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Bonne lecture.

Une traversée du siècle

Peintre de génie, Picasso a également été pris dans les soubresauts de son époque, affaire Dreyfus, guerre d’Espagne, communisme... Engagé, mais refusant de se laisser embrigader, fidèle à ses amis, mais prudent. Portrait de l’artiste en animal politique.

L’Histoire : Picasso est né en 1881 à Malaga, en Andalousie. Pourtant on le décrit le plus souvent comme un peintre catalan.

Peter Read : C’est que Picasso a passé ses années de formation à Barcelone. Son père, qui était peintre et professeur de dessin, avait été nommé en 1895 dans la capitale catalane où sa famille l’a suivi. A son arrivée à Barcelone, Picasso, qui s’appelle encore Pablo Ruiz, a 14 ans ; il s’inscrit aussitôt à l’école des beaux-arts.

Si l’on en croit la légende familiale, il aurait su dessiner avant même de parler. Tout petit, il faisait des dessins dans le sable et son premier mot fut « crayon ». Il a appris la peinture auprès de son père, José Ruiz Blasco, un homme très élégant, surnommé « l’Anglais », issu d’une famille d’aristocrates désargentés, amateur de pigeons et de colombes, qu’il savait fort bien dessiner, dans un style académique. Pablo avait aussi une petite soeur nommée Conchita qui en 1895 est tombée gravement malade. L’artiste en herbe aurait alors promis de renoncer à la peinture si Dieu acceptait de la sauver. Picasso a-t-il tenu sa promesse ? Conchita, en tout cas, n’a pas survécu, et à partir de là, chaque oeuvre de Picasso sera un défi jeté à la face de la mort.

A Barcelone, Picasso découvre une ville beaucoup plus moderne et ouverte que Malaga, ou que La Corogne, sur la côte atlantique, ou il a vécu à partir de 1891. A Barcelone, vies artistique et politique sont étroitement mêlées, comme au cabaret Els Quatre Gats formule qui en catalan correspond à l’expression « il n’y a pas un chat » que Picasso fréquente assidûment. C’est dans ce café qu’il expose pour la première fois, en février 1900, 150 de ses dessins et pastels.

Il y rencontre surtout de jeunes artistes anarchistes comme Isidre Nonell ou Santiago Rusiñol, qui ont huit ou neuf ans de plus que lui et qui lui servent de modèle de vie. Nonell, c’est le peintre des mendiants, des Gitanes et de tous les marginaux, iconographie qui a pu marquer la peinture de Picasso.

Mais Picasso dépasse toujours ses maîtres, ne reste jamais sur ses acquis, va toujours de l’avant... Il a toujours lutté contre la facilité innée qui caractérisait sa main.

Paris au tournant du siècle, c’est la capitale artistique du monde et Picasso admire énormément le travail d’artistes tels que Toulouse-Lautrec, Degas, Steinlen et, un peu plus tard, Cézanne. Paris, c’est la liberté d’expression, le pays de la créativité et de l’invention. Picasso y débarque en 1900 au moment de l’Exposition universelle, où une de ses toiles est accrochée au pavillon espagnol. Il s’y installe définitivement en 1904 - il n’aura cependant jamais la nationalité française, qui lui sera refusée en 1940 cf. p. 61 .

L’H. : Comment se déroulent ces premières années parisiennes ?

P. R. : Dès son arrivée à Paris, il a été reconnu par le grand marchand de tableaux Ambroise Vollard qui, en 1901, l’expose dans sa galerie. Picasso a aussi été rapidement adopté par une femme formidable, marchande d’art visionnaire, Berthe Weill, qui a réussi à vendre un de ses tableaux les plus importants de cette époque, Le Moulin de la Galette conservé maintenant au Guggenheim de New York. C’est à partir de ce jour qu’il commence à signer ses toiles « Picasso », du nom de sa mère, qui était d’origine italienne. C’était une façon de se démarquer par rapport à l’influence paternelle, de « tuer le père ». Et puis « Picasso » sonnait mieux que « Ruiz » !

Ce premier séjour à Paris est également marqué par ses premiers engagements politiques. En 1900, en pleine affaire Dreyfus, il réalise au crayon vert un portrait puissant et admiratif de Zola, dont il écrit le nom en lettres majuscules, en bas de l’image. Il signe aussi une pétition pour la libération de prisonniers espagnols qui, en 1898, s’étaient opposés à la guerre contre les États-Unis1 et pour l’amnistie des exilés politiques, parmi lesquels il a trouvé bon accueil à Paris. La pétition sera publiée en première page du journal La Publicidad. C’est son premier geste d’engagement politique.

