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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

La folle aventure d'Hernan Cortés

Il était parti avec 600 hommes... En deux ans, Cortés fit tomber l'Empire aztèque ! Il fallut pour cela beaucoup de savoir-faire, de l'audace, un peu de chance et quelques malentendus.

Le personnage de Cortés est une des figures les plus controversées de l'histoire du Mexique. Pour s'en persuader, il n'est qu'à considérer les jugements portés par les historiens sur le conquérant de la Nouvelle-Espagne. Certains, en insistant sur les aspects constructifs de la politique cortésienne, en font le fondateur d'une société coloniale. D'autres insistent sur l'idée d'empire chez Cortés et sur ses liens avec les traditions de l'Espagne médiévale. D'autres établissent un parallèle entre César et Cortés. D'autres enfin vont jusqu'à brosser le portrait d'un menteur et d'un monstre. Qu'en est-il exactement ?

Cortés naît en 1485, à Medellin, ville d'Estrémadure, dans une famille de petite noblesse. A 14 ans, il entre à l'université de Salamanque pour y étudier le droit, mais, deux ans plus tard, il abandonne ses études et mène une vie oisive agrémentée d'aventures galantes avant de s'embarquer, en 1504, pour l'Amérique les Espagnols sont alors essentiellement implantés à Saint-Domingue.

Là, il est tour à tour colon, chercheur d'or, notaire public. En 1511, il accompagne Diego Velazquez à Cuba, où il participe à la pacification de l'île. Il obtient des terres, mène la vie d'un colon fortuné et reste à l'écart des deux premières entreprises de découverte du Mexique, appelé aussi Nouvelle-Espagne 1517-1518.

Velazquez, devenu gouverneur de Cuba, informé des richesses de ces nouvelles terres, monte une troisième expédition, dont il confie le commandement à Cortés ; mais, très vite, il voit d'un mauvais oeil naître un esprit d'indépendance chez son subordonné et décide de lui retirer son commandement. Cortés appareille alors précipitamment avec toute sa flotte en février 1519, rompant ainsi tous ses liens avec le gouverneur ; il décide d'entreprendre la conquête de ces nouvelles terres à son profit, sous son seul commandement.

Cortés débarque peu après dans la péninsule du Yucatan, en terre maya, avec 600 hommes environ. Là, il retrouve un Espagnol, Jeronimo de Aguilar, rescapé d'un naufrage, qui a vécu huit ans au milieu des indigènes et se joint à sa troupe. En mars 1519, il prend possession du pays au nom du roi d'Espagne, préalable nécessaire à toute entreprise de conquête. Après avoir remporté une bataille contre les Indiens* de Tabasco, il reçoit des vaincus vingt jeunes Indiennes : l'une d'elles, Marina la Malinche, qui deviendra sa maîtresse et dont il aura un enfant, sera une des clés de la victoire.

Cette jeune femme, qui a été vendue comme esclave, maîtrise aussi bien la langue mexicaine que le maya ; comme Jeronimo de Aguilar parle le maya, il peut traduire en espagnol les paroles que la Malinche traduit du nahuatl en maya. Marina est douée d'une grande finesse d'esprit : elle ajoute aux propos des chefs indigènes des remarques personnelles, qui bien souvent vont guider l'action de Cortés.

En avril 1519, les Espagnols abordent près de la ville indigène de Cempoala. En juillet, Cortés et la majorité de ses hommes décident de fonder, sur la côte, une ville : Veracruz. Par cet acte, les conquistadors* se soustraient au pouvoir du gouverneur de Cuba et se placent directement sous l'autorité de Charles Quint.

Le conquistador s'allie aux populations et rencontre des envoyés de l'empereur aztèque Moctezuma, qui lui offrent des présents et tentent de le dissuader d'entrer dans l'empire. Après avoir déjoué une conjuration, Cortés fait échouer les navires dans le port pour éviter toute défection. A la mi-août 1519, il laisse à Veracruz une centaine de soldats, qui poursuivront l'édification de la ville et veilleront à sa sécurité. Il monte vers la capitale de l'Empire aztèque, Mexico-Tenochtitlan, avec 400 hommes, 15 cavaliers, 15 canons, accompagné d'une troupe de guerriers et de centaines de porteurs indigènes.

Les Espagnols reçoivent un accueil favorable car le souverain a décidé de les laisser pénétrer au coeur de l'empire pour percer leurs faiblesses et endormir leur vigilance. Moctezuma pense les écraser quand il le voudra. Les conquistadors entrent dans la province de Tlaxcala, un petit État militaire. Ils affrontent et battent les Tlaxcaltèques, qui s'allient à leurs vainqueurs pour se venger de leurs ennemis héréditaires, les Aztèques. Cette alliance procure aux conquistadors un surcroît de porteurs et de soldats auxiliaires.

