«L
e détestable Calvin, s'emparant de la Réforme déjà si mauvaise, en fit encore une oeuvre française, c'est-à-dire une oeuvre exagérée. Le caractère infernal qu'il imprima à sa secte est indélébile : elle a fait plus ou moins de mal suivant les circonstances, mais toujours elle a été et sera la même. »
Ces paroles de Joseph de Maistre datent de 1798. C'est en lisant ces écrivains de la Contre-Révolution, de Louis de Bonald à Charles Maurras, que l'on saisit au mieux ce que fut l'ébranlement donné à l'Occident chrétien par la Réforme, dont les conséquences sont encore aujourd'hui visibles.
Jean Cauvin, dit Calvin, dont nous commémorons, en 2009, le 500e anniversaire de la naissance, est venu après Luther. Il n'est donc pas l'inventeur du protestantisme. Mais il a fait entrer celui-ci dans une nouvelle phase décisive au coeur du XVIe siècle. Pourtant, hormis chez ses adeptes, qui mettent d'ailleurs fort peu son nom en avant, sa mémoire souffre d'une mauvaise réputation. Le personnage n'y est peut-être pas pour rien : austère, anorexique, rigoriste à l'extrême. Et puis, il y a, tranchante comme un couperet, cette terrible doctrine de la prédestination, apparent déni de la liberté humaine : pourquoi les uns ont la grâce, et les autres non ? L'arbitraire, fût-il divin, choque la raison moderne. Enfin, Calvin, revenu à Genève en 1541, laisse derrière lui une légende noire d'un règne d'ordre moral qui, lui aussi, n'est guère admissible par nos moeurs contemporaines.
Et pourtant, derrière ce personnage antipathique, se cache sans doute l'un des accoucheurs du monde moderne.
« Qu'est-ce que le protestantisme ? »
demandait encore Joseph de Maistre.
« C'est l'insurrection de la raison individuelle contre la raison générale. »
Le libre examen, prôné par les humanistes, les luthériens et les calvinistes, autorise chaque individu à se mettre en liaison avec Dieu, par les seules Écritures, sans aucun intercesseur : le raisonnement individuel fut à l'origine du travail de sape de toutes les autorités ; on mit la discussion à la place de l'obéissance. D'où s'ensuivit, malgré Luther et Calvin qui étaient des hommes « d'ordre », « l'esprit d'insurrection ».
Ni Calvin ni Luther bien sûr n'ont voulu fonder la démocratie, mais, paradoxalement, leur enseignement a eu pour effet, là où il était entendu, et plus tard, par contagion, dans tout l'Occident, de poser les bases de la révolution libérale. En accentuant la dissolution de la structure unifiée et hiérarchisée du catholicisme, en permettant la formation et la coexistence d'Églises largement autonomes. L'unité de la foi, l'unité des rites, le respect des traditions et de la souveraineté, tout cela a été remis en question par un pluralisme qui n'atteignit pas seulement la cohérence de la religion mais qui, à la longue, défiait l'unité politique des nations.
A lire ce dossier, on comprendra mieux peut-être pourquoi cette religion sans merci a pu séduire tant de belles intelligences. Et pourquoi, n'en déplaise à Joseph de Maistre, il n'est pas nécessaire d'être chrétien pour commémorer Calvin.