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Bonne lecture.

Une reine au défi des guerres de Religion

Pendant quinze ans, entre 1560 et 1574, Catherine de Médicis a gouverné le royaume. Avec une ambition : garantir la paix entre catholiques et protestants. Pourtant, son règne est marqué par les guerres. Pourquoi Catherine a-t-elle échoué ?

Pour saisir ce que fut en vérité Catherine de Médicis*, cette reine si décriée, ainsi que son action politique lorsqu'elle fut effectivement au pouvoir, entre 1560 et 1574, il convient d'oublier ce que l'on croit savoir d'elle. Et se tourner d'abord vers la petite duchesse italienne de 14 ans, toute de blanc vêtue, arborant les riches perles offertes par son "oncle" en fait le cousin germain de son grand-père le pape Clément VII, lorsqu'elle épouse à Marseille en octobre 1533 le deuxième fils de François Ier, le duc Henri d'Orléans 1.

1533 : le mariage

Catherine de Médicis représente pour la couronne de France un excellent parti. En effet, la princesse possède des héritages matériels et symboliques considérables. Fille de Laurent II de Médicis, duc d'Urbino, petit-fils de Laurent le Magnifique, elle est la dernière de la branche aînée de cette grande famille qui règne sur Florence depuis le XVe siècle. Elle est donc potentiellement l'héritière du pouvoir sur la ville. En outre, son tuteur, Jules de Médicis, pape sous le nom de Clément VII, est un allié précieux pour une monarchie française toujours désireuse de dominer la péninsule Italienne.

Du côté de sa mère, Madeleine de La Tour d'Auvergne, Catherine est la dernière d'une des plus anciennes et prestigieuses familles de la noblesse française, richement possessionnée en Auvergne : ses domaines forment l'un des derniers grands ensembles féodaux du royaume de France. Son alliance avec Henri d'Orléans permettra de renforcer les fidélités des Bourbonnais et des Auvergnats, très nombreux dans les services centraux de l'État royal.

C'est son ascendance maternelle également qui fait de Catherine de Médicis une Bourbon, descendante de Saint Louis : ses grands-oncles maternels, Louis, prince de La Roche-sur-Yon 1473-1520, et François, comte de Vendôme 1470-1495, étaient respectivement le beau-frère du connétable de Bourbon et l'arrière-grand-père paternel d'Henri de Navarre, futur Henri IV, ainsi que le grand-père maternel du duc François de Guise.

Pour ajouter à ces dons de la nature, Catherine est une princesse très cultivée, pleine d'esprit, pétrie de la civilité italienne sur laquelle toutes les cours d'Europe cherchent alors à se modeler. A 14 ans, elle parle déjà remarquablement bien le français, sans aucun accent, comme on peut s'en rendre compte en lisant à haute voix les plus anciennes lettres qu'on a d'elle, écrites quasi en phonétique...

Cependant, au XVIe siècle, les fils aînés des rois de France ne se marient qu'avec des filles de roi ou d'empereur. C'est ainsi que François Ier n'a pas donné Catherine au dauphin François, son héritier, mais à Henri, son deuxième fils, duc d'Orléans. La petite duchesse n'est pas destinée à devenir reine.

Dès son arrivée à la cour de France, en 1533, elle séduit, et tout particulièrement le roi, son beau-père, charmé par son appétit de connaissances elle apprend le grec, l'astronomie, les mathématiques... et par sa capacité, alors unique parmi les dames et damoiselles de la Cour, de le suivre au trot et au galop à la chasse, puisqu'elle inaugure la monte en amazone. Certes, elle tombe plus d'une fois et se blesse à plusieurs reprises assez gravement, mais ces mésaventures renforcent encore l'affection de François Ier pour elle.

1536 : dauphine puis reine

Or voici qu'en 1536 le hasard change la donne : le fils aîné du roi meurt soudainement, et c'est son frère puîné, Henri d'Orléans, qui devient en conséquence dauphin et héritier présomptif de la couronne de France. Dauphine, Catherine est destinée à devenir reine. Dans l'immédiat cependant, les circonstances sont assez désagréables pour elle.

