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Note au lecteur

"L'Histoire a décidé de mettre à votre disposition, sur son site internet, tout le contenu de ses archives du n°1 (mai 1978) au numéro 238 (décembre 1999). La rédaction demande votre indulgence pour les coquilles et autres erreurs dues à une numérisation qu'il nous faudra un peu de temps pour corriger complètement. Ce contenu est offert à nos fidèles abonnés identifiés.

Bonne lecture.

Naissance d'un musée

En 1947, le site d’Auschwitz-Birkenau est devenu un musée. Le plus grand cimetière juif d’Europe a été transformé en lieu de mémoire, de pédagogie, de transmission. Il fut aussi le théâtre d’affrontements de mémoires concurrentes.

Qu’Auschwitz soit devenu un musée, dans sa dénomination comme dans sa réalité, est en soi incongru. Si un musée, en effet, a pour objectif de conserver et de montrer au public des oeuvres d’art, produits de la culture, celui d’Auschwitz témoigne d’une éclipse dans la culture, d’un épisode de décivilisation.

Un tel établissement était sans précédent. Mais la fin de la Seconde Guerre mondiale a vu se dessiner un mouvement de conservation des « témoins de la barbarie », dont la préservation des ruines d’Oradour-sur-Glane est un autre exemple.

1- La mémoire nationale catholique
L’idée de transformer Auschwitz en site mémoriel était née parmi les détenus politiques polonais pendant leur détention. Certains demeurent sur place après la libération du camp - une poignée y vivront jusqu’à leur mort, ou y vivent encore, dans des blocs aménagés en appartements avec rideaux et fleurs aux fenêtres. Ils seront les premiers gardiens du musée naissant.

Cependant, au début 1945, Auschwitz reste un camp. Pendant quelques mois, les Soviétiques y détiennent des prisonniers de guerre allemands ; des Volksdeutsche , ces Allemands ethniques qui habitaient la région ; des personnes suspectées de collaboration. Cent cinquante d’entre eux environ y meurent, de faim principalement.

Ces prisonniers effectuent les premiers travaux. Leur présence, celle de leurs gardiens préservent le site d’un pillage radical, même si beaucoup disparaît alors, du fait des Soviétiques, mais aussi des « hyènes », comme la presse polonaise désigne les villageois qui recherchent à Birkenau les objets provenant du dépouillement des Juifs assassinés.

A l’automne 1945, le camp soviétique d’Auschwitz I est fermé, celui de Birkenau l’est au printemps 19461. Les prisonniers sont libérés ou transportés dans les camps du Goulag. Les installations sont remises aux autorités polonaises. Des baraques en bois de Birkenau sont démontées et distribuées aux habitants d’Oswiecim expulsés lors de l’édification du camp, ou transportées sur les ruines de Varsovie pour loger les ouvriers travaillant à la reconstruction de la ville.

Le 1er février 1946, le périmètre du camp est officiellement désigné comme « terre de martyre ». Les anciens détenus polonais contrôlent le site. Pour vivre, ils cultivent des pommes de terre et élèvent des moutons à Birkenau, des chevaux et des volailles à Auschwitz I. Ce sont eux qui transforment le Block II d’Auschwitz I, ou « bloc de la mort », coeur du martyrologue polonais, en mausolée. Le « mur de la mort », devant lequel les condamnés attendaient leur exécution, est fleuri dès la libération, des bougies sont allumées par les familles des morts.

Le 14 juin 1947, jour anniversaire de l’arrivée du premier convoi en 1940 728 Polonais en provenance de Tarnow, plusieurs dizaines de milliers de visiteurs se pressent à Auschwitz I pour prendre part à la cérémonie inaugurale du futur musée. Ils arborent drapeaux et bannières de partis, groupements religieux, syndicats ou associations de prisonniers politiques, visitent le Block XI et le IV. A l’extrémité de ce bâtiment, une grande croix illuminée a été dressée ; des objets y sont entreposés : monceaux de cheveux, valises, avec le nom du propriétaire inscrit en grosses lettres à la peinture, lunettes, prothèses, chaussures.

