l'Union* a été préservée et les esclaves ont été libérés. Mais, avec la disparition de Lincoln, sans doute le seul dirigeant susceptible d'imposer ses vues à l'ensemble de la nation et de garantir une paix sans vengeance, la Reconstruction* s'annonce ardue. Des deux côtés, les passions restent vives.

A l'heure des bilans, le coût humain de l'affrontement pèse lourd. Du bombardement de Fort Sumter en avril 1861 à la campagne finale d'Appomattox cf. « Quatre ans de lutte fratricide », p. 52 , environ 620 000 Américains ont payé de leur vie l'expérience de la guerre civile, parmi lesquels 360 000 nordistes et 260 000 sudistes. En moyenne, un combattant sur cinq a été tué. Le nombre de blessés, de mutilés et d'invalides avoisine le million. Le Sud, proportionnellement plus touché, a perdu 20 % de sa population active.

Les dégâts matériels témoignent également de l'acharnement des combats et de l'efficacité du matériel de guerre moderne. La marche des armées et l'intensité des batailles ont réduit les États sécessionnistes en cendres. On ne compte pas, de la Virginie au Texas, les villes, les bourgs et les campagnes ravagés, les plantations incendiées et les propriétés pillées. Au printemps 1865, les routes sont encombrées de vagabonds sans le sou, d'esclaves libérés attendant d'être fixés sur leur sort et de bandes de hors-la-loi, souvent d'anciens déserteurs de l'armée rebelle, qui mettent en coupe réglée les espaces laissés sans autorité. En outre, les récoltes ayant été saccagées et le bétail dispersé ou abattu, la disette sévit.

La Reconstruction creuse le fossé entre le Nord et le Sud. Certes, dès décembre 1863, alors que l'issue du conflit ne faisait plus aucun doute, le président Lincoln avait tracé une ligne de conduite modérée pour réintégrer les onze États séparatistes dans l'Union. Il avait notamment manifesté l'intention d'accorder le pardon immédiat à tous ceux à l'exception des principaux dirigeants confédérés qui accepteraient de prononcer un serment d'allégeance au drapeau fédéral, de soutenir les sudistes qui souhaiteraient former des gouvernements loyaux et de mettre en place des gouverneurs militaires pour maintenir la tranquillité publique. Or le Congrès, passé entre les mains des radicaux du Parti républicain, avait refusé de s'aligner sur les positions présidentielles.

Le bras de fer opposant l'exécutif au législatif avait repris de plus belle au lendemain de la chute de la Confédération*, en avril 1865. Dans les jours qui avaient précédé son assassinat, le 14 avril, Lincoln avait lancé des appels à la concorde entre les ennemis de la veille « dans l'intérêt suprême de la nation américaine » . Dans son discours du 11 avril, il avait annoncé sa volonté de construire durablement la paix. Des cendres de la Confédération esclavagiste devait naître un pays uni et conscient de sa destinée.

QUARANTE ACRES ET UNE MULE

La fin de l'esclavage exacerbe les tensions. Pour les anciens propriétaires, la perte en capital est considérable. Le « Roi Coton* » est ébranlé. La colère des sudistes n'a d'égale que leur inquiétude. Quatre millions d'esclaves ont été émancipés à la suite du succès des armées fédérales. En attendant que l'abolition de l'esclavage soit sanctionnée par un amendement à la Constitution, ils sont déclarés « libres, à jamais » en vertu de la proclamation d'émancipation* du 1er janvier 1863.

Dans les États du Sud, les anciens esclaves demeurent dans l'expectative. Ils attendent des nouvelles de Washington. Dès la fin des hostilités, le bruit court que le gouvernement fédéral aurait l'intention de distribuer à chacun d'entre eux « 40 acres et une mule » pour leur permettre de s'assurer une relative indépendance matérielle. Mais les espoirs sont déçus. Rares sont ceux à bénéficier d'allocations fédérales et à mener une vie d'agriculteurs indépendants. Encore moins partent tenter leur chance dans l'Ouest. Les affranchis, pour la plupart, n'ont pas la formation technique pour s'improviser fermiers, à plus forte raison sans matériel ; surtout ils ne possèdent pas de terres.