Les autorités surveillent de près les anarchistes et autres immigrés espagnols installés à Paris. Il existe toujours d’ailleurs à la Préfecture de police un dossier, constitué à cette époque, consacré à un certain « Pablo Ruiz, dit Picasso », jusqu’à récemment classé « incommunicable ».

Dès 1901, Picasso se lie d’amitié avec le poète Max Jacob, qui lui apprend le français en lui récitant des poèmes de Verlaine et de Vigny. En 1915, Picasso sera son parrain lorsque Max, d’origine juive, se convertira au catholicisme. A partir de 1905, Picasso se lie avec d’autres poètes de sa génération, tels Guillaume Apollinaire et André Salmon, qui se réunissent dans son atelier et l’amènent dans leurs soirées littéraires, à Montparnasse, à La Closerie des Lilas. Leur soutien sans faille, leur liberté et leur vitalité d’esprit ont encouragé Picasso à pousser plus loin ses propres recherches.

L’H. : Et sur le plan artistique, comment se caractérisent ces années ?

P. R. : De 1901 à 1907 se succèdent deux périodes, dites « période bleue » et « période rose ». La période bleue 1901-1904 porte la trace de l’art catalan et des années passées à Barcelone. On y retrouve des motifs inspirés par Le Greco, grand peintre du xvie siècle, très apprécié par les modernistes catalans, reconnu pour sa palette bleue et l’étirement vertical et stylisé de ses personnages. Picasso se met à peindre les exclus de la société auxquels, lui-même, sans le sou, s’identifie : de pauvres ouvriers, des musiciens de rue, des mendiants, des fous, des prostituées que l’on enfermait alors à la prison Saint-Lazare, en haut de la rue du Faubourg-Saint-Denis, où, en 1901, il est allé les dessiner.

Cette peinture des pauvres et des exclus est marquée d’un esprit clairement humaniste. Picasso dira plus tard, toutefois, que la période bleue, c’était surtout du sentiment. D’autres diront qu’il tend à y esthétiser la misère, qu’aucune révolte n’y transparaît. Ses personnages rappellent certains poèmes en prose de Baudelaire, tel Les Yeux des pauvres . Mais il y a souvent chez Baudelaire une veine de colère et de violence dans son texte Assommons les pauvres , par exemple qui n’anime pas l’époque bleue de Picasso.

La période rose 1905-1907 marque un tournant. Picasso est alors définitivement installé avec sa compagne Fernande Olivier - modèle chez Van Dongen et chez le très académique Cormon - rue Ravignan, à Montmartre, dans un atelier du « Bateau-Lavoir ». C’est Max Jacob qui a ainsi nommé l’immeuble en bois qui ressemblait aux bateaux-lavoirs amarrés sur la Seine. C’est un lieu sans eau ni électricité, où l’on mourait de froid l’hiver et de chaud l’été, mais où Picasso a vécu heureux, travaillant la nuit, retrouvant chaque jour ses amis poètes. La période bleue, onirique et figée, cède la place à une palette plus chaleureuse. Il commence à représenter des gens moins solitaires, des familles de saltimbanques : des déracinés qui se déplacent aux marges de la société et dont la seule identité provient de leur art.

L’H. : Très vite, la misère prend fin...

P. R. : Oui. Il ne faut pas sous-estimer le degré de pauvreté qu’il a connu lors de ses débuts parisiens, où il habitait une chambre crasseuse rue de Seine, et mangeait rarement à sa faim. Fin 1905, toutefois, il fait la connaissance de la collectionneuse Gertrude Stein, qui le présente à d’autres expatriés américains et lui achète des oeuvres. Picasso comprend que, sans faire de concessions commerciales, sa peinture peut avoir un rayonnement international. Puis, en 1906, Vollard se rend au Bateau-Lavoir et lui achète tous ses tableaux pour 2 000 francs or, somme considérable à l’époque l’équivalent du salaire annuel moyen d’un ouvrier, 7 000 euros d’aujourd’hui. L’année suivante, en 1907, le marchand achète encore une fois la totalité de son atelier pour 2 500 francs or. C’est la fin de la misère. A partir de l’arrivée de Vollard au Bateau-Lavoir, Picasso n’a plus jamais manqué d’argent.