L’accumulation des objets, leur caractère ordinaire disent la destruction mieux que les mots. Ils sont les témoins muets abandonnés par les nazis quand ils ont quitté le camp. Ils resteront au coeur de l’exposition permanente, constituant pour beaucoup de visiteurs le premier et parfois seul choc. Mais, jusqu’aux années 1990, rien n’indiquait qu’ils avaient appartenu aux Juifs assassinés. Croix et reliques : le langage de cette première exposition est catholique, constate l’historien américain Jonathan Huener.

La foule marche jusqu’à Birkenau, puis le long des rails construits au printemps 1944 pour l’arrivée des Hongrois, jusqu’aux ruines des chambres à gaz*-crématoires*. Une grande croix a été dressée sur l’une d’elles. Des couronnes sont déposées. La foule entonne La Rota « le serment », écrit en 1908 par la poétesse Maria Konopnicka : « Notre nation est polonaise et polonais notre peuple,/ Par les Piast constitué/ Une oppression cruelle ne nous fera pas chanceler./ Que Dieu nous vienne en aide2. »

La Pologne est bien le Christ des nations. Le 2 juillet 1947, le Parlement polonais institue le musée d’État d’Auschwitz-Birkenau comme « monument du martyrologue et de la lutte du peuple polonais et des autres peuples » . Son périmètre inclut Auschwitz I et Auschwitz II-Birkenau. D’emblée, les camps d’Auschwitz III3 sont exclus : Monowitz, où 12 000 détenus travaillèrent à l’établissement d’une usine pour l’IG Farben, la quarantaine de mines, d’usines, d’établissements agricoles où furent affectés des internés. Le musée s’étend sur 200 hectares, comporte 197 bâtiments ou ruines.

La cellule de Maximilien Kolbe, dans le Block XI, est immédiatement sanctuarisée. Le prêtre, symbole de la nation polonaise, catholique et martyre, avait volontairement remplacé un ouvrier, père d’un enfant, condamné à mort. Béatifié en 1971, Kolbe est canonisé en octobre 19824.

Le 15 octobre 1972, jour anniversaire de sa béatification, se tient à Auschwitz la première cérémonie entièrement catholique : elle rassemble 90 000 fidèles. La messe dite par Jean-Paul II le 7 juin 1979 est plus grandiose encore. Karol Wojtyla est né à Wadowice, une localité voisine d’Oswiecim. A Birkenau, noir d’une foule de plusieurs centaines de milliers de personnes arrivées dès le matin, l’autel, avec une croix portant au centre un anneau de barbelés figurant la couronne d’épines du Christ, a été dressé sur les rails. Sur une des branches de la croix : une bannière ressemblant à l’uniforme du camp, avec un triangle portant le numéro 16 670, celui de Kolbe.

Cette mémoire nationale catholique, présente dès les origines, qui a resurgi avec force dans les années 1970, avait pourtant été étouffée pendant la guerre froide, dont Auschwitz fut un enjeu et un théâtre.

2 - Communistes et résistants
Dès 1947, Jozef Cyrankiewicz 1911-1989, socialiste, résistant, interné à Auschwitz, proche compagnon de route des communistes, un des responsables de l’Union des anciens prisonniers politiques, a pris conscience de l’enjeu que constituent la mémoire d’Auschwitz et, partant, le contrôle du musée. Le flux spontané des visiteurs doit être canalisé et encadré par des guides formés à expliquer ce qu’était le camp.

A partir de 1949, le contrôle de l’État polonais sur le site est total. La conception « antifasciste-internationale », pour reprendre la terminologie de Jean-Charles Szurek d’autres diraient « communiste », ou « stalinienne », ou « internationaliste prolétarienne », se met en place. Elle est manifeste dans le parcours de l’exposition générale installée dans quelques blocs et inaugurée en 1955.

Cette exposition insiste sur la résistance au nazisme, sur la solidarité entre les internés, toutes nationalités confondues, mais ne dit rien de l’identité juive des victimes. Rien n’indique l’identité des assassinés dans la chambre à gaz-crématoire de Birkenau reproduite en maquette. La cérémonie du 10e anniversaire de la libération du camp illustre le triomphe de cette conception. Elle a lieu le 17 avril 1955, inscrivant la libération d’Auschwitz parmi celle de tous les camps de concentration, en particulier de Buchenwald, fleuron de la mémoire communiste.

