Qu'est-ce qu'une civilisation ?

Un mot d'emploi difficile que les historiens ont commencé à utiliser au XIXe siècle.

"L e mot civilisation est des plus généraux et par là même des plus difficiles à définir" , écrit en 1894 le rédacteur du Dictionnaire encyclopédique universel . Ni Emile Littré avant lui ni Paul Robert plus tard ne s'en sont mieux sortis. Le moment et les circonstances de son apparition sont un peu moins obscurs. La civilisation tient son nom de la civitas , la "ville" en latin. Lucien Febvre prétend que le mot ne se rencontre, au sens moderne, dans aucun texte imprimé en français avant 1766. Tout juste peut-on lui opposer une occurrence unique chez Racine - "la civilisation d'un peuple est un ouvrage long et difficile" - et une autre sous la plume de Mirabeau père en 1757 : "La religion est le premier ressort de la civilisation." Ainsi conçue, la civilisation, au XVIIIe siècle, représente l'état le plus parfait auquel est parvenue la partie la plus éclairée du genre humain. En ce sens la civilisation s'oppose à la barbarie. Le vocable, au reste, tarde à se répandre. Aucun philosophe des Lumières ne l'utilise. L'adjectif "civilisé" leur suffit, et encore parcimonieusement. C'est avec la Révolution que le concept gagne sa légitimité ; il se développe tout au long du premier XIXe siècle.

"Civilisation" conserve longtemps son acception d'excellence, dans la perspective d'un mouvement continu d'élévation intellectuelle, spirituelle et artistique des peuples. Mais les historiens commencent à s'en emparer comme objet d'étude. François Guizot joue là un rôle pionnier, en consacrant son cours de Sorbonne de 1828-1829 à l'histoire générale de la civilisation en Europe. Pour lui, "la civilisation est un fait comme un autre, fait susceptible, comme tout autre, d'être étudié, décrit, raconté. [...] Cette histoire de la civilisation englobe toutes les autres" . La civilisation est encore conçue dans sa signification traditionnelle, mais son historicisation induit une déclinaison en une pluralité d'éléments qui la composent, et Guizot distingue du reste des civilisations anglaise, allemande, espagnole, et, au premier rang, française, qui concourent à former la civilisation de l'Europe. Le mot, qui recouvre à la fois des réalités matérielles, des structures sociales et des modes d'expression, peut s'écrire désormais au pluriel. La civilisation serait l'équivalent sur le plan collectif du caractère sur le plan individuel, et l'on sait à quel point le caractère diffère d'une personne à l'autre.

C'est admettre à la fois que les civilisations se combattent, se succèdent et donc meurent. A l'issue de deux guerres mondiales, la crise de conscience occidentale a pour corollaire de faire apparaître, à travers aussi la colonisation, l'existence de civilisations différentes, mais qui s'estiment au moins égales à celle de l'Occident, et qui suscitent de plus en plus l'intérêt. Dès lors, les civilisations ressortissent non plus à l'évaluation, mais à la description, aucune ne pouvant plus se concevoir comme supérieure en quoi que ce soit à une autre, comme le soulignent avec force Claude Lévi-Strauss, Michel Leiris ou Jacques Soustelle. Les civilisations sumérienne, toltèque et mélanésienne sont ainsi justiciables du même mode d'analyse et d'interprétation, sur la base d'une définition large que peut fournir, par exemple, Lucien Febvre en 1930 : "L'ensemble des caractères que présente, à l'observateur, la vie collective d'un groupement humain : vie matérielle , vie intellectuelle , vie morale, vie politique et vie sociale."

La double harmonique qui parcourt la notion de civilisation, demandons-la pour finir aux poètes : "La civilisation n'est autre chose qu'une suite de transformations successives" Victor Hugo. "Le globe n'est partout qu'un ossuaire de civilisations ensevelies" Alphonse de Lamartine.

Par Laurent Theis