Henri se sent désormais important, il est prêt à résister à un père qui lui a jusqu'alors préféré son frère aîné, François, et affiche maintenant ses faveurs pour son frère cadet, Charles. Agé comme sa femme de 17 ans, il ose rendre publique sa passion pour une veuve de 37 ans, dont la beauté préservée fascine alors la Cour : Diane de Poitiers. Henri saisit toutes les occasions pour l'honorer et manifester à qui appartient son coeur. Et quoiqu'il quitte régulièrement les bras de sa maîtresse, à l'injonction de celle-ci, pour gagner le lit de son épouse, Catherine tarde à être enceinte.

Lorsqu'en 1539 Henri revient d'une campagne militaire en Savoie avec une demoiselle piémontaise engrossée au soir d'un assaut victorieux, il a même l'indélicatesse de prénommer Diane la petite fille qui naît bientôt et est aussitôt légitimée. Voilà la dauphine doublement bafouée - mais comme bien des épouses de son temps - et tout près d'être répudiée, car un roi de France doit avoir des enfants avec sa femme légitime.

De cette période, Catherine de Médicis a semble-t-il retenu une leçon : mieux vaut se faire humble lorsque les circonstances l'ordonnent. L'humilité choisie, à laquelle on fixe soi-même des limites, est toujours préférable à l'humiliation, imposée par autrui. C'est l'humilité qui permet de laisser passer les conjonctures difficiles et contraires, et de rebondir le moment venu.

Catherine de Médicis n'est toutefois pas femme à attendre, passive, le retour du beau temps ! Stérile, elle demande conseil tout autour d'elle : elle consulte des astrologues* et des mages, obtient entre autres les prières des protestants et apprend d'eux à chanter les psaumes en français. Elle s'instruit aussi auprès de mères de famille nombreuse, telle son amie, la dame Du Perron, Catherine de Pierrevive, à l'origine de la puissante famille Gondi de Retz.

La dauphine essaie tous les remèdes et tous les philtres qu'on lui procure, avale même les plus répugnants à base d'urine d'âne, et écoute l'avis du médecin de la Cour, Jean Fernel, qui, après auscultation du dauphin Henri et d'elle-même - par des sages-femmes -, préconise au couple, victime de malformations génitales réciproques et incompatibles, de nouvelles postures sexuelles pour que "le mélange de semences" puisse enfin avoir lieu 2...

Sans qu'elle sache qui remercier, Catherine de Médicis, à partir de 1544, remplit pleinement ce qu'on estime le devoir d'une épouse royale. En douze ans, elle accouche de dix enfants, dont sept parviendront à l'âge adulte, quatre garçons et trois filles.

Devenu roi à la mort de François Ier, en 1547, Henri II ne peut que se féliciter d'avoir une épouse finalement si féconde, si humble et si complaisante. Prenant soin d'elle, il l'envoie se coucher tôt, et passe ses soirées avec ses familiers et les ambassadeurs dans la chambre de Diane de Poitiers... Catherine a beau avoir désormais le titre de "reine régnante", elle n'a toujours aucun pouvoir réel.

1552 : la première régence

Certes, en 1552, son mari, partant en campagne en Lorraine, lui laisse la régence* du royaume. Mais elle découvre que c'est en fait au Conseil que le roi absent a confié le gouvernement effectif du royaume. En 1553 et 1554, l'expérience se renouvelle, et Catherine de Médicis apprend une deuxième leçon politique : seule la soumission, dans certaines circonstances, permet d'éviter l'effacement.

Catherine de Médicis n'en poursuit pas moins sa formation. Elle lit avec attention les chroniques de France. Un ambassadeur italien rapporte même à son prince qu'un jour, comme Diane de Poitiers lui demandait ce qu'elle était en train de lire, la reine avait répondu : "Je lis les histoires de ce royaume, et j'y trouve que, de temps en temps, à toutes les époques, les putains ont dirigé les affaires des rois." Plus positivement, elle réfléchit surtout au rôle tenu dans le passé par Blanche de Castille, reine étrangère, mère de Saint Louis et régente du royaume pendant la minorité de son fils de 1226 à 1234.