Quelque 100 000 personnes venues de tous les pays du monde se pressent à Birkenau. La Française Marie-Elisa Nordmann-Cohen, déportée avec Marie-Claude Vaillant-Couturier et Danielle Casanova dans le seul convoi de femmes non juives, et animatrice de l’Amicale d’Auschwitz, prend la parole, suivie par Josef Cyrankiewicz. Dans le droit-fil de la mémoire communiste, leurs discours célèbrent les résistants, les patriotes résistants, la solidarité unissant tous les détenus. Des cendres en provenance de camps de concentration et de villages détruits, Lidice village martyr situé à 20 km de Prague, dont les habitants furent massacrés par les nazis le 10 juin 1942 ou Oradour-sur-Glane, sont déposées dans un sarcophage de 3 mètres, premier monument provisoire, installé là où finissent les rails.

En 1957, le Comité international d’Auschwitz décide de construire à Birkenau un monument qui doit devenir le coeur des commémorations5. L’emplacement s’impose : là où se sont déjà déroulées toutes les grandes cérémonies. Il faudra dix années pour que le projet aboutisse. Le monument finalement choisi était un alignement d’une quarantaine de mètres de blocs de pierre évoquant des sarcophages. Au centre, une pierre sculptée de figures cubistes représentant un groupe humain : deux adultes avec un enfant. Surprise ! Le monument dévoilé le 16 mai 1967 est bien différent. Le groupe sculpté a été remplacé par un carré constitué de quatre blocs de marbre, avec à leur jonction un simple triangle, symbole de la déportation résistante.

Comment expliquer ce changement ? Le couple avec enfant, très stylisé, aurait gêné le projet des autorités polonaises : que viendrait faire un enfant dans un camp présenté comme un lieu d’internement politique ? L’inscription sur 19 dalles en autant de langues, dont le yiddish et l’hébreu, présente les Juifs comme des victimes parmi d’autres, tout en fixant dans la pierre le chiffre imposé par les Soviétiques dans les mois qui ont suivi l’ouverture du camp : « Quatre millions de personnes ont souffert et sont mortes ici dans les mains des meurtriers nazis entre 1940 et 1945. »

La cérémonie de l’inauguration, qui dure deux heures, est largement retransmise à la radio et à la télévision par l’Eurovision. Georges Wellers, ancien d’Auschwitz, décrit une foule de 200 000 personnes massées à Birkenau. La cérémonie commence par trois discours suivis de 21 coups de canon, de dépôts de gerbes et de couronnes ponctués de roulements de tambour.

Comme le souligne Georges Wellers, pas une seule fois le discours de Josef Cyrankiewicz ne mentionne « le fait qu’à Auschwitz la majorité des «hommes, des femmes et des enfants sans défense» étaient des Juifs et des enfants uniquement juifs ou tsiganes ; que les chambres à gaz ont été inventées et construites à leur exclusive intention et non «destinées à l’extermination de la nation polonaise». Quant à l’antisémitisme, il n’en était pas question du tout. Ainsi, la vérité historique [...] a été dénaturée par un silence complet et cela au milieu des ruines du plus colossal et du plus abominable abattoir des Juifs et des Tsiganes, devant une immense foule polonaise et par la bouche de l’orateur le plus compétent et le plus écouté de Pologne » 6. Les chambres à gaz sont, selon l’expression de Michel Borwicz, « déjudaïsées » .

Cette occultation du génocide au profit de la mémoire résistante se retrouve à des degrés divers dans toutes les « expositions nationales » qui se mettent dès lors en place dans le camp. L’idée même de réaliser des « expositions nationales » dans les Blocks d’Auschwitz I, exprimée dès les débuts du musée, est étrange. Si Auschwitz est bien un des lieux du martyre de la nation polonaise, mais aussi de l’anéantissement d’une partie de ses Juifs, il n’est, rappelait Georges Wellers, le lieu du martyre d’aucune autre nation, sinon de « leurs » Juifs. Les résistants déportés à Auschwitz furent l’exception, la règle étant, dans leur cas, l’envoi dans les camps de la vieille Allemagne. Pourtant, les expositions célébrant le martyre des nations ouvrent les unes après les autres, celles des pays du bloc soviétique dès 1960.