En 1907, l’Allemand Daniel-Henry Kahnweiler devient son seul et unique marchand et l’expose dans sa galerie rue Vignon, près de la Madeleine, ce qui lui donne un certain cachet cf. Pierre Assouline, p. 90 .

L’H. : Cette année 1907, qui est celle des Demoiselles d’Avignon, marque un tournant dans la carrière de Picasso mais aussi dans l’histoire de l’art...

P. R. : Oui, on considère généralement cette toile comme l’annonce du cubisme, et comme une sorte de prise de la Bastille artistique cf. Vincent Huguet, p. 66 . Mais on y perçoit aussi l’influence nouvelle de l’art africain que le peintre a découvert chez Matisse et au musée de l’Homme à Paris. Cette découverte fut pour lui une révélation : les masques africains sont à ses yeux des intercesseurs entre les hommes et le monde des esprits. En ce sens, Les Demoiselles d’Avignon est une oeuvre d’exorcisme ; elle exprime un effroi et constitue un geste de défense contre des forces maléfiques et indéfinissables qui dépassent le contrôle humain.

Mais c’est dans cette oeuvre aussi que Picasso renverse les règles de perspective établies depuis la Renaissance. L’objet n’est plus représenté tel qu’on le voit avec la rétine mais tel qu’on le conçoit, de façon cérébrale. C’est cela le cubisme : montrer un objet dans l’espace mais aussi dans le temps, comme si on lui tournait autour, dépliant simultanément ses multiples aspects. Picasso s’est dès lors de moins en moins intéressé au sujet, devenu prétexte, et de plus en plus au jeu des formes.

L’H. : Quel rôle Braque a-t-il joué dans l’invention du cubisme ?

P. R. : Georges Braque, qu’il a connu en 1907, est lui aussi un grand inventeur qui a beaucoup apporté au cubisme : les effets de faux bois, les lettres au pochoir, les papiers collés, les premières constructions cubistes en carton... Picasso le surnommait « Wilbourg », en référence à Wilbur Wright, un des frères Wright, pionniers de l’aviation. Picasso disait aussi à propos de Braque qu’ils étaient deux alpinistes attachés à la même cordée. A Céret, dans la Catalogne française, « le Barbizon du cubisme » , comme le disait Apollinaire, ils ont travaillé ensemble en 1911, 1912 et 1913 et ne signaient pas leurs tableaux, pour bien montrer l’esprit de symbiose qui les réunissait. Braque disait de Picasso : « Quand Picasso dessine, c’est comme si sa main enlevait une couche de poussière sur un dessin qui existe déjà. »

C’est aussi dans ces années 1912-1913 que Picasso réalise une cinquantaine de collages à partir de coupures de presse. Le choix des extraits de journaux y est loin d’être anodin. Il utilise la plupart du temps des journaux de gauche, choisit souvent des articles qui traitent de la guerre des Balkans2, et il confirmera plus tard que, dans La Bouteille de Suze de 1912, il a choisi très lucidement d’insérer une coupure de presse consacrée à Jean Jaurès. Ce n’est pas du tout sa préoccupation principale, mais une conscience politique sous-tend néanmoins ces oeuvres magnifiques.

La collaboration avec Braque a duré jusqu’à la Grande Guerre. Braque est alors appelé sous les drapeaux et, le 2 août 1914, Picasso accompagne Braque et Derain à la gare d’Avignon. Il dira plus tard qu’il ne les a plus jamais revus. C’est un mensonge qui dit la vérité, car la guerre les a séparés et leur relation n’a plus jamais été la même. Picasso est resté à Paris, Braque est revenu des tranchées blessé, trépané, médaillé : l’expérience de la guerre les a éloignés l’un de l’autre.

L’H. : Que fait Picasso pendant la guerre ?

P. R. : En 1914, Picasso a 33 ans. La plupart de ses amis sont partis au front. Lui est à Paris avec Max Jacob. Mais il entretient une correspondance soutenue avec tous. Antimilitariste, pacifiste, il adresse pourtant à son ami Apollinaire des lettres d’une teneur bien encourageante, ornées par exemple d’une main « bleu, blanc, rouge » ou d’une représentation héroïque du poète combattant, habillé en artilleur, dans le style des dessins d’Épinal. Il adopte ainsi le registre patriotique qui prédomine partout pendant les premiers mois de la Grande Guerre.

