Alain Minc s’est lancé dans l’aventure d’« une » Histoire de France . « Mon » histoire de France eût sans doute été un titre plus juste et plus approprié, tant la marque et la personnalité, les convictions et les certitudes de l’auteur sont présentes à chaque page.
Cinquante-sept chapitres, denses, percutants, embrassent deux millénaires, depuis Vercingétorix jusqu’à l’élection à la présidence de la République de Nicolas Sarkozy, le 6 mai 2007, quitte à « zapper » bien des épisodes de cette saga franco-française : les guerres de Religion, par exemple, sont « expédiées » en quelques pages à l’image d’une Saint-Barthélemy qui bénéficie d’une seule ligne (et encore...). Le style est alerte, enlevé, et les titres de chapitre témoignent d’un parti pris aussi systématique que résolu : celui d’une confrontation permanente d’un passé revisité, presque « habité », par un présent... omniprésent. Qu’on en juge : Clovis, c’est « le triomphe d’un immigré » ; Charlemagne, c’est « le premier européen » ; le passage des Carolingiens aux Capétiens, c’est « la balkanisation à l’oeuvre ». Quant aux croisades, elles sont « le début du colonialisme français »...
Dans de détail de chaque chapitre, on apprendra que, dans la Gaule romaine, « l’aristocratie locale cherche en fait à inventer entre Rome et la Gaule une forme de commonwealth » ; quant à l’empereur Claude, il établit « des principes qui guideront jusqu’à 1945 la politique frontalière de la France vis-à-vis de l’Est ». Et La Gazette , l’hebdomadaire de Théophraste Renaudot fondé en 1631, « est une brillante préfiguration à la française de la Pravda ». Soit. Mais peut-on écrire, à propos de Louis XIV, que Mme de Maintenon qui a « le zèle des néophytes », exerce, « à l’évidence, une influence décisive à l’égard de son royal compagnon » ? Il s’agit des huguenots et de la Révocation de l’édit de Nantes (1685) dont nous savons bien, en cette matière précisément, que le rôle de la « seconde épouse » fut marginal voire absent. Quant à la politique antiprotestante de Louis XIV, est-elle « une persécution qui fait penser aux premières mesures antisémites de Vichy » ?
On est prié de renoncer à tout esprit critique, car Alain Minc récuse par avance tout droit de regard des historiens sur son oeuvre, avec la bénédiction posthume de Fernand Braudel : « Écrivez une histoire de France : il n’y a pas de plus bel exercice intellectuel. N’ayez pas peur des historiens : ils ont besoin que l’on braconne sur leurs terres ». « Historien du dimanche » pleinement assumé, « braconneur » de l’histoire de France, Alain Minc nous aura au moins appris que l’histoire est aussi un jeu de l’esprit et peut-être mieux encore : une sorte de « science-fiction »...
Ce blog est géré par Michel Deverge pour la revue L'Histoire et rend compte de l'actualité en histoire sur la toile dans les domaines de la recherche, de l'enseignement et de la vulgarisation...
Michel Winock, professeur émérite à Sciences-po, cofondateur de la revue L'Histoire en 1978, est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages, parmi lesquels Le Siècle des intellectuels...