Les Espagnols arrivent en vue de la capitale aztèque. Le 9 novembre 1519, ils sont accueillis par l'empereur. Cortés explique qu'il est mandaté par Charles Quint pour prendre contact avec eux et leur apporter la vraie foi. Mais, très vite, il apprend que les Espagnols restés sur la côte ont été attaqués. Il prend Moctezuma en otage et demande au souverain de jurer obéissance à Charles Quint. Cortés souhaite instaurer légalement le pouvoir espagnol au Mexique et percevoir le tribut des Indiens en reconnaissance de la souveraineté ainsi établie. Moctezuma accepte.

Le gouverneur de Cuba, qui ne veut pas se laisser dépouiller par Cortés, monte une autre expédition, dirigée par Narvaez, qui arrive au Mexique en avril 1520, avec 1 100 hommes. Cortés est obligé d'aller à la rencontre de son adversaire, qu'il bat malgré une grande infériorité numérique. Mais, à Mexico, un de ses lieutenants a commis un massacre, qui a soulevé la population. Cortés doit retourner précipitamment dans la capitale.

A Mexico, il propose un armistice et tente de s'appuyer sur Moctezuma, mais ce dernier est lapidé par ses sujets. Cortés décide de fuir pour Tlaxcala. Dans la nuit du 30 juin au ler juillet 1520 la Noche Triste *, les Espagnols parviennent à grand-peine à quitter la ville, tandis que leur arrière-garde est décimée. Après avoir battu une armée indienne à Otumba, ils rallient Tlaxcala. Mais ils ont perdu 870 hommes, leur artillerie et leur or. Cortés parvient à convaincre ses soldats de reprendre la conquête.

A la fin de 1520, il fait construire treize brigantins qui lui permettent de se rendre maître de la lagune et d'organiser le blocus de Tenochtitlan, défendue par le nouvel empereur Cuauhtémoc. Mais, malgré les privations, une épidémie de variole et l'isolement, les Aztèques ne désarment pas. Cortés est obligé de mener une guerre totale. La ville est détruite tandis que les troupes espagnoles resserrent leur étau autour du dernier bastion. Le 13 août 1521, avec la capture de Cuauhtémoc, l'Empire aztèque disparaît.

Après la chute de Mexico, Cortés est confirmé dans ses pouvoirs par Charles Quint. Il gouvernera personnellement le Mexique jusqu'en 1524. Pendant cette courte période, il poursuit l'expansion territoriale. De 1524 à 1526, il lance une expédition malheureuse au Honduras pour réprimer la rébellion d'un de ses lieutenants ; il se voit alors contraint de laisser Mexico aux mains d'hommes intéressés et avides de pouvoir ; c'est une époque de troubles.

Rentré à Mexico en 1526, il doit céder son pouvoir aux hommes envoyés par la monarchie pour reprendre en main l'administration de ces nouvelles terres.

En 1528, Cortés est obligé de partir en Espagne pour justifier ses actes. Désormais le roi ne lui confie plus de pouvoir, mais lui donne le grade de capitaine général et le titre de marquis de la Vallée d'Oaxaca, une des plus riches régions de la Nouvelle-Espagne il aura 23 000 vassaux. Il épouse la nièce du duc de Béjar et se lie ainsi à la grande noblesse espagnole.

De retour à Mexico en 1531, il s'occupe de développer son marquisat et se lance dans de nouvelles expéditions de découverte dans le Pacifique, sans succès. Le Mexique devient une vice-royauté* en 1535, mais Cortés n'entretient pas de très bons rapports avec le vice-roi et les nombreux procès abus de pouvoir, dettes, etc. intentés par ses adversaires l'obligent à retourner en Espagne, en 1540. En 1541, il prend part avec Charles Quint à la campagne d'Alger, où il manque de périr noyé. Il poursuit sa vie de courtisan en Espagne mais ne parvient pas à reconquérir sa place d'antan. Il meurt en 1547 près de Séville et, conformément à ses dernières volontés, ses restes seront transportés au Mexique.

La conquête du Mexique est donc d'abord l'oeuvre d'un homme exceptionnel, entreprenant et décidé. Lorsque le gouverneur de Cuba tente de le destituer, il préfère prendre les devants et cingle vers les côtes mexicaines. Arrivé au Mexique, Cortés sait que son pouvoir n'a pas de base juridique. Il va donc le légitimer par la fondation de Veracruz. Des cadres légaux sont alors établis et Cortés est élu capitaine général et juge suprême. Cette élection sera confirmée peu de temps après par Charles Quint.

En effet, le souverain, ne pouvant financer les expéditions d'outre-mer, laisse à un homme particulier le soin de la conquête ; les conquistadors forment un groupe militaire privé, commandé par un chef unique, qui se place sous l'autorité royale et qui, en cas de réussite, reçoit des droits et des pouvoirs sur les terres et sur les habitants conquis. Désormais Cortés est le maître absolu au Mexique et il peut fixer les buts de l'expédition, comme il le formule lui-même, « au service de Dieu et au service de Sa Majesté » . Ces objectifs se retrouvent tout au long de la conquista , à la fois croisade religieuse et établissement de la souveraineté espagnole au Mexique, ce qui répond aux objectifs de la monarchie, mais sert aussi de justification à l'entreprise économique à l'origine de la conquête.