Lorsque le 10 août 1557 l'armée royale est totalement battue par les Espagnols à Saint-Quentin et que le roi Henri II se retrouve seul pour tenter d'empêcher l'ennemi de gagner Paris, en quelques heures de marche, elle seule sait trouver l'argent nécessaire à la levée de nouvelles troupes. Dès le 13 août, la reine se rend à l'hôtel de ville de Paris, en vêtements de deuil, et implore le prévôt des marchands, les échevins, les présidents des différentes cours du Parlement et le recteur de l'Université.

Le registre de la municipalité rend compte de cette séance en notant que la reine "a supplié bien humblement la compagnie représentant toute la Ville" . Le mot est important. Voilà l'humilité mise pour la première fois par Catherine au service de la grande politique. Et avec efficacité : contre toute attente, 300 000 livres tournois sont accordées aussitôt à Henri II. L'ambassadeur vénitien rapporte au Sénat de la Sérénissime que "par toute la ville on ne parle d'autre chose que de la prudence de Sa Majesté" . Après tant d'années au long desquelles elle a été méprisée et bafouée, on lui reconnaît la qualité suprême du gouvernant, la "prudence", autrement dit la sagesse pratique et pragmatique.

Catherine vient réellement de sauver le royaume : la nouvelle armée reprend le contrôle du nord du pays. Revenu à la Cour, Henri II paraît avoir changé de regard sur sa femme. Il délaisse quelque peu sa maîtresse et se montre plus assidu auprès de Catherine, à laquelle il consacre désormais toutes ses soirées. N'imaginons pas qu'il l'associe pour autant à l'exercice du pouvoir souverain : une reine n'est en France que l'épouse du roi. Cependant, les circonstances vont très vite mettre Catherine en posture, justement, de gouverner le royaume.

1560 : la "Gouvernante du royaume"

En effet, en juillet 1559, Henri II est blessé à mort lors d'une joute. Son fils aîné devient roi à 15 ans. Quoiqu'en théorie majeur, François II laisse le gouvernement aux oncles maternels de sa femme, la reine d'Écosse Marie Stuart, le duc François de Guise et le cardinal Charles de Lorraine. Or ceux-ci entreprennent de liquider les guerres d'Italie qui, depuis 1494 et la revendication par Charles VIII du royaume de Naples, ont ruiné le pays. Ils engagent aussi la monarchie dans la voie de drastiques économies budgétaires, qui lèsent la noblesse, privée tout à la fois de la possibilité de gagner de l'argent à la guerre, des soldes militaires et même des pensions royales alors en pleine diminution.

En outre, à un moment où un tiers de la noblesse française adhère aux Églises réformées qui se créent alors sur le modèle genevois, les Guise poursuivent la politique religieuse répressive d'Henri II : l'édit signé à leur instigation par François II à Villers-Coterêts en septembre 1559 prévoit que soient rasées les maisons où des cultes protestants avaient été célébrés, ou le seraient à l'avenir ; les six premiers mois du règne de François II voient les exécutions de "luthériens" et d'"hérétiques" se multiplier.

Certains des gentilshommes se sentant laissés pour compte tentent en mars 1560 d'enlever François II, afin de le soustraire à l'influence des Guise. Si ce qu'on a appelé la "­conjuration d'Amboise" n'aboutit pas, l'entreprise conduit cependant à l'effacement politique des leaders du parti catholique au profit de Catherine de Médicis : celle-ci peut pour la première fois exposer et imposer ses vues au Conseil royal.

Dès lors, de mars 1560 à 1574 et la prise du pouvoir par Henri III, voire jusqu'à sa mort, en janvier 1589, la ligne politique de Catherine de Médicis demeure la même : il faut faire respecter l'autorité royale, au prix de la répression sévère de toute révolte et sédition. Mais en contrepartie le pouvoir royal doit se placer résolument au-dessus des partis nobiliaires et des passions confessionnelles, comme un arbitre suprême, garant de la paix civile.