Les Noirs dépendent dès lors des distributions de rations alimentaires auxquelles consent l'armée nordiste. Le marché du travail leur est fermé. Les préjugés racistes sont tenaces ; la priorité est donnée aux anciens soldats confédérés. Acceptant des salaires misérables, subissant des brimades quotidiennes, certains Noirs trouvent cependant de l'ouvrage dans les mines de sel et de charbon, d'autres dans les rares usines du Sud. Beaucoup sont contraints de s'employer chez leurs anciens maîtres, soit à titre d'ouvriers agricoles, soit comme métayers. Un statut peu enviable imposé par les « codes noirs » qui contraste avec les folles espérances nées au moment de l'effondrement de la Confédération. Les Noirs sont sortis de l'esclavage, mais pas de la pauvreté.

SCANDALE À WASHINGTON

A Washington, après la disparition brutale du « Grand Émancipateur », la lutte politique s'envenime. En vain le vice-président Andrew Johnson, qui accède à la magistrature suprême, tente-t-il de suivre la politique de modération de son prédécesseur. Mal préparé à sa tâche, ce politicien du Tennessee, rallié à l'Union et affilié au Parti démocrate, se trouve en butte à l'hostilité des républicains radicaux. Au Congrès, ceux-ci, sous l'impulsion de Charles Sumner, sénateur du Massachusetts, et de Thaddeus Stevens, le président de la commission budgétaire du Sénat, préconisent de traiter les États du Sud en province conquise. Il faut « punir les rebelles ».

Aussi, quand le 18 décembre 1865 le XIIIe amendement portant abolition de l'esclavage est intégré à la Constitution, ils refusent de s'arrêter là. Leurs orateurs se succèdent à la tribune pour réclamer que la totalité des droits civiques soit accordée aux anciens esclaves : moins par esprit philanthropique que par calcul politique. Depuis la fin des combats, en effet, les « radicaux » républicains nourrissent l'ambition de se constituer un électorat suffisamment massif dans le Sud pour permettre au jeune parti de s'y implanter. Or voilà que dans les anciens États rebelles des nostalgiques de la Confédération accèdent à des fonctions publiques et promulguent des « Codes noirs » pour maintenir la population de couleur dans une position inférieure. Des émeutes raciales éclatent à Memphis et à La Nouvelle-Orléans, provoquant la mort de dizaines d'affranchis.

Dénonçant la politique de Johnson qu'ils estiment laxiste, les radicaux prennent les devants. En avril 1866, le président ayant usé de son droit de veto contre un texte du Congrès garantissant aux Noirs l'exercice de leurs droits civiques, les élus passent outre grâce à une majorité des deux tiers et font adopter le XIVe amendement conférant aux affranchis l'égalité politique. Cette loi ne sera approuvée par la Cour suprême que le 28 juillet 1868 ; reste que, sans attendre, son respect est posé aux anciens États rebelles comme la condition sine qua non d'une réintégration dans l'Union.

La rupture est consommée à Washington, d'autant que les élections législatives de novembre 1866 sont un triomphe pour les radicaux républicains. Dépassé par les événements et menacé par une procédure de destitution impeachment à laquelle il échappe à une voix près en mai 1868, le président Johnson perd définitivement le contrôle de la Reconstruction.

Le Congrès vote alors une série de mesures draconiennes. A compter du 2 mars 1867, le Sud est divisé en cinq districts militaires, dans lesquels est appliquée la loi martiale. Les troupes fédérales quadrillent le territoire. Les États dissidents sont sommés de tenir pour l'automne suivant des assemblées élues au suffrage universel masculin afin de voter les nouvelles Constitutions reconnaissant les nouveaux droits des Noirs.

Face à la passivité des autorités locales, c'est sous la protection de l'armée que les affranchis s'inscrivent sur les listes électorales. Ainsi le Parti républicain remporte-t-il un franc succès et prend-il racine dans le Sud au début de l'année 1868. Au mois de novembre, son candidat à la présidence, Ulysses S. Grant, héros de la guerre civile, remporte la course à la Maison-Blanche en partie grâce au « vote noir ».

