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Les Egyptiens savaient-ils qu'ils allaient mourir ?

Par Jean Yoyotte
publié dans L'Histoire n° 316 - 01/2007  Acheter L'Histoire n° 316  +

Comment l’Égypte pharaonique pouvait-elle imaginer qu’elle allait disparaître ? Un territoire, un système politique, une religion, une écriture quasi immuables... Les Égyptiens eux-mêmes, raconte Jean Yoyotte, étaient persuadés d’être éternels.


L’Histoire : L’Égypte ancienne : une civilisation incomparable qui semble avoir disparu en ne laissant que des hiéroglyphes et des pyramides... D’abord, cette Égypte, quelles étaient ses limites géographiques ?

Jean Yoyotte : L’Égypte proprement dite est comprise entre la portion inférieure de la vallée du Nil à partir de la première cataracte et, en aval, le large delta dont les bras se jettent dans la Méditerranée. Cette plaine alluviale dont la fertilité est annuellement renouvelée par la crue est entourée de vastes zones arides : à l’est, les montagnes arabiques, à l’ouest, le désert occidental creusé de grandes oasis et limité par l’infranchissable grand erg libyque.

Ainsi, la plaine de "terre noire" (kem) - d’où le nom antique de Kêmi - peuplée d’agriculteurs sédentaires est entourée de "terres rouges" et montueuses, si bien que les noms des pays et peuples étrangers, présumés moins civilisés, seront déterminés par un hiéroglyphe représentant une montagne.

Bref, une sorte d’isolat prospère et développé, au milieu d’un univers proclamé barbare et menaçant.

L’H. : A quelle époque le régime que nous appelons "pharaonique" s’est-il formé ?

J. Y. : Les plus vieilles inscriptions hiéroglyphiques découvertes datent de 4500 av. J.-C. environ. Elles prouvent l’existence de ce qu’on peut appeler un État-nation : un unique souverain, une administration omniprésente, une même langue officielle servie par une même écriture, un panthéon commun. C’est ce régime que nous sommes accoutumés à dénommer "pharaonique", non sans anachronisme, le mot Per-âo, littéralement "la Grande Maison", désignation de respect, n’étant devenu un titre et un nom commun pour dire "le roi" qu’au Ier millénaire av. J.-C.

Tout pharaon descend du dieu Rê, qui a créé le cosmos et qui chaque jour le recrée en repoussant les forces du chaos. En même temps, il est le substitut d’Horus, qui a triomphé de Seth le Rouge, souverain des contrées arides. Sa vocation est de maintenir l’ordre cosmique instauré par le démiurge solaire et de remplir le rôle social d’Horus en gérant le monde des humains. Il protège le monde organisé, civilisé, contre les assauts des étrangers. Aux époques anciennes il pourchasse les petits groupes de nomades âniers qui hantent le djebel ; aux époques récentes il affronte les empires conquérants venus d’Asie ou du Soudan. Pour ce faire, il devra élargir les frontières de l’Égypte : au sud, jusqu’à la deuxième cataracte, à l’est jusqu’à El-Arish. On constatera que les frontières de l’Égypte actuelle sont une création pharaonique.

Le rôle politique du roi se double d’un rôle religieux. De nature divine, il est théoriquement le seul à entretenir la puissance bienveillante des dieux du pays. Comme le montrent les reliefs gravés sur les murs des temples, c’est lui qui leur rend le culte. Pour ce faire effectivement, il construit et embellit les sanctuaires et prépose des agents - "des prêtres", disons-nous - pour accomplir les rites en son nom.

L’H. : Et comment expliquer l’extinction de cette civilisation ? A cause des invasions étrangères - on pense aux conquêtes perses à partir du Ve siècle av. J.-C., puis macédoniennes, enfin romaines ?