La reine dispose pour mener à bien sa politique d'appuis importants. Son appartenance à la famille de La Tour d'Auvergne lui fait bénéficier de la fidélité du personnel auvergnat et bourbonnais de la haute administration royale. Et en particulier de celui qui devient le chancelier de France en 1560, chef de la justice mais plus encore véritable premier ministre, l'Auvergnat Michel de L'Hospital. L'homme est un juriste de talent, mais davantage encore : un grand penseur politique, très estimé à l'époque. Certes, il n'aurait rien été sans la confiance de la reine mère, mais cet intellectuel a apporté à cette dernière, toute pragmatique pour sa part, ce qui lui manquait, sans doute : une première théorie de haut vol de l'absolutisme.

En effet, travailleur acharné et ministre efficace, il se montre tout dévoué à la politique de Catherine de Médicis. Jusqu'en 1568, date de sa disgrâce, il est donc l'auxiliaire indispensable de la gouvernante du royaume. Ajoutons que les importants domaines auvergnats de Catherine lui permettent de récompenser les fidélités, par l'octroi de revenus voire de fiefs.

Voilà une base solide pour une position politique renforcée en décembre 1560 par la mort de François II, et l'avènement du jeune frère de ce dernier, Charles IX. En effet, Catherine devient alors gouvernante du royaume, y gagnant la présidence incontestée du Conseil royal et la haute main sur toutes les dépêches reçues et envoyées par le pouvoir royal.

Le cachet de gouvernante qu'elle fait faire à cet usage dès décembre 1560 révèle tout à la fois l'étendue de son pouvoir effectif et les limites mentales imposées dans la France de l'époque à tout pouvoir féminin : Catherine y figure seule, dans ses habits de veuve, la couronne sur la tête et le sceptre à la main, avec pour devise "Catherine, par la grâce de Dieu reine de France, mère du roi" .

Son autorité est donc bien réelle, référée à Henri II, qui l'avait conduite se faire sacrer et couronner à Saint-Denis en 1549 et dont elle porte désormais le deuil, mais aussi au roi régnant, quoique mineur, son fils Charles IX. Toutefois, sur le cachet, Catherine est montrée debout, non assise sur un trône : elle ne représente donc pas la plénitude du pouvoir royal, ce n'est pas elle qui règne. Si elle tient le sceptre, elle ne dispose pas de la main de justice, privilège du roi régnant qui seul peut déléguer l'exercice d'une justice qu'un homme, évidemment, en l'occurrence le chancelier de L'Hospital, peut alors diriger.

Cette autorité conjointe de Catherine de Médicis et de Michel de L'Hospital n'y suffira toutefois pas. Les factions* nobiliaires exacerbées par les passions confessionnelles vont entraîner la France dans quatre décennies de guerres civiles, appelées par la suite "guerres de Religion".

Tout n'avait pourtant pas si mal commencé avec les réformés. Catherine en effet, au contraire d'une dogmatique, ne s'embarrassait pas de points sophistiqués de doctrine : la dauphine puis la reine avait eu tendance à se tourner volontiers vers les premiers protestants français dont la simplicité chrétienne voire la ferveur et l'abnégation dans la persécution étaient de nature à lui plaire.

Dans de telles dispositions, on ­conçoit que Catherine de Médicis, une fois au pouvoir, ait tenté d'imposer aux ennemis confessionnels une paix royale reposant sur une reconnaissance réciproque de la capacité du pouvoir royal à maintenir les prérogatives des majoritaires catholiques tout en protégeant les droits liberté de conscience et liberté limitée de culte des minoritaires protestants.

Cela aboutit dans un premier temps à une politique dite de "douceur" envers les protestants. L'édit de Romorantin, signé en mai 1560, prescrit que les affaires d'hérésie strictement religieuse soient jugées par les seuls tribunaux diocésains, les officialités, qui n'ont pas le droit de prononcer de sentence de mort. La reine mère tente aussi, sous la présidence royale, une réconciliation des catholiques français et des réformés sur une base théologique lors du colloque de Poissy en septembre et octobre 1561 : il s'agit de parvenir à une "concorde" ou union des coeurs religieuse, c'est-à-dire à amener les adversaires confessionnels à relativiser leurs différences doctrinales et liturgiques ; mais l'entreprise est un échec.