Les anciens esclaves tiennent désormais une place dans le système politique. Jamais les sudistes n'auraient cru la chose possible. De retour d'une session parlementaire en Caroline du Sud, un journaliste dresse l'état des lieux : « Le président est noir, les portiers sont noirs, le greffier est noir, les garçons de course sont noirs, le président de la commission des Finances est noir, le chapelain est noir comme du charbon. Derrière certains pupitres siègent des hommes qu'on ne trouverait pas en dehors du Congo. [...] La barbarie l'emporte sur la civilisation. [...] C'est la plus ignorante des démocraties que le monde ait connues. » En réalité, dans certains États, comme la Caroline du Sud et le Mississippi, où les Noirs sont plus nombreux que les Blancs, la représentation politique des affranchis demeure faible. Dans les années 1870, deux sénateurs noirs sont élus dans le Mississippi. De 1868 à 1877, 6 % seulement des représentants fédéraux des États du Sud sont noirs. Au total, 14 Noirs ont siégé à la Chambre des représentants et 2 au Sénat. Encore faut-il préciser qu'il a fallu attendre le 26 février 1869 pour que le Congrès adopte le XVe amendement approuvé le 30 mars 1870 interdisant à un État de l'Union de priver l'un de ses citoyens du droit de vote à cause de sa « race », de sa couleur ou de sa condition servile antérieure.

LE SPECTRE DE LA REVANCHE

Les sudistes crient au scandale. Certes, les États du Sud sont peu à peu réintégrés dans l'Union. Après le Tennessee, le seul à l'avoir été dès après la guerre civile, sept anciens États confédérés suivent à la fin de l'année 1868 Alabama, Arkansas, Floride, Géorgie, Louisiane, Caroline du Nord et Caroline du Sud, puis les trois derniers Mississippi, Texas et Virginie en 1870. Mais le spectre de la revanche surgit. Nombre de vaincus entretiennent le mythe de la « cause perdue ». L'occupation militaire vise d'autant plus à humilier les sudistes, estiment-ils, qu'elle est en partie assurée par des unités noires. Ils ne reconnaissent pas les gouvernements radicaux qui se sont formés sur leur territoire.

Sujets à l'opprobre général, les carpetbaggers , ces nordistes venus s'établir dans le Sud après la guerre, et les scalawags , ces sudistes unionistes ralliés au Parti républicain, forment la base de ces nouveaux gouvernements locaux. La propagande les décrit comme cupides, cherchant à se maintenir au pouvoir en manipulant l'électorat noir. Les sudistes organisent la résistance. Dans plusieurs États du Sud, notamment la Louisiane, le Mississippi et la Caroline du Sud, des ligues blanches White Leagues se sont formées pour défendre, avec des méthodes très brutales, le principe de la « suprématie blanche ». Répandant la terreur, les Fils du Sud, les Chevaliers du camélia blanc, la Fraternité blanche et les Chevaliers de la croix noire recourent à l'action clandestine pour dissuader les Noirs d'exercer leurs droits et d'accéder de fait à l'égalité.

En mai 1866, dans le Tennessee, six anciens officiers de l'armée confédérée fondent le Ku Klux Klan KKK, une société secrète vouée aux intérêts des Blancs conservateurs du Sud. A la tête de l'organisation avec le titre de « Grand Sorcier » se trouve Nathan Bedford Forrest, ex-général de la cavalerie sudiste animé d'une haine farouche envers les Noirs et les Yankees*. Frappant leurs coups à l'improviste, surtout la nuit tombée, les membres du KKK, revêtus de cagoules et de robes blanches, se livrent à une terreur aveugle. Durant l'été 1868, en seulement quatre semaines, les autorités louisianaises attribuent au Klan et aux Chevaliers du camélia blanc 1 081 homicides, 135 blessures par balle et 507 autres agressions, auxquels on peut ajouter les destructions de dizaines de tribunaux, de bureaux de vote, d'écoles, d'églises et d'orphelinats noirs. Quoique dissous en janvier 1869, le Ku Klux Klan hantera longtemps le Sud. « Je hais la nation yankee et tout ce qu'elle fait », fredonne un chant populaire sudiste1.