Mais la guerre, ce sera aussi pour Picasso l’occasion d’une grande tournée en Italie et en Espagne qu’il entreprend en 1917 avec les Ballets russes, qui lui ont commandé les costumes, le décor et le rideau de scène de leur nouveau spectacle Parade . C’est ainsi qu’il rencontre la danseuse russe Olga Kokhlova, qu’il épouse en 1918.

Sous l’influence d’Olga, il affiche une apparence bourgeoise. Une partie de sa production artistique est marquée d’un style néoclassique et ingresque. Il mène une vie mondaine, qui ne tarde pas à l’ennuyer. C’est du moins ce que suggère un autoportrait de 1920, où il se représente près d’une fenêtre avec, à ses côtés, un oiseau en cage. Ses rapports avec Olga se dégradent assez rapidement et ils se sépareront finalement au cours des années 1930.

L’H. : Sa vie amoureuse très riche a-t-elle eu une influence sur son art ?

P. R. : Chaque nouvelle liaison s’accompagne de changements dans son art. Fernande Olivier est associée à l’invention du cubisme ; Olga au classicisme, puis à la révolte contre ce classicisme et le retour à la violence. Avec Marie-Thérèse Walter, jeune femme superbe rencontrée en 1927, c’est l’épanouissement solaire. Auprès de la photographe et peintre Dora Maar, avec laquelle il entame une liaison en 1936, c’est l’époque de Guernica et de La femme qui pleure, emblème universel de la douleur... et ainsi de suite, avec Françoise Gilot, et puis Jacqueline, sa seconde épouse, protectrice de ses dernières années.

Les rapports entre Picasso et les femmes ont marqué son art et lui ont inspiré des chefs-d’oeuvre. Ses représentations de la femme, quand il est amoureux, sont magnifiques : de véritables chants à la beauté féminine. Il a su aussi se montrer très généreux avec ses compagnes. Mais dans la vie de Picasso, l’engagement principal et permanent, c’était son art, son oeuvre. C’était sa seule raison d’être. Là-dessus, il ne faisait aucune concession, ce qui souvent, évidemment, rendait la vie de sa compagne, voire de ses enfants, bien éprouvante.

L’H. : Revenons aux années 1920. Dans le domaine de l’art, ce sont celles du surréalisme. Picasso s’y est-il intéressé ?

P. R. : Oui, les liens entre Picasso et les surréalistes sont importants. André Breton, qui a découvert les assemblages cubistes de Picasso en 1913, l’admire beaucoup et essaie de l’attirer dans les activités du groupe. En 1923, Picasso lui cède un frontispice pour son recueil de poèmes Clair de terre . Breton n’a cessé d’agir en faveur des oeuvres les plus révolutionnaires de Picasso. En 1924, c’est lui qui persuade le collectionneur Jacques Doucet d’acquérir Les Demoiselles d’Avignon, puis, en 1925, Breton publie la première reproduction du tableau dans sa revue La Révolution surréaliste . La même année, Picasso participe à la première exposition de peinture surréaliste.

Les surréalistes reconnaissent dans certaines oeuvres de Picasso un esprit de révolte et d’intransigeance qui correspond à leurs propres prises de position. C’est l’époque des assemblages, telle La Guitare, constituée d’une serpillière clouée sur une planche en bois et transpercée par de gros clous, dont les pointes sont tournées vers le spectateur. Ce sont à nouveau des oeuvres de violence et d’exorcisme. A partir de 1928, il représente des minotaures. Le minotaure est son double : c’est un monstre sacré, partagé entre une dimension divine et un côté sombre, à la fois créateur de beauté absolue et dévorateur de chair fraîche.

Auprès des surréalistes, il a retrouvé aussi une bande d’amis poètes : André Breton, Louis Aragon, Paul Éluard... Des poètes fortement engagés sur le plan politique. Ces hommes avaient vécu la Grande Guerre : Aragon a été enterré vivant trois fois par des explosions d’obus dans les tranchées ; Breton fut brancardier sur le front durant l’hiver 1916-1917, ramassant les morts et les blessés, exposé à tous les dangers, avant de soigner des soldats traumatisés dans un centre psychiatrique. Ils en sont revenus révoltés, décidés à combattre l’ordre régnant.