C'est alors que Catherine estime au moins souhaitable d'imposer aux Français catholiques et protestants une concorde civile. L'édit de Saint-Germain-en-Laye, dit de Janvier 1562, instaure à cet effet une véritable tolérance politique du protestantisme dans le royaume : "ceux de la nouvelle religion" , comme y sont appelés les réformés, jouissent d'une totale liberté de conscience.

Mais les passions confessionnelles l'emportent, de part et d'autre, sur cette raison civile et politique. Les coups de mains protestants comme catholiques se multiplient partout dans le royaume, et le massacre de Wassy, le 1er mars 1562, perpétré par le duc de Guise et ses gentilshommes contre des réformés, n'est qu'une manifestation parmi d'autres de l'intolérance réciproque. La violence s'impose, et avec elle les "guerres de Religion".

Des "édits de pacification", plus ou moins longtemps respectés, scandent ensuite l'histoire des conflits civils : édit d'Amboise de mars 1563, édit de Longjumeau de mars 1568, édit de Saint-Germain-en-Laye d'août 1570, édit de Boulogne de juillet 1573, édit de Beaulieu de mai 1576. Leur répétition montre certes l'échec de la reine mère à imposer sa ligne politique, mais en même temps sa résolution à toujours y travailler.

1572 : le drame

C'est cette ambition acharnée mais souvent infructueuse dont témoigne le dramatique épisode de la Saint-­Barthélemy, le 24 août 1572.

Alors que la politique de la reine mère repose sur le refus du pouvoir royal à dépendre d'un des partis rivaux, par la "surprise de Meaux" en septembre 1567 et la tentative d'enlèvement de Charles IX et de Catherine de Médicis, les protestants ont unilatéralement rompu la paix d'Amboise de 1563 : leur objectif était officiellement de libérer le roi et sa mère de l'emprise des Guise ; il était en fait de gouverner en leur nom et à leur place.

Or si Catherine de Médicis veut mettre au pas les factieux, rebelles et séditieux, elle n'entend pas pour autant livrer le pouvoir royal au parti catholique des Guise. Elle tente donc de faire de son fils Henri d'Anjou un chef de remplacement pour les antiprotestants du royaume. Elle lui fait donner en 1567 le titre de lieutenant général du royaume et assure, en particulier grâce à son fidèle poète Ronsard, la promotion des victoires militaires du duc d'Anjou sur les protestants, à Jarnac mars 1569 puis à Moncontour octobre 1569. Voici Henri d'Anjou tout aussi populaire auprès du peuple antiprotestant du royaume, et en particulier de Paris, que le duc Henri de Guise.

Mais d'Anjou, le futur Henri III, est ambitieux. Il cherche par tous les moyens à s'imposer comme chef du Conseil royal, à côté, voire en remplacement de sa mère. Et les circonstances servent son dessein.

En effet, la veuve de François de Guise, la duchesse de Nemours, et son fils Henri tentent le 22 août 1572 de faire assassiner Coligny par peur du projet d'intervention française en faveur des Néerlandais révoltés ­contre Philippe II soutenu par l'amiral de Coligny - converti au protestantisme dès 1557 et, à la suite de la mort du prince Louis de Condé, chef de fait de la noblesse protestante du royaume -, mais aussi par désir de venger l'assassinat au début de 1563 du duc François de Guise, qu'ils pensent avoir été commandité par l'amiral. Mais Coligny n'est que blessé, et il semble devoir guérir de sa blessure.

Les nombreux gentilshommes protestants rassemblés depuis le 18 août à Paris à l'occasion du mariage de leur protecteur et suzerain Henri de Navarre avec Marguerite de Valois, fille de Catherine de Médicis, réclament vengeance. Charles IX paraît sur le point de prendre leur parti. Au Conseil royal, les conseillers italiens proches de Catherine, comme le duc de Nevers Louis de Gonzague, le comte de Retz Albert de Gondi ou le garde des sceaux Charles de Birague, préconisent une action préventive : le meurtre d'État de Coligny et d'une cinquantaine de chefs protestants pour décapiter le parti huguenot.

Charles IX est contre. Et Catherine de Médicis refuse elle aussi un semblable déni de sa politique de paix et de conciliation, qui reviendrait en outre à faire dépendre le roi du bon vouloir des Guise. Mais Henri d'Anjou décide de faire sienne l'entreprise, en vue du coup d'État qui le portera au coeur du pouvoir.