Dans ces conditions, les espoirs soulevés par la victoire s'effondrent vite. Dans le Nord, la cause des Noirs passe au second plan. L'esprit missionnaire s'est essoufflé, y compris au sein du Parti républicain. Divers scandales dans l'administration Grant, la crise économique de 1873, les questions monétaires et les derniers soubresauts de la conquête de l'Ouest préoccupent davantage l'opinion publique.

En mai 1872, une loi d'amnistie votée au Congrès relève de leur incapacité la quasi-totalité des anciens dirigeants confédérés. Dans l'impunité totale, des groupes extrémistes peuvent de nouveau se livrer à des massacres en Louisiane, dans le Mississippi, l'Arkansas et la Caroline du Sud. Accaparé par sa politique de redressement économique, le gouvernement fédéral intervient d'autant moins qu'à partir de 1874, à Washington, les démocrates recouvrent le contrôle de la Chambre des représentants au Congrès.

En novembre 1876, l'élection de Rutherford Hayes à la présidence précipite la fin de la Reconstruction. Élu d'extrême justesse, ce républicain modéré se croit obligé de faire des concessions à tous ses adversaires électoraux, y compris ceux du Sud qui ont soutenu en masse le démocrate Samuel Tilden. Les résultats ne se font pas attendre. En avril 1877, le retrait des dernières troupes fédérales s'opère sans heurts.

La principale concession concerne la question raciale. Les États sudistes obtiennent la liberté de fixer le cadre des relations entre Noirs et Blancs dans la limite de leur territoire. En réalité, l'unanimité du pays se reconstruit au détriment des affranchis. Peu à peu, suite au vote, entre 1890 et 1917, d'un nouvel arsenal juridique à l'échelle locale connu sous le nom de « lois Jim Crow2 », les Noirs perdent de fait leur droit de vote. En 1896, la Cour suprême, par l'arrêt Plessy vs Ferguson, reconnaît la légalité des lois discriminatives. S'il a dû s'adapter à la suppression de l'esclavage, l'ancien ordre social a survécu. La ségrégation raciale, voilà en quelque sorte la revanche posthume de la Confédération.

LA « ROMANCE » DU SUD

Les troubles de la Reconstruction illustrent les tourments d'une société marquée par l'expérience de la guerre civile. Les anciens combattants, démobilisés en un temps record, occupent ici une place centrale. Parmi les 3 millions d'hommes à avoir porté l'uniforme, beaucoup peinent à réintégrer la société civile. Par le biais d'associations comme la Grand Army of the Republic ou les Daughters of the Confederacy, de publications, de commémorations et de réunions de divers types, les anciens combattants n'ont de cesse d'entretenir le souvenir et de rendre hommage aux disparus. Dans le Nord comme dans le Sud, les vétérans constituent de puissants groupes de pression avec lesquels les pouvoirs publics sont obligés de composer. Aussi, nombre de politiciens de tous bords exploitent le souvenir brûlant des sacrifices consentis à des fins électorales. Du Nord au Sud, entre les Bleus et les Gris, la blessure paraît inguérissable. Il faudra attendre 1945 et la disparition des derniers témoins du drame pour que les habitants de Vicksburg, dans le Mississippi, fêtent à nouveau le 4 Juillet et s'inclinent devant la bannière étoilée.