En 1926, à l’époque de la guerre du Rif, où des combattants marocains ont affronté les troupes françaises et espagnoles, les surréalistes font campagne contre le colonialisme et se rapprochent du communisme. L’engagement actif des surréalistes a certainement aiguisé la conscience politique de Picasso. Mais il reste un libertaire dans l’âme, n’accepte ni l’alignement ni l’autorité d’un chef charismatique. Il n’appartient à aucune école, ne signera qu’un manifeste, en faveur d’Aragon lorsqu’en 1932 celui-ci est poursuivi en justice suite à la publication de son poème incendiaire Front rouge . Breton, Aragon et Éluard ont rejoint le Parti communiste en 1927 - ils en seront exclus en 1933, à l’exception d’Aragon -, mais à cette époque Picasso ne tente pas l’expérience.

En 1936, toutefois, au moment de l’arrivée au pouvoir du Front populaire, Picasso prend position clairement à gauche. Il accepte de faire le rideau de scène de Quatorze Juillet, pièce de théâtre de Romain Rolland qui assimile le Front populaire à la Révolution. Ce rideau représente un monstre à tête d’oiseau qui tient Minotaure en costume d’arlequin mort dans ses bras. Derrière, un homme habillé d’une peau de cheval lève le poing. Picasso a assisté à la première, le 14 juillet 1936, où les comédiens et les spectateurs se sont réunis à la fin du spectacle pour entamer en choeur La Marseillaise et L’Internationale.

L’H. : 1936, c’est aussi le début de la guerre civile en Espagne opposant un gouvernement de Front populaire, républicain et de gauche, aux forces nationalistes de Franco. Quel est alors le sens de l’engagement de Picasso ?

P. R. : La guerre d’Espagne débute le 18 juillet 1936 avec le pronunciamiento des unités de l’armée nationalistes. Picasso est horrifié. Son coeur ne balance pas. Il se sent d’autant plus concerné que sa famille est à Barcelone et ses deux neveux, fils de sa soeur Lola, sont engagés dans la lutte contre Franco. Très vite, il verse des milliers de francs à la cause républicaine. Pour le remercier, le 19 septembre 1936, les républicains le nomment directeur du musée du Prado de Madrid. Directeur à distance, car il ne se rendra jamais en Espagne. En 1937, il réalise le cycle d’eaux-fortes Songes et mensonges de Franco : Franco est représenté en personnage ubuesque, sorte de polype répugnant, poilu, macho, à cheval. Les gravures sont reproduites en cartes postales, vendues au profit de la cause républicaine.

Le 27 avril 1937, les avions allemands de la légion Condor, qui appuie les nationalistes espagnols, bombardent la petite ville basque de Guernica, faisant près de 2 000 victimes dans la population civile. L’événement a un retentissement international. Picasso a déjà accepté de réaliser une oeuvre pour le pavillon espagnol de l’Exposition universelle de Paris. Les reportages et les images dans la presse, dans L’Humanité notamment, lui donnent le sujet de son tableau. Comme les oeuvres de Goya, qui a évoqué dans ses gravures et peintures les exactions des troupes napoléoniennes en Espagne en 1808-1814, Guernica est un cri de colère face à une actualité tragique. La représentation de la souffrance des civils en temps de guerre donne aussi à la toile sa puissance emblématique et sa force universelle.

La toile est exposée à Paris, puis Picasso a voulu la faire voyager dans d’autres pays pour récolter des fonds pour la cause républicaine. Elle est exposée en Californie, puis à New York, au musée d’Art moderne, où elle restera jusqu’en 1982 : Picasso veut y laisser la toile jusqu’à ce que la démocratie soit réinstallée en Espagne - la peinture se trouve aujourd’hui au musée Reina Sofia, à Madrid.

Pendant la guerre d’Espagne, Picasso a donc choisi son camp, il témoigne par une oeuvre majeure, il verse des sommes importantes d’argent, participe à des campagnes en faveur de la cause républicaine. Sa vie durant, Picasso continuera de verser de l’argent aux réfugiés espagnols. Il a longtemps subventionné l’hôpital Varsovie à Toulouse qui accueillait des réfugiés. A partir de 1948 et jusqu’à sa mort, son coiffeur, Eugenio Arias, un combattant républicain, qui fut résistant en 1940 puis coiffeur à Vallauris, en Provence, devient son principal interlocuteur républicain - cet homme, à qui Picasso a offert de très nombreux dessins et autres oeuvres d’art, en a fait don à sa ville natale de Buitrago del Lozoya, près de Madrid ; il y existe aujourd’hui, grâce à lui, un musée Picasso.

L’H. : Quel est son comportement pendant la Seconde Guerre mondiale ?

P. R. : Pendant l’Occupation, Picasso est resté à Paris, dans son atelier de la rue des Grands-Augustins. Il a continué de travailler, a fréquenté des amis engagés dans la Résistance, sans lui-même s’y engager activement.