Il prend contact le 21 août avec Henri, le jeune duc de Guise, et ces deux jeunes princes avides de pouvoir s'entendent, le 22 et le 23 août, avec la municipalité parisienne pour l'élimination physique des gentilshommes réformés rassemblés dans la capitale. Lieutenant général du royaume, d'Anjou peut en effet parler au nom de son frère le roi.

Au tout petit matin du 24 août, jour du mariage, Henri d'Anjou fait ouvrir les portes du Louvre : des cavaliers en sortent, parmi lesquels plusieurs de ses proches, au cri de "Tue, tue le huguenot, le roi le veut !" . Ils se rendent aux logements, repérés à l'avance, des nobles protestants pour les assassiner. L'amiral de Coligny est le premier visé, mais dans le même temps la milice des bourgeois de Paris ratisse les quartiers. C'est le massacre de quelque 4 000 protestants, hommes, femmes et enfants, qui commence alors et se poursuit pendant quelques jours.

Charles IX et Catherine de Médicis sont effarés. Dès l'après-midi du 24 août, une déclaration du roi condamne le massacre et menace les Guise de la justice royale. Comment expliquer dès lors que deux jours plus tard, le 26 août, et tout en appelant à nouveau à la fin du massacre, Charles IX revendique ce crime comme une action de la monarchie destinée à châtier un complot fomenté par les protestants et sur le point de se déclencher ?

Sans qu'aucun document historique ne le confirme, il est possible que c'est en apprenant l'implication du duc d'Anjou et non du seul duc de Guise dans la préparation et la mise en oeuvre du massacre que Catherine de Médicis et Charles IX se sont sentis contraints de renoncer à poursuivre en justice les massacreurs. Que peut-on contre le lieutenant général du royaume, le propre frère du roi et, en l'absence de fils de ce dernier, l'héritier présomptif de la Couronne ? Comment reconnaître que celui-ci a pu agir contre la volonté de son frère et de sa mère ?

L'autorité d'Henri d'Anjou semble alors s'imposer au Conseil royal. Mais dès 1573 le lieutenant général s'enlise dans le siège de l'inexpugnable place forte protestante de La Rochelle où s'étaient réfugiés les plus ardents chefs protestants. De plus Catherine de Médicis s'entend admirablement bien à le neutraliser : elle le fait élire roi de Pologne en 1573. L'ambitieux Henri d'Anjou ne peut refuser une couronne qui le place sur le même pied que son frère Charles IX. En même temps, cela l'exile à Cracovie.

1574 : l'éclipse

Cependant, Charles IX dont la santé déclinait déjà depuis quelques années, meurt en 1574 de la tuberculose, et c'est son autre fils, Henri III, qui lui succède en profitant de l'occasion pour s'enfuir de son royaume de Pologne où il ne s'était jamais plu. Ce dernier souhaite régner avec ses favoris et son propre personnel politique, et cela contre les avis de sa mère. En décembre 1576, il désavoue en plein conseil royal la politique conciliatrice de cette dernière. Catherine est dès lors écartée du pouvoir.

Henri III sera quant à lui incapable d'imposer son autorité royale à ses sujets de l'un et l'autre bords. A Noël 1588, au château de Blois, il fait assassiner de sang froid son ancien allié le duc de Guise puis son frère le cardinal de Lorraine 3. Cette Saint-Barthélemy à l'envers, bien que cette fois sans dommages collatéraux, a aux yeux de la reine mère, extrêmement malade, un effet tout aussi désastreux : tout comme en août 1572 le pouvoir royal avait dû adopter le parti catholique, Henri III, assassin désormais des Guise, ne peut plus que s'allier à Henri de Navarre et aux protestants.

Catherine de Médicis a dû alors prendre conscience qu'elle était pour une bonne part responsable des actions calamiteuses de son fils. Ne l'avait-elle en effet pas trop chéri, lui, le seul de ses quatre garçons doté de la prestance physique des Valois et donc propre à lui évoquer son mari et son beau-père, Henri II et François qu'elle avait tant admirés et aimés ? Avait-elle jamais rien fait pour prévenir ses pulsions meurtrières ? Le mémorialiste Brantôme, dans l'un de ses Discours des dames illustres , décrit bien dans quel état d'esprit elle s'éteint à Blois, le 5 janvier 1589, quelques jours seulement après la funeste nouvelle. La voici, écrit-il, "morte et crevée de dépit" .