L’histoire de l’exposition française, inaugurée le 30 septembre 1979, résume la complexité des enjeux où se mêlent politique nationale et diplomatie. Sa création s’inscrit dans l’esprit de la déclaration d’amitié et de coopération entre la France et la Pologne d’octobre 1972. Située dans le Block XX, cette exposition traitera « des problèmes de la lutte et du martyre du peuple français au cours des années 1939-1945 » . Le poids des associations de déportés, notamment ceux de la Résistance, est déterminant. L’équipe du musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon en assure la réalisation ; François Marcot en est l’historien7.

Les avertissements donnés par le secrétariat aux Anciens Combattants sont clairs, même s’ils ne sont pas toujours pris en compte. L’exposition doit « être le musée de la France à l’étranger »  ; « Nous n’avons pas à insister sur les divisions de la France »  ; « Alors que le scénario prévoyait d’utiliser les listes des convois de déportation de France vers Auschwitz comme support des panneaux, il est demandé oralement à l’équipe de choisir d’autres listes, les noms y figurant «n’avaient pas une consonance très française» » , raconte François Marcot. Quant aux autorités polonaises, l’évocation de la Solution finale les chagrine. Un scénario de compromis est finalement retenu.

L’exposition - démontée en 2004 pour faire place à une nouvelle exposition cf. mise au point, p. 65 - met l’accent sur la déportation résistante ; celle des Juifs de France est réduite à la portion congrue. Il s’agit bien des combats et du martyre du peuple de France. La communauté juive, à l’exception des historiens Joseph Billig et Georges Wellers, ne s’y intéresse guère. L’inauguration en septembre 1979 - une date qui n’en est pas une - est discrète : deux journalistes seulement font le voyage ; un entrefilet en rend compte dans l’hebdomadaire Tribune juive .

Pour solde de tout compte, un pavillon juif a été installé en 1968, à l’initiative du musée, dans le Block XXVII. Les Juifs apparaissent ainsi comme une nation martyre parmi d’autres. L’exposition insiste sur le fait que Juifs et Polonais ont connu le même sort « Les Juifs dans les ghettos, les Polonais dans les prisons » . L’écrivain Andrzej Szczypiorski décide alors de retirer sa participation : « Nous sommes morts séparément. Nous n’avons pas partagé le même destin. » L’inauguration, le 21 avril 1968, a lieu devant 150 à 200 personnes seulement, au milieu d’une campagne antisémite dont la conséquence sera la départ de presque tous les Juifs de Pologne. Une cinquantaine de milliers de visiteurs viendront découvrir ce pavillon.

En 1978, une nouvelle exposition est réalisée : elle traite réellement du génocide, et est élaborée avec l’aide notamment de Yad Vashem, du Centre de documentation juive contemporaine, de l’Institut historique juif de Varsovie. Les relations entre la Pologne et Israël se sont améliorées. La tentation d’identifier pavillon juif et pavillon israélien est perceptible. Il faudra attendre plus d’une dizaine d’années, et la chute du communisme, pour que s’impose la mémoire du génocide.

Depuis le 2 août 2001, jour anniversaire de la liquidation en 1944 du camp des Tsiganes de Birkenau, existe, dans le Block XIII, une exposition sur « Le génocide national socialiste des Sinti et des Roma »8, seconde exposition prenant en compte une population définie « racialement » par le nazisme et non une nationalité : elle est le résultat des actions entreprises par les Tsiganes pour faire reconnaître les persécutions dont ils furent l’objet.

