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S'il parcourt le monde, le photographe Raymond Depardon revient toujours à l'Afrique. Depuis les années 1960, il fixe les sourires comme les famines. Avec une double ambition : le réalisme et l'humanité. Sa façon à lui d'approcher l'histoire.
Depuis quarante-cinq ans, Raymond Depardon rend compte à travers ses photographies de l'histoire en train de se faire. Témoin du temps présent devenu photographe historien. Deux ouvrages livrent un éclairage sur son parcours foisonnant.
Titre de son dernier opus (et d'une exposition à la Maison européenne de la photographie à Paris jusqu'au 5 mars), Photographies de personnalités politiques réunit 91 clichés, de Salvador Allende à Martine Aubry, certains pris au vol, d'autres au cours de séances pendant lesquelles il cherche l'instant où son interlocuteur baisse la garde. Il aime photographier ces incroyables acteurs : "J'ai le sentiment d'approcher l'histoire."
Changement de décor, mais l'histoire, toujours, avec Afriques : 400 photographies en noir et blanc que Raymond Depardon a réalisées en Afrique depuis 1960. L'homme de terrain a parcouru le continent comme photojournaliste, cinéaste ou grand voyageur. De la décolonisation aux conflits contemporains, il a été le témoin de l'histoire sociale et politique de plus de vingt pays africains.
On est loin de la ferme du Garet en Saône-et-Loire où il a passé une enfance heureuse auprès de parents paysans et où il prend ses premiers clichés. Raymond Depardon quitte sa campagne en 1958. Il a tout juste 16 ans. Mais son attachement à la paysannerie restera intact - en témoigne sa trilogie documentaire Profils paysans , un panorama de la France rurale qui a nécessité plus de dix ans de tournage (la dernière partie est prévue pour 2009).
A Paris, le jeune homme devient photojournaliste et travaille pour l'agence Delmas. Deux ans plus tard, en 1960, il découvre l'Afrique lorsqu'il est envoyé pour suivre l'expédition SOS Sahara, une expérience militaire pour expérimenter les conditions de survie dans le désert.
Ce premier reportage scellera à jamais son lien intense au désert, et à l'Afrique. "J'ai été marqué par ce continent, et particulièrement par mon premier voyage dans le Sahara, où j'ai vécu dans des conditions assez aventureuses. J'ai vu des gens mourir devant moi..." , confie-t-il. Certains appelés ne survivaient pas aux conditions extrêmes. Le jeune photographe revient alors avec un reportage très remarqué qu'il publie dans Paris Match .
L'autodidacte discret est ensuite chargé de couvrir les guerres d'Algérie et du Vietnam. Fort de ses expériences internationales, il fonde en 1966 l'agence Gamma avec Gilles Caron. Ses reportages le mènent au Tchad, au Biafra ou à Prague.
A la fin des années 1960, il s'initie parallèlement au court-métrage. Il réalise son premier documentaire en 1974. A la demande de Valéry Giscard d'Estaing, il suit la campagne présidentielle du candidat. Mais le président élu attendra vingt-huit ans pour autoriser la diffusion de ce documentaire, d'un style inattendu. Trop proche du réel, trop loin de la propagande, l'oeuvre est censurée.
S'il parcourt le monde, Raymond Depardon revient toujours à l'Afrique. Et s'il parcourt de nombreuses régions africaines, il privilégie le Sahara. Pendant toutes ces années, il se rend régulièrement au Tchad. Entre 1975 et 1977, dans la région du Tibesti, le journaliste se retrouve au coeur d'une affaire de prise d'otage. Une archéologue française, Françoise Claustre, a été enlevée en avril 1974 par des rebelles du Nord tchadien. Les rebelles Toubou, dirigés par Hissène Habré - futur président du Tchad de 1982 à 1990 -, sont en lutte contre le gouvernement.
Pendant plus de deux ans, le photographe sert de médiateur entre les ravisseurs et la France. "J'étais conscient que je pouvais être utilisé, tant par le gouvernement français que par les rebelles tchadiens. Mais l'indépendance de notre agence de photo, Gamma, et mon expérience professionnelle m'ont sauvé. Je savais quel était mon rôle."
Après trente-trois mois de détention, Françoise Claustre est libérée en janvier 1977, en compagnie de son mari, prisonnier depuis août 1975, contre une rançon de 10 millions de francs et des armes fournies par le gouvernement français. On découvre dans le dernier livre de Raymond Depardon plusieurs images de rebelles armés ainsi qu'une de l'otage française dans un campement de fortune. Mais le photographe n'en a pas fini avec cette aventure : il prépare un ouvrage sur le Tchad.
Comme photojournaliste, il a su capter de grands événements officiels : la fête de l'indépendance de la Côte d'Ivoire en 1961, célébrée par le tout nouveau président Houphouët-Boigny en compagnie de son homologue américain Kennedy ou encore la libération de Nelson Mandela en 1993... Raymond Depardon n'en a pas, pour autant, oublié les scènes de vie quotidienne : à côté de guerres, de famines, d'exils, il a saisi des sourires, des paysages ou encore des travaux agricoles...
Au milieu des années 1990, à l'époque où il s'est rendu en Afrique du Sud, au Rwanda ou en Angola, à chaque fois dans des contextes dramatiques (apartheid, génocide et guerre civile), certains Africains de l'Ouest l'ont accusé d'"afro-pessimisme". Un qualificatif que le photographe récuse ; il insiste sur la description des faits, au-delà des tabous et des sujets qui fâchent : "Être réaliste, ce n'est pas chercher un extrême ou un autre, c'est décrire les choses telles qu'elles sont , explique-t-il. Même si les choses sont dures, comme par exemple des enfants qui meurent à cause d'une sécheresse, il ne faut pas les cacher ! Je n'oublie pas non plus les nombreux sourires, les sourires désintéressés..."
Le recueillement à l'enterrement d'une victime de violence en Afrique du Sud, des rescapés rwandais au regard perdu, ou tout sourire, des tueurs de génocide dans une prison de Kigali... Raymond Depardon photographie des moments douloureux sans pour autant exposer l'horreur, le morbide. Son réalisme est d'une pudeur déconcertante.
A 63 ans, Raymond Depardon porte un regard lucide et expérimenté sur le continent. Il défend l'idée du devoir de solidarité sans paternalisme face à des problèmes comme la santé et l'éducation. A propos du sida par exemple, il pense qu' "il y a des sujets où il faut intervenir, il ne faut pas laisser l'Afrique sous prétexte de "recoloniser" le continent."
Il s'alarme aujourd'hui de la situation des migrants subsahariens abandonnés dans le désert. "Il y a cinq ans, je roulais seul dans le désert libyen. J'ai croisé dix hommes avec seulement 2 litres d'eau ! Ils venaient de la forêt, des régions des grands fleuves. Heureusement c'était l'hiver, et je leur ai donné toute l'eau que j'avais , rapporte-t-il. De nombreux chauffeurs peu scrupuleux abandonnent les exilés comme ça. C'est très dangereux car les gens risquent leur vie. Pour moi c'est le plus grand événement de ces cinq dernières années en Afrique."
Dans Afriques , les photographies mêlent la chronologie et la géographie. "Ce livre retrace un parcours à la fois historique et esthétique. N'avoir utilisé que le noir et blanc me permet aujourd'hui de mélanger ces photos de quarante-cinq ans d'écart d'âge ! quarante-cinq ans c'est beaucoup et rien du tout à la fois." Mais pour un seul homme, c'est déjà beaucoup.
1942 : naissance à Villefranche-sur-Saône (Rhône).
1960 : premier grand reportage dans le Sahara algérien.
1966 : fonde l'agence Gamma avec Gilles Caron.
1971 : reçoit le prix Robert-Capa.
1974 : premier long-métrage sur la campagne présidentielle de Valéry Giscard d'Estaing. Diffusion autorisée en 2002.
1981 : intègre l'agence Magnum.
1982 : César du meilleur documentaire pour Reporters .
1985 : première fiction cinématographique avec Empty Quarter, une femme en Afrique .
1994 : César pour le documentaire Délits flagrants .
2000 : sortie du premier des trois volets de Profils paysans .
2004 : réalisation de 10e chambre, instants d'audience .
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par Michel Deverge
Ce blog est géré par Michel Deverge pour la revue L'Histoire et rend compte de l'actualité en histoire sur la toile dans les domaines de la recherche, de l'enseignement et de la vulgarisation...
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Michel Winock, professeur émérite à Sciences-po, cofondateur de la revue L'Histoire en 1978, est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages, parmi lesquels Le Siècle des intellectuels...
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