J. Y. : Aucune des dominations par des souverains étrangers n’a modifié en profondeur l’institution pharaonique et la conscience de supériorité que les penseurs égyptiens avaient de leur civilisation. Au contraire. Les conquérants qui ont intégré l’Égypte dans leur domaine ont été reconnus comme des pharaons prédestinés, dominateurs et défenseurs du monde civilisé contre les agressions barbares. Les Perses, les Macédoniens, les Romains ont évidemment endossé volontiers cette "légitimation" théologique qui les habilitait à servir de médiateurs entre les hommes et les divinités au profit de la nation égyptienne.

Les dieux égyptiens et les dieux grecs avaient été identifiés les uns aux autres dès le VIe siècle av. J.-C., lors des premiers contacts entre les rois saïtes, qui règnent alors en Égypte, et les guerriers et commerçants de l’Hellade. L’architecture et la parure pariétale des temples qui furent construits ou reconstruits au nom des Ptolémées (la dynastie macédonienne mise en place après la conquête de l’Égypte par Alexandre le Grand, en 332 av. J.-C.) étaient de pure tradition égyptienne, couverts de textes hiéroglyphiques qui nous livrent un splendide corpus de la science sacrée indigène.

Les valeurs et les formes de l’idéologie pharaonique ont été scrupuleusement conservées par les lettrés de la chora qui, sous les Ptolémées, remplissaient des fonctions sociales, le notariat notamment, à côté de leurs activités rituelles de prêtres - certains d’entre eux accédant même aux plus hautes fonctions gouvernementales dans Alexandrie. Dans les provinces, les prêtres, groupés en associations, parlaient et écrivaient le démotique (l’égyptien courant) et le grec pour les affaires, et cultivaient l’égyptien classique, que notait l’écriture hiéroglyphique et sa cursive dite hiératique.

L’H. : Quand la civilisation pharaonique est-elle morte alors ?

J. Y. : Littéralement, elle est morte le jour où le pays n’a plus été gouverné au nom d’un homme d’ascendance divine reconnue et qui s’acceptait pour tel. Cet homme fut l’empereur chrétien Constance II (337-361)(1). Cette mort brutale avait été précédée d’une agonie, provoquée par les changements que les Romains avaient imposés.

L’Égypte occupe un statut spécial au sein de l’empire, étant, depuis sa conquête par le futur Auguste, la propriété personnelle de l’empereur qui se fait représenter par un préfet siégeant dans Alexandrie. En dépit du mépris qu’Auguste avait témoigné pour la zoolâtrie, les prêtres de Memphis composent en égyptien hiéroglyphique un éloge dithyrambique du Romain, le présentant comme l’héritier des dynasties divines et le bienfaiteur des animaux sacrés. Ses appellations, "Autocrator" et "César", inscrites dans des cartouches, accompagnent dans les temples les images du roi officiant. On peut lire les noms encartouchés de ses successeurs dans les grands et fameux temples de haute Égypte que visitent les touristes, de Dendara à Philae.

Les réalités de la culture nationale sont moins belles. En réglementant la hiérarchisation de la société, le pouvoir romain privilégie les citoyens des trois cités grecques préexistantes (Alexandrie, Naucratis et Ptolémaïs) et, relativement, les notables égyptiens de culture grecque dans les métropoles des nomes (les circonscriptions administratives de l’Égypte). L’emploi quotidien du démotique régresse au profit du grec, les étiquettes d’identité des momies sont écrites en l’une ou l’autre langue.

Tandis que se développe un culte impérial à la romaine, la prêtrise indigène est professionnalisée. Les prêtres qui doivent être obligatoirement circoncis forment désormais une caste héréditaire. Cette ségrégation ne les empêcha pas d’accomplir les rites au nom de l’empereur. Comme les vestiges de la bibliothèque du temple de Tebtunis regroupés par Jürgen Osing le révèlent, ils ont su, autant que jamais, pratiquer leur science fondamentale, compilant des recueils de récits mythologiques, des traités d’astrologie et de magie, etc., recopiant les inscriptions des tombeaux anciens et approfondissant les subtilités graphiques en composant les inscriptions hiéroglyphiques.