3 - La mémoire juive
Les mémoires catholique et communiste, très largement polonaises, avaient occulté celle d’Auschwitz-Birkenau comme lieu de la Solution finale des Juifs d’Europe. La mémoire juive, qui s’était manifestée en 1967 lors de l’affaire du monument, puis lors de l’inauguration du pavillon juif l’année suivante, s’impose, non sans polémiques, à la fin des années 1980, alors que se multiplient les travaux d’historiens et les témoignages sur le génocide. Auschwitz-Birkenau devient un lieu réel pour les Juifs de la Diaspora.

En 1984, huit carmélites s’installent dans l’ancien théâtre, où était stocké le zyklon B*. Le scandale éclate en 1986. Les prières des religieuses rompaient le « silence » et christianisaient la Shoah. Elles devaient s’en aller. S’indigner d’un « silence » brisé, d’une « christianisation » nouvelle, c’était oublier les discours, les musiques militaires, les messes, les croix dressées jusque sur les ruines des crématoires, les visites des hommes politiques du monde entier qui avaient parcouru le site : Charles de Gaulle, Valéry Giscard d’Estaing, Fidel Castro, Kurt Waldheim, Gerald Ford, le dalaï-lama, George Bush senior, Juan Carlos, Helmut Kohl...

De fait, cette revendication du « silence » rejoignait l’exigence d’une reconnaissance de Birkenau comme gigantesque cimetière des Juifs d’Europe. Birkenau, contrairement à Auschwitz I « si soigneusement entretenu, si jalousement gardée » , ressemblait alors « à un terrain vague, à un dépotoir du souvenir », comme le notait Thierry Jonquet dans son roman policier Les Orpailleurs Gallimard, 1993. Longtemps, les institutions juives, en France comme ailleurs, s’étaient désintéressées du site. Seules quelques amicales, celle d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie notamment, organisaient des « pèlerinages » pour les anciens ou les familles.

C’est en 1988 que la section française du Congrès juif mondial et l’Éducation nationale française organisent le premier voyage de lycéens. La même année a lieu la « marche des vivants » : pour Yom Hashoah, la journée de commémoration, en avril, en Israël, des milliers de jeunes Israéliens, drapeaux blanc et bleu en tête, souvent accompagnés de dirigeants politiques de tout premier plan, parcourent à pied le chemin qui va d’Auschwitz à Birkenau.

Les anciens détenus ne sont plus les seuls à s’intéresser au destin de Birkenau. A l’automne 1989, le Premier ministre polonais, Tadeusz Mazowiecki, réunit une commission pour réfléchir au réaménagement du musée, qui est engagé au début des années 19909. L’enjeu maintenant est aussi financier. Jusqu’alors le musée d’État vivait chichement des seuls subsides polonais. Désormais, il bénéficie du soutien d’un certain nombre de fondations la fondation américaine Ronald S. Lauder, la Fondation pour la commémoration des victimes du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, la Fondation de la coopération germano-polonaise et de gouvernements allemand, belge, luxembourgeois, hollandais, français, suisse, suédois, autrichien, grec, etc..

Les pelouses de Birkenau sont régulièrement tondues, les baraques, les miradors, les barbelés sans cesse restaurés, remplacés, époussetés. Le ballast de la voie ferrée, jadis envahi d’herbes folles, est parsemé de petits cailloux. On entretient la végétation et les arbres sont sacrés « témoins muets de l’Holocauste » 10. L’ensemble, quand il fait soleil, est propret. Au petit matin, en été, quand le lieu est vide d’hommes, que les oiseaux chantent, que le rouge des ruines de brique se découpe sur le vert de la prairie, émanent une sorte de paix et de beauté incongrues que seuls les croassements des corbeaux viennent rompre et contre lesquelles il faut se défendre.

Des visiteurs du musée toujours plus nombreux se rendent aussi à Birkenau : 80 % selon la direction du musée, parmi lesquels beaucoup d’élèves emmenés en charter, pour la journée, de divers pays d’Europe. Des panneaux ont été installés pour expliquer, avec photos à l’appui, la destination des lieux. Des bornes témoins pallient le vide d’un espace illisible. Car il ne reste presque rien du camp de Birkenau, sinon l’étendue, seule indication de sa démesure, et la désolation.