En 1941, Picasso a 60 ans. Il est surveillé d’assez près par les Allemands, à cause de Guernica et de ses amitiés antifascistes. Ses peintures ont figuré dans des ventes et des expositions d’oeuvres « dégénérées », en Suisse et en Allemagne. Picasso a été critiqué aussi en France, dans la presse collaborationniste : dans un article de Maurice de Vlaminck, publié dans Comoedia en 1942, l’ancien fauve, qui avait fréquenté Picasso à l’époque du Bateau-Lavoir, a fait un rapprochement entre le cubisme et le Talmud, afin de suggérer que Picasso était un artiste « enjuivé ».

Des officiers nazis ou de la police de Vichy sont venus plusieurs fois dans l’atelier de Picasso, soit pour lui faire des menaces, soit pour voir sa production récente. Il a raconté plus tard qu’il leur offrait des cartes postales de Guernica : « Souvenir, souvenir » , leur disait-il. La légende veut aussi que, devant une reproduction du tableau, un officier allemand lui ait demandé : « C’est vous qui avez fait cela ? »... « Non, c’est vous », aurait-il riposté.

Dans son atelier des Grands-Augustins, il reçoit des résistants comme Michel Leiris ou Laurent Casanova, membre du comité central du Parti communiste clandestin. André Malraux, également engagé dans la Résistance, lui rend visite lors d’un passage à Paris. Picasso ne s’éloigne guère du quartier, prend ses repas au restaurant Le Catalan, en compagnie de Jacques Prévert, de Georges Hugnet, parfois de Robert Desnos.

L’amitié de Picasso avec Desnos est d’ailleurs emblématique du comportement du peintre pendant l’Occupation. Desnos, qui affichait ses convictions antipétainistes, a pourtant continué à livrer des articles de critique musicale au journal Aujourd’hui, passé aux mains des collaborateurs. On sait grâce au témoignage de Françoise Gilot, la compagne de Picasso, et aux travaux d’Anne Egger sur Desnos, que le peintre a longuement essayé de persuader le poète de quitter Aujourd’hui. Ce que Picasso ne savait pas, c’est que Desnos était une taupe chez les fascistes, un agent double. Il empruntait au journal des documents confidentiels les adresses privées de hauts fonctionnaires, des rapports concernant le résultat d’actions alliées contre les Allemands, les photographiant la nuit, afin de les passer aux camarades de la Résistance. Par la suite, il a fabriqué de faux papiers et puis, finalement, s’est engagé pleinement dans un réseau de la Résistance.

Picasso ignorait tout de l’engagement actif de Desnos, mais connaissait ses opinions. Il a donc essayé de l’aider sur le plan financier, en l’imposant à son éditeur comme préfacier du livre Seize peintures de Picasso, album contenant huit portraits de Dora Maar et huit natures mortes récentes. La préface de Desnos est un beau texte sur l’art, mais aussi un discours codé sur la Résistance, où il n’est question que de « liberté » , de « complicité » , de « notre dignité » et d’une « nouvelle ère » qui s’annonce.

En 1944, Picasso a également accepté d’offrir une eau-forte une femme assise sur un empilement de livres qui servirait de frontispice pour un recueil de Desnos intitulé Contrée. Là encore, Desnos avance masqué, car les poèmes du recueil évoquent non seulement de beaux paysages, mais aussi la peste qui rôde, le retour inévitable du printemps et le châtiment qui attend l’oppresseur. Contrée égale son homonyme, « contrer »

Desnos est arrêté le 22 février 1944. Picasso retire son frontispice, car la publication du recueil lui semble trop dangereuse. Youki Desnos, la compagne du poète, lui rappelle alors la promesse qu’il leur avait faite et l’artiste, finalement, accepte de donner sa gravure. Le livre paraîtra le 30 mai 1944 avec le frontispice : c’est ainsi que Picasso a participé à la publication d’un des plus beaux recueils de poésie de la Résistance3.

Pour résumer, on pourrait dire que Picasso a toujours cherché à éviter des risques, mais il ne s’est jamais laissé intimider par les forces d’occupation. Il a aidé matériellement ses amis résistants, et il a ainsi conservé une dignité intègre et emblématique.

En 1943, Picasso s’était rendu à l’enterrement du grand peintre juif Chaïm Soutine. Max Jacob est mort le 6 mars 1944 à Drancy. On donne alors à Paris une messe à sa mémoire, à laquelle assiste Picasso. Ce sont des gestes publics qui impliquent un certain courage, ou qui expriment du moins l’insoumission du peintre face aux Allemands et à la politique de Vichy.