Les buts de Cortés sont la colonisation et non pas le troc et la razzia, que voulait Velazquez. Il n'y aura ni pillage systématique ni disparition du monde indigène. En 1524, il impose le système de l' encomienda * : tout colon marié qui s'engage à rester au moins huit années sur sa terre reçoit celle-ci en concession et obtient le droit de faire travailler les Indiens à son profit, à condition de les instruire dans la foi catholique. Ce projet rencontre l'adhésion de la plupart des conquistadors, qui savent que le seul moyen de s'enrichir est d'exploiter le pays. Ces hommes qui ne possèdent rien, leurs armes mises à part, ont tout à gagner en suivant Cortés.

Toutefois, l'armée, pourtant le soutien le plus solide de Cortés, n'est pas exempte de grogne, d'indiscipline. Cette opposition est due aux difficultés inhérentes à l'entreprise : les marches sont pénibles, les maladies éprouvantes, la faim tenaille les hommes fatigués, qui doivent livrer de fréquentes et dures batailles ; ces conditions font naître la peur et des interrogations sur les buts à atteindre. Pour prévenir toute contestation, Cortés fait régner une discipline très stricte. Les peines les plus sévères sont appliquées en cas de blasphème, de mauvaise conduite religieuse, de mauvais traitements à l'égard des Indiens alliés...

Les complots sont aussi sévèrement réprimés. Le plus dangereux est celui de Villafana, qui, soutenu par un certain nombre de partisans de Velazquez, a pour but d'assassiner Cortés janvier 1521. Mais le complot est dénoncé et Cortés fait arrêter Villafana, qui est condamné à être pendu pour l'exemple. Il faut cependant souligner que Cortés répugne souvent à condamner ses hommes à mort.

Sa force réside dans l'attachement et le dévouement que la plupart de ses hommes lui vouent. Outre sa personnalité, Cortés sait mettre en scène ses actes de bravoure et user de propagande. Il est sans aucun doute l'âme même de la conquête de Mexico.

C'est un grand homme de guerre, enthousiaste, convaincu du bien-fondé de sa mission ; un soldat habile, tenace et rusé. C'est aussi un homme avenant, beau parleur, très charismatique. Pour ranimer le courage de ses compagnons, notamment après la Noche Triste , Cortés flatte leur orgueil et confère à son entreprise une dimension exceptionnelle ; il déclare que la conquista est l'expression de la volonté divine, que Dieu ne permettra pas qu'ils échouent.

Cortés, qui sait que « la fortune aime les audacieux » , est aussi orgueilleux, obstiné, ce qui le pousse parfois à agir de façon insensée et lui attirera des critiques de la part de ses hommes. Mais, là encore, le chef réussit toujours à se tirer d'affaire. Toute l'habileté de Cortés consiste, comme il le dit lui-même, à « passer sous silence les difficultés et les dangers à venir » . Quand ses soldats pensent trouver au Mexique non seulement une vie facile et de l'or en quantité suffisante pour les rendre riches, Cortés ne les détrompe pas...

Cortés, qui a recruté les hommes les plus aptes à son expédition, sait aussi leur faire confiance. Les décisions importantes sont souvent prises en commun, comme celle d'aller à Mexico pour le siège de la capitale aztèque et la fuite lors de la Noche Triste . De plus, bien qu'il ait adopté à Cuba l'habitude de se faire traiter en grand seigneur, il n'hésite pas à payer de sa personne : il se trouve aux premières lignes lors des affrontements avec l'ennemi.

Et, lorsque les critiques sont fondées, Cortés n'hésite pas à apaiser les mécontents par de l'or, des cadeaux divers et de belles promesses. Mais, lorsque les hommes ne lui sont plus d'aucune utilité, il les renvoie chez eux ou les éloigne dans de lointaines expéditions.

Après la chute de la capitale aztèque, les oppositions reprendront de plus belle, renforcées par l'écoeurement des conquistadors, déçus de n'avoir rien gagné après tant de fatigues, de privations. Cortés restera en dehors des conflits, malgré le soutien d'une partie de ses hommes ; et la Couronne, toujours méfiante à l'égard des hommes à qui elle a confié de grandes entreprises, lui reprendra finalement son pouvoir.

La diversité des conquistadors, leurs intérêts et leurs buts différents auraient pu nuire à la conquête. Celle-ci frôla d'ailleurs parfois la catastrophe du fait des divisions internes de ses acteurs. Mais Cortés, en contraignant ses hommes à l'obéissance, de façon légitime, autoritaire ou par des moyens détournés, réussit à conserver l'unité constamment menacée de la conquête. C'est bien là le signe que Cortés fut un chef charismatique et un meneur d'hommes exceptionnel.

Par Bernard Grunberg