Quelques baraques et des ruines, celles notamment des très grandes chambres à gaz-crématoires détruites par les nazis en novembre 1944, sont visibles : des amas de poutrelles et de blocs de béton auxquels le profane ne comprend rien. Des panneaux, avec photos provenant du bureau de ­construction de la SS, permettent d’imaginer à quoi ressemblaient ces bâtiments. Des petits cailloux et des emballages ronds de bougies, présents en permanence, sont les vestiges des rituels de deuil de ceux qui les visitent et les considèrent un peu comme les tombes des leurs.

Le « nouveau sauna » est le fleuron du musée d’Auschwitz-Birkenau11. Ce lieu, qui servait à la désinfection il y en avait dans toutes les sections du camp, fonctionna à partir du 20 décembre 1943. C’était - c’est encore - le bâtiment le plus vaste de Birkenau. On a tenté de résoudre dans cette salle, réhabilitée en 1996, l’aporie de toute muséographie des centres de mise à mort. Comment rendre compte de la mort de masse ? Comme mettre en récit ce qui ne peut l’être : la disparition, jour après jour, de centaines de milliers d’êtres humains ? Toute histoire, écrite, mise en images, muséographiée, exige d’intégrer le temps. La mort de masse ne connaît pas le temps. C’est un basculement. Ainsi s’explique souvent le déséquilibre entre la place donnée aux survivants et celle donnée aux morts.

La solution muséographique est ici la même qu’au Mémorial de l’Holocauste de Washington, où l’on a réservé, au coeur du musée, un espace pour exposer les photos de vie dans la bourgade juive d’Ayshishok. Dans le sauna de Birkenau, ce que l’on montre aux visiteurs, ce sont des photos retrouvées dans les bagages des déportés, jusqu’alors conservées au musée. Des photos qui font entrevoir des flashs de vies ordinaires, de vies minuscules, de vies arrêtées net. De vies réduites en cendres, comme l’évoque la dernière vision offerte au visiteur : un wagonnet retrouvé dans l’étang proche de la chambre à gaz-crématoire IV et du sauna, et utilisé pour transporter les cendres humaines.

Aujourd’hui, le musée d’Auschwitz-Birkenau est confronté tout à la fois à la modification de la perspective sur l’histoire des camps d’Auschwitz, et aux défis de la conservation. « Conserver en l’état » est un principe permanent. Pourtant, l’état du site à ne pas altérer est daté : c’est celui des années 1950 et non pas celui de la libération, en janvier 1945, après la destruction des chambres à gaz et des 30 baraques où étaient entreposés les effets pris aux Juifs le Canada*, ou celui qui précède les démontages.

Depuis 1993, enseignants et étudiants de la faculté de conservation de l’université de Cologne travaillent chaque année au musée. De pragmatique, la conservation est devenue scientifique. Un colloque international s’est tenu au musée entre le 23 et le 25 juin 2003 pour aborder les problèmes les plus triviaux posés par la dégradation inéluctable : celle des ruines, des bâtiments, mais aussi celle des objets. Que faire par exemple des cheveux dont la vue dans l’exposition générale du musée tout à la fois bouleverse et dérange. « Quelle tristesse ! Quel dégoût ! , avait écrit le général de Gaulle sur le livre d’or lors de sa visite le 9 septembre 1967, et malgré tout quelles espérances humaines ! » . Des 7 000 kg qui se trouvaient au moment de l’arrivée des Soviétiques, il en reste 2 000, devenus uniformément gris. Il serait maintenant indispensable de les traiter pour assurer leur conservation. Peut-on continuer à les exposer ? Faut-il les enterrer, comme le réclament certains ? Voire les momifier, dans un caveau où ils resteraient visibles aux visiteurs12 ?

Cimetière, mémorial, parcours pédagogique, lieu d’affrontement de mémoires concurrentes... Le musée que l’on visite présente des strates datant de périodes différentes, celle où les camps fonctionnaient : celles des interventions humaines qui s’y sont succédé. Chacune de ces strates exprime une sensibilité qui, elle-même, a une histoire. L’histoire du musée d’Auschwitz-Birkenau n’est pas une histoire close.

Par Annette Wieviorka Directrice de recherches au CNRS