Après la Libération, Picasso va présider un comité d’épuration sanctionnant les artistes qui ont collaboré avec le régime de Vichy, notamment Derain et Vlaminck ils avaient participé à une tournée officielle en Allemagne, censée encourager un « rapprochement » entre les communautés artistiques des deux pays.

L’H. : Son grand engagement politique d’après-guerre, c’est son entrée au Parti communiste. Quel est le sens de cette adhésion ?

P. R. : Picasso entre au Parti le 4 octobre 1944 cf. Annette Wieviorka, p. 72 . Il est parrainé par Éluard et Aragon - comme toujours, Picasso est entouré de poètes. Comme il le dit lui-même, le PCF est à ses yeux « le parti des pauvres » . Son adhésion est un engagement en faveur de la paix, mais c’est également, évidemment, une façon de souligner son opposition au régime de Franco.

Son engagement s’exprime avant tout sur le plan matériel. Il fait don de ses dessins aux journaux communistes, il réalise de nombreuses affiches, offre des tableaux pour des ventes aux enchères caritatives. Il donne aussi beaucoup d’argent, comme l’ont démontré les recherches de Gertje Utley, auteur en 2000 d’une étude sur Picasso et le communisme4. Lorsqu’en 1948, par exemple, des grèves de mineurs éclatent, Picasso se présente dans les bureaux de L’Humanité avec 1 million de francs en argent liquide, pour soutenir le mouvement.

L’H. : Est-il alors un peintre engagé ?

P. R. : Oui... ou certaines de ses oeuvres le sont. En 1945, il réalise un tableau monumental, encore en noir et blanc, comme Guernica , intitulé Le Charnier . Il représente une famille entière, entassée au pied de sa table de cuisine, le père avec les mains liées : sa main droite est fermée, afin de former un poing, élément qui amplifie la résonance politique du tableau. La composition nous offre surtout une nouvelle représentation, à valeur universelle, de la souffrance des civils en temps de guerre. Picasso donne ce tableau à une association d’appartenance communiste, pour qu’il soit vendu au profit de familles de résistants fusillés.

Reste que son art divise beaucoup les communistes. Alexandre Jdanov, commissaire stalinien, impose aux artistes soviétiques la voie du réalisme socialiste5. C’est en son nom qu’Aragon critique Le Charnier : il affirme dans la presse du PCF que tout communiste a le droit de faire un tri dans l’oeuvre de Picasso, et que le devoir d’un bon peintre est de donner de l’espoir, de représenter des lendemains qui chantent plutôt que des images tragiques.

Ce qui motive surtout Picasso à cette époque, c’est le combat pour la paix, symbolisé par les dizaines de colombes qu’il dessine et distribue à tour de bras. En 1948, il s’est rendu à Wroclaw en Pologne, en la compagnie de Paul Éluard, de Pierre Daix et d’autres camarades, pour participer à un congrès des intellectuels pour la paix. Il y tient un discours en faveur du poète Pablo Neruda, emprisonné au Chili, puis reste trois semaines en Pologne. Il y visite le site anéanti du ghetto de Varsovie. Pierre Daix, dans son autobiographie politique J’ai cru au matin 1963, raconte qu’un officiel polonais lui dit alors : « Vous savez, la Pologne n’est pas uniquement constituée de Juifs. » Picasso réagit très vivement : « Lorsqu’on me le demande, je dis toujours que je suis juif. Et ma peinture, c’est de la peinture juive, n’est-ce pas. Demandez à Éluard si sa poésie ce n’est pas de la poésie juive. Et Apollinaire ? Tout comme Max Jacob. » Ensuite, il se rend à Auschwitz et Birkenau.

De retour à Paris, en novembre 1948, au moment où Aragon rend hommage à Jdanov, qui vient de mourir, Picasso peint deux versions de La Cuisine, la plus abstraite de ses toiles. Un réseau de lignes noires y est tracé sur un fond gris. Au centre de la seconde version de la toile, conservée à Paris, au musée Picasso, les lignes abstraites se rejoignent pour suggérer la silhouette et les yeux vides d’une tête de mort. Inspiré par la Shoah, le grand tableau abstrait marque un refus du réalisme socialiste et du contrôle idéologique de l’art. Au coeur de son engagement, Picasso défend sa liberté d’expression.