Comment expliquer l'échec politique de la reine sinon par le fait qu'étant femme elle a constamment dû référer son pouvoir à l'autorité d'un homme ? Elle n'avait en outre aucun moyen de s'imposer à un roi majeur, fût-il son fils. Quant aux Français, même si la légende noire* ne date que de la mort de Charles IX, en 1574, ils n'ont pas pu voir en elle et en sa politique le salut providentiel du royaume.

Et pourtant tout a visé dans son règne à consolider chez les Français l'idée de la légitimité d'un pouvoir féminin. Non seulement son art de gouverner, fondé sur la douceur, la clémence et la négociation, semble relever d'une attitude proprement féminine, mais les choix architecturaux de la reine mère dans les demeures et châteaux qu'elle s'est fait construire ou du moins aménager, comme, à Paris, le palais des Tuileries ou son hôtel particulier, le futur hôtel de Soissons, et, en province, le petit château de Saint-Maur-des-Fossés, celui de Montceaux-les-Meaux ou encore le fastueux Chenonceaux, sont eux aussi féminins.

Les galeries, les salles de jeu, les jardins y ont été privilégiés, comme lieux non solennels de conversation. En effet, voir la reine mère gouverner dans la grand-salle pouvait choquer, alors qu'il paraissait presque naturel qu'elle devise avec des conseillers d'État ou des ambassadeurs dans un jardin... Elle semblait ainsi demeurer à sa place de femme, mais n'en régnait pas moins pour autant.

De même, Catherine de Médicis savait à merveille organiser les relations entre hommes et femmes à la Cour dans le cadre de grandes fêtes* avec des danses et de véritables spectacles dont elle réglait elle-même la chorégraphie. Les arguments et les livrets de ces fêtes royales étaient souvent empruntés à un imaginaire néoplatonicien bien dans le goût du temps, et mettaient en oeuvre tout un univers hermétique et magique qui a séduit les esprits des élites cultivées. En ce sens, Catherine de Médicis a participé fort activement à un lent et long processus de civilisation des moeurs longtemps propre à la Cour et bien mis en évidence dès 1939 par Norbert Elias 4.

Cette politique des fêtes royales rythme en particulier les étapes du grand tour de France que la reine mère a fait faire à son fils, en 1564-1566, de Fontainebleau à Moulins, et durant lequel elle a montré son royaume à Charles IX en même temps qu'elle donnait à voir aux Français un roi qui, au parlement de Rouen dès août 1564, s'était proclamé majeur tout en demandant officiellement à sa mère de continuer à gouverner le royaume en son nom.

Reine de cour, de fêtes et de ballets, mais également femme énergique et bonne cavalière, Catherine de Médicis n'a pas hésité, lors de la première guerre de Religion, en 1562-1563, à se faire véritable capitaine de guerre, en première ligne, par exemple, des troupes royales assiégeant Rouen tenu par les protestants.

Loin de choquer ses contemporains, elle a su inscrire cette action militaire dans l'horizon d'attente des hommes de la Renaissance, en ayant soin de se faire représenter alors en reine des Amazones. Car ce mythe, vivant à l'époque, était susceptible d'accréditer l'exercice féminin d'un pouvoir jusque dans sa composante militaire, alors que l'un des arguments volontiers avancés contre celui-ci était précisément l'incapacité des femmes à diriger les armées et donc à assumer une part considérable du devoir monarchique : la défense des sujets et du royaume.

Et pourtant, il a fallu l'avènement d'Henri IV, en 1589, qui parce qu'il était roi légitime a pu imposer une ligne politique finalement très proche de celle qu'avait souhaitée et si vaillamment défendue la reine : il ne fut pas donné à une femme d'établir un pouvoir royal absolu, capable de répandre la paix civile dans le royaume.

Par Thierry Wanegffelen