Dans le Sud, la guerre continue de hanter les esprits. Pour les uns, le souvenir de la guerre civile a servi d'argument pour expliquer les malheurs du Sud, une manière de dénoncer à la fois la suppression du système esclavagiste et l'iniquité du gouvernement fédéral. Pour d'autres, le souvenir de la guerre est l'occasion d'exalter un héritage proprement sudiste et de mettre en exergue un idéal dont ils seraient les dépositaires, fait d'honneur, de courage, de générosité, d'esprit de corps et de respect de la femme. On en a pour preuve la place obsédante qu'occupe le conflit dans les oeuvres de Robert Penn Warren, Thomas Nelson Page et William Faulkner. « De la défaite est né le bloc du Sud, écrit Robert Penn Warren dans L'Héritage de la guerre civile 1961 , une mystique d'une orgueilleuse différence par rapport au reste de l'Union, d'un orgueilleux personnalisme, d'une orgueilleuse agressivité défensive. Au moment même de sa mort, la Confédération est entrée dans l'immortalité 3 ... »

Dans L'Invaincu 1938, Absalon, Absalon ! 1936, Lumière d'août 1932 et Sartoris 1929, William Faulkner, qui prétendait volontiers que son âme était morte en 1865, montre assez combien l'attachement des sudistes à cet événement est fort. Dans L'Intrus 1948, il se hasarde à écrire que chaque adolescent sudiste, perdu dans ses pensées, a un jour rêvé de remonter le fil du temps et de se retrouver, baïonnette au canon, sur le champ de bataille de Gettysburg, le 3 juillet 1863, pour charger les positions nordistes et peut-être inverser le cours de l'histoire...

Le septième art aussi, de Naissance d'une nation 1915 de David Griffith, tout à la fois chef-d'oeuvre du film muet et fleuron du cinéma raciste, à l'inoubliable Autant en emporte le vent 1939 de Victor Fleming, d'après le roman à succès de Margaret Mitchell cf. Romain Huret, p. 78 , a exprimé le malaise d'une civilisation déchue. Dans les années 1940, Henry Miller peut toujours écrire : « Le Sud demeure une blessure ouverte, béante. »

UNE ÉPOPÉE NATIONALE

Les stigmates de la guerre ont affecté la trame de l'histoire des États-Unis jusqu'à une époque récente. Le Sud, qui avait bâti sa puissance d'antan sur la monoculture du coton et l'institution de l'esclavage, a dû attendre le New Deal et les années 1930 pour renouer avec la croissance, à la suite des différents travaux entrepris dans le bassin du Mississippi, de l'exploitation du gaz et du pétrole le long du golfe du Mexique et de la migration vers la Sun Belt. Rappelons en outre qu'il a fallu attendre un siècle, avec la présidence de Lyndon Johnson 1963-1968, pour que les Noirs conquièrent la plénitude de leurs droits civiques et mettent un terme à la ségrégation dans le Sud4.

La tragédie occupe une place capitale dans la mémoire collective. A travers le cinéma, la littérature, les études historiques, les sociétés savantes, les férus de reconstitution et les innombrables monuments dédiés aux disparus, le souvenir de la lutte survit jusqu'à aujourd'hui. Du nord au sud, les tombes sont fleuries avec une belle régularité, les champs de bataille pieusement entretenus et les divers épisodes de la crise activement commémorés. Le site de Gettysburg, en Pennsylvanie, reçoit chaque année près de 2 millions de visiteurs.

Enfin, les spécialistes de la période continuent à s'opposer sur plusieurs points. Le plus souvent, les débats portent sur la responsabilité du Sud, la rentabilité du système esclavagiste, les erreurs tactiques et stratégiques des généraux, la personnalité d'Abraham Lincoln. Pour la postérité, la guerre civile demeure une épopée nationale, le seul conflit qui ait opposé des Américains à d'autres Américains.

Reste que si subsistent dans le Sud des groupes suprématistes blancs, dont le Ku Klux Klan, qui brandissent le drapeau confédéré à la moindre occasion et en appellent à l'union sacrée depuis l'élection de Barack Obama, au fil des générations le voeu pieu de Lincoln s'est exaucé. Le succès des armées fédérales aura fait plus qu'assurer la pérennité de l'Union. C'est l'expérience macabre de la guerre civile, et non l'Indépendance, qui a constitué les Américains en un peuple uni, conscient de vivre une aventure commune. Somme toute, si la guerre de Sécession n'a pas créé les États-Unis, on peut parler, à juste titre, de deuxième naissance.

Par Farid Ameur