Costumes raffinés et décor Belle Époque : Stephen Frears nous livre son adaptation très « british » de
Chéri
, le roman de Colette.
Du double roman de Colette,
Chéri
et
La Fin de Chéri
, publié en 1920 et 1926, Stephen Frears a tiré son nouveau film, entièrement parlé en anglais
(« Cheurrri ! »)
, qui, sur quelques points, ressemble au précédent, l'admirable
The Queen
(2006). Ne s'agit-il pas, là encore, de l'initiation d'un jeune homme ? Mais là où Élisabeth II et Tony Blair s'apprenaient mutuellement la politique à l'anglaise, Chéri, beau jeune premier avide de conquérir la société Belle Époque, et Léa de Lonval, femme mûre de deux fois son âge qui maîtrise la mondanité sur le bout des doigts, s'apprennent l'amour à la française.
Depuis sept ans, Chéri est l'amant choyé de Léa, qu'il appelle « Nounoune ». Il vit dans un monde de femmes mûres, riches, obsédées par les rites de la séduction mondaine. Il va cependant se marier, par convenance ; elle se consacre à l'éduquer, aux sens comme à la vie sociale. Mais, quand elle lui apparaît comme une femme irrémédiablement vieillie, il s'enfuit, et part à la guerre qui éclate à l'été 1914. A son retour, Chéri traîne son ennui, tandis que le monde de l'après-guerre veut à tout prix oublier en s'amusant ou en s'enrichissant.
Stephen Frears retrouve Michelle Pfeiffer, vingt ans après
Les Liaisons dangereuses
(1989). Physiquement, on peut tiquer : le corps d'une actrice hollywoodienne, même de 50 ans, ressemble peu à celui d'une cocotte Belle Époque, telle que Liane de Pougy ou la Belle Otéro qui défilent au début du film dans un joli livre d'images. Mais par son orgueil retenu, sa cruauté inflexible, son art de la réplique, l'actrice brille comme l'émeraude qu'elle fait admirer dans le film. Rupert Friend, lui, dans le rôle de Chéri, est un peu plus fade, mais cela convient assez au personnage, lâche et hésitant, puis dégoûté et suicidaire. Costumes raffinés, mobiliers Belle Époque, plateaux surchargés à Paris et à Biarritz : Stephen Frears ne nous avait pas habitués à ce cinéma très décoratif. Il jouit visiblement des milieux frelatés des cocottes qu'il met en scène, du malaise d'une génération perdue, vide de désirs et de projets, qu'il illustre. Si les dernières scènes sont un peu expédiées, en voix off, Stephen Frears n'a pas perdu la main, et le sommet attendu de futilité distille aussi un poison violent. La fin de la jeunesse et d'une certaine forme d'utopie commande l'entrée dans l'époque des intérêts matériels, de la vulgarité du monde, ce que le cinéaste anglais filme mieux qu'un autre, proche en cela du regard acéré, et parfois tendre, que Colette pouvait jeter sur une société et une histoire qu'elle connaissait parfaitement.
D'un côté, Stephen Frears nous offre la jubilation, celle des mots, des corps, des robes, des lits de soie et des salles d'apparat, de ce qui brille un peu trop fort ; de l'autre, il nous montre un monde finissant, courant à sa perte. Et, à travers une forme obsessionnelle, ces lents mouvements de caméra dont l'élégance permet de sentir la fatalité, le cinéaste fait preuve, à nouveau, d'une belle intelligence historique : l'effondrement est plus juste encore quand il est joliment filmé.