L’H. : Le Parti communiste a été obligé d’accepter cette déviance ?

P. R. : Oui. D’une part parce que Picasso est très lié à Maurice Thorez qui le protège et d’autre part parce qu’il représente une indispensable caution intellectuelle pour le Parti tout comme Aragon et Frédéric Joliot-Curie, le prix Nobel de chimie.

Mais après le départ de Thorez en URSS en 1950 victime d’une attaque d’hémiplégie, il part pour y être soigné et y reste jusqu’en avril 1953, Picasso subit de vives critiques de la part du Parti, en particulier lors de l’affaire du portrait de Staline, qu’il réalise à la mort de ce dernier, en 1953. Il est ébranlé par ces critiques et a parfois cherché à s’approcher de la ligne du Parti, en réalisant par exemple, en janvier 1951, Massacre en Corée. On y voit des militaires robotiques qui tirent sur des femmes nues, de tous les âges, un enfant, une femme enceinte ; face à l’horreur, les victimes adoptent toutes les attitudes, la peur, l’insouciance, la dignité hautaine. Là encore, c’est la guerre et la souffrance des civils qui sont dénoncées. Et là encore, il y eut des critiques : le tableau n’est pas assez « héroïque » pour le Parti communiste.

En 1956, l’intervention des chars soviétiques à Budapest, qui écrasent dans le sang l’insurrection populaire, est pour Picasso, comme pour beaucoup de communistes et de compagnons de route, un véritable traumatisme. Il n’arrive plus à travailler. Il faut dire qu’il est alors l’objet de pressions contradictoires très fortes. Michel Leiris et Jacques Prévert, ses amis de longue date, prennent publiquement position contre l’Union soviétique et le pressent d’en faire autant. De l’autre côté, il y a Aragon et d’autres camarades qui se taisent, qui croient qu’il vaut mieux avoir tort avec le Parti qu’avoir raison contre lui

Finalement, Picasso choisit une position intermédiaire. Il signe avec le peintre Édouard Pignon, son épouse Hélène Parmelin et sept autres intellectuels communistes une lettre ouverte cf. Annette Wieviorka, p. 72 . Picasso, soulagé d’avoir au moins pris la parole, confie alors à son ami et biographe Roland Penrose : « Cette période est passée. C’est une nouvelle période qui commence. »

Sa peinture s’éloigne dorénavant de préoccupations politiques. Il continuera toutefois de verser de l’argent à des journaux de gauche, tel Le Patriote de Toulouse et, en novembre 1956 encore il donne 3 millions de francs aux Enfants des fusillés de la Résistance. Tous les ans il offre un tableau à l’association Le Bol d’air, ce qui permet à des enfants défavorisés de partir en vacances...

L’H. : Peut-on dire que Picasso fut un peintre révolutionnaire engagé ?

P. R. : Sur le plan artistique, c’est un révolutionnaire qui n’est nullement iconoclaste, car il est en dialogue constant avec les grands maîtres du passé. Matisse, son principal rival, a comparé sa propre peinture à un fauteuil confortable et reposant. Picasso tenait évidemment un tout autre discours, notamment lorsqu’il affirmait, en 1945, que « la peinture n’est pas faite pour décorer des appartements. C’est un instrument de guerre pour l’attaque et la défense contre l’ennemi ».

Jusqu’à la fin de sa très longue vie il est mort en 1973, à 91 ans, Picasso a lutté contre le temps, contre la mort et a exprimé sa révolte dans de nombreux domaines. En 1907, il a révolutionné la peinture et inventé le cubisme ; vers la fin des années 1920, il a révolutionné la sculpture en y introduisant des matières et des techniques de fabrication industrielles. Il fut en même temps, dans un style classique, un dessinateur hors pair. Il fut également, dans les années 1930, un grand poète, qui pratiquait l’écriture automatique plus librement que les surréalistes. Il a écrit des pièces de théâtre, et il a renouvelé l’art de la céramique. Picasso, ce fut un artiste complet, entièrement impliqué dans son travail. Une version de Guernica est accrochée au siège des Nations unies à New York. Ce serait bien que les responsables politiques la contemplent avant de prendre des décisions concernant la guerre et la paix dans le monde.

Si certains des tableaux de Picasso ont une telle résonance politique, l’ensemble de sa production a surtout une valeur universelle. Ses oeuvres continuent de nous secouer et de nous communiquer une grande part de leur vitalité créatrice.

 

Par Peter Read