Au Ier et au IIe siècle, la fière culture égyptienne reste à l’apogée pour le service du pharaon César. Au IIIe, durant "la crise de l’Empire", ses moyens d’expression ne s’en appauvrissent pas moins : le nombre et la qualité des graveurs d’hiéroglyphes déclinent dans le même temps où les hiérogrammates (les scribes sacrés) raffinent à l’extrême le répertoire des signes. Proscrire ces scribes et ces écritures comme l’ont fait les empereurs chrétiens, c’était condamner à mort la civilisation pharaonique.

L’H. : La civilisation égyptienne est finalement morte quand sa langue et son écriture ont été interdites ?

J. Y. : II faut bien distinguer ce qui est langues et ce qui est écritures. Le démotique littéraire en était venu à être utilisé dans les rituels et avait fait l’objet de transcriptions au moyen de caractères grecs additionnés de quelques signes démotiques. Ce système allait être adapté par les chrétiens pour transcrire en "copte" (le terme arabe dérivé du grec Aiguptos , "Égyptiens") les dialectes populaires en vue d’évangéliser les humbles.

Le copte constitue donc la dernière évolution de l’égyptien. Il a été progressivement remplacé par l’arabe - une arabisation qui précède d’ailleurs la conversion des masses à l’islam. Il est encore utilisé de nos jours dans les offices des chrétiens monophysites d’Égypte.

L’H. : Si la survie de la langue nationale a été assurée par le christianisme, le système hiéroglyphique, lui, a disparu avec le triomphe de cette religion ?

J. Y. : L’écriture hiéroglyphique était appelée "l’écriture des paroles de Dieu". Selon la mythologie égyptienne, Rê avait, en effet, fabriqué les composantes physiques du monde et l’avait peuplé de créatures en les nommant. Il y avait donc consubstantialité entre ces êtres animés ou inanimés et le Verbe divin qui donnait le savoir et le pouvoir sur l’univers. Les images de ces objets, servant d’idéogrammes ou prenant la valeur phonétique de leur nom, écrivaient ce qui était né de la bouche du démiurge.

La langue que le Créateur était censé avoir parlée avait été en usage dans la littérature et pour les communications officielles entre le Moyen Empire (XXe-XIXe siècle av. J.-C.) et la fin de la XVIIIe dynastie, au XIVe siècle av. J.-C. Elle subsista, non sans quelques modifications, pour la transmission des traditions religieuses. Les hiérogrammates de l’époque gréco-romaine s’appliquèrent à rendre vivante la prononciation des mots de cette langue morte en annotant un vaste répertoire de son vocabulaire au moyen de notes marginales en pré-copte ou en démotique. Pour les officiants peu ferrés en hiératique, des textes en égyptien de tradition furent intégralement transcrits en pré-copte. Le milieu sacerdotal, même marginalisé, a maintenu jusqu’au bout les principes théologiques de la culture pharaonique.

L’H. : Qu’en est-il de l’ensemble de cette culture ? Pouvait-elle résister face à l’influence prestigieuse de la civilisation gréco-romaine ?

J. Y. : S’il est un domaine où cette influence se manifeste fortement, c’est celui de l’iconographie religieuse. Un exemple frappant : que ce soit en ronde bosse ou en dessin, les images d’Horus enfant le dotent traditionnellement d’un long corps filiforme. A l’époque romaine, les terres cuites représentent le même dieu sous l’apparence d’un gros bébé joufflu, comme un putti.

Un autre exemple : des cercueils de momies ne représentent plus un Osiris embaumé. A la place de la tête de dieu coiffée d’une grosse perruque, on rencontrera un portrait naturaliste du défunt (les célèbres peintures dites du Fayoum) ou, modelée en plâtre, la tête d’une dame dont les cheveux sont arrangés à la manière des lointaines impératrices.

Les dieux sont les mêmes qu’auparavant, la momification est toujours pratiquée. Les goûts ont évolué, sans que les dévotions et les pratiques propres à la civilisation égyptienne aient fondamentalement changé. Les valeurs pharaoniques resteront fondamentalement éternelles tant que le Soleil continuera sa course et que les rites perpétueront la force du dieu et de son représentant, le pharaon. Interdites ces images et ces inscriptions, éliminés les hommes qui les conçoivent, la civilisation pharaonique meurt, assassinée, et plus personne ne saurait comprendre les inscriptions hiéroglyphiques.

L’H. : Morte, la civilisation pharaonique n’a-t-elle été redécouverte qu’au XIXe siècle avec Champollion et les développements de l’égyptologie ?

J. Y. : Pas exactement. La civilisation pharaonique n’a jamais été oubliée. Qu’on se réfère à Bossuet : se fondant sur l’historien grec Diodore de Sicile, bien informé sur les institutions de l’ancienne Égypte, il se sert de ses institutions comme une illustration exemplaire de monarchie de droit divin.

Et, aujourd’hui, le mot "pharaon" est d’un emploi courant. Ce titre a été conféré par la presse au reis Gamal Abd el-Nasser, chef unique, autoritaire, entreprenant et aimé de sa nation arabe. L’adjectif "pharaonique" est fréquent dans nos journaux. L’expression de "pouvoir pharaonique" est parlante. Renvoyant aux ?uvres monumentales des anciens Égyptiens, elle implique la permanence d’un État monarchique fort, capable de concevoir et de mener à bien des projets de grande ampleur et dont les résultats s’annoncent ­durables.

L’H. : Les Égyptiens n’ont-ils donc pas envisagé la disparition de leur civilisation ?

J. Y. : Il existe bien sûr des textes, notamment du IIIe millénaire avant notre ère, dans lesquels les auteurs font le constat que tout va mal, que le pays est divisé, que les étrangers armés entrent dans le pays, que la nourriture fait défaut, que les secrets de la "maison de vie", c’est-à-dire sacrés, sont divulgués. Mais cette décadence n’est que provisoire ; aux invasions, aux disettes, aux querelles internes succédera un rétablissement grâce à un roi sauveur.

Très rares sont les textes dans lesquels rien ne survit à la crise. Je citerai celui dans lequel le dieu Atoum, qui a créé le monde, s’adresse à un mort, Osiris (texte retrouvé dans un unique manuscrit datant du Nouvel Empire, mais qui est certainement antérieur, vers 2000 av. J.-C.) : "Tu es destiné à des millions de millions d’années, une durée de vie de millions d’années. Mais moi, je détruirai tout ce que j’ai créé. Ce pays reviendra à l’état de Noun, à l’état de flot, comme son premier état. Je suis ce qui restera, avec Osiris, quand je me serai transformé en serpent que les hommes ne peuvent pas connaître, que les dieux ne peuvent pas voir (2) ."

Et puis on doit citer la déploration de l’ Asclépios, un texte célèbre que nous a transmis la tradition hermétiste : "Ô Égypte, Égypte ! ta religion n’est plus qu’une fable à laquelle tes enfants ne croient plus. Il ne restera de toi que des mots sculptés dans la pierre qui raconteront ta grandeur passée, tes pieux hauts faits."

Mais on pourrait conclure que c’est grâce à "ces mots sur des pierres" que s’est maintenue vivante, dans la mémoire des hommes, même mal comprise, la conception du monde des Égyptiens.

(Propos recueillis par Héloïse Kolebka.)


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1. Cf. J.-C. Grenier, "La stèle funéraire du dernier taureau Bouchis", Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale n° 83, 1983, pp. 197-208.

2. Livre des morts, chapitre 175, traduction de Paul Barguet, Le Livre des morts des Anciens Égyptiens (Collection LAPO), Le Cerf, 1967